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Habeas Corpuce

Prospective 2100

Nouvelle de Jean-Gabriel GANASCIA

Habeas Corpuce : Institution garantie par la loi de 2097 (communément appelée Habeas corpuce Act) en vue d'assurer le respect de la possession des puces intra-corporelles.

 

1 graveur sertisseur de capsules 096

1 pistolet propulseur intra-corporel 092

1 filtre atmosphérique à rayons e 095

1 épurateur adoucisseur à régulation électrostatique 092

1 récupérateur d'excréments 095

1 cabine de téléportation 094

1 virtuarium bulle 092

1 scrutateur d'iris authentifié selon la norme POP 098

2 certificateurs digitaux 089 et 092

Pourquoi deux certificateurs ? Indubitablement, le plus ancien appartenait à Alba. O. en avait oublié l'existence ; non pas la sienne, car elle emplissait toutes ses pensées, mais celle de ce certificateur, désormais si inutile. Il fut pris d'un léger trouble. Comment en avait-on eu connaissance, à son insu ? À tout autre moment, un indice de sa présence l'eut réjoui et il se serait laissé aller à un bonheur fugitif. Mais là, sous les yeux vitreux des inspecteurs, il n'y parvenait pas. Son regard continua à courir machinalement sur l'écran lumineux où défilaient les pages, à mesure que la lecture progressait.

1 secrétaire électronique 096

1 combi réfrigérateur, garde-manger, réseau culinaire 092

1 four mixte à large spectre 092

1 fer à repasser 083

083, la date clignotait ; elle se détachait en rouge sur le fond de l'écran. Les douze ans fatidiques se trouvaient largement dépassés ; le prix qui lui en coûterait était d'autant plus injustifié que cet objet, cher à son cœur, ne servait plus à rien. Seule Alba savait le manipuler ; seule elle en avait l'utilité, car seule elle portait encore des chemisiers de coton, comme au siècle passé, des habits faits de vieux tissus végétaux qui ressortaient tout froissés de l'épreuve du lavage. O. ne put réprimer un sanglot ; il avait gardé cette copie des anciens fers à repasser en souvenir d'Alba, dans la salle de séjour, sur la console noire laquée, face à la grande table. Le voir recensé ici, comme un banal objet utilitaire le surprit. L'incongruité le blessa. Il en éprouva douleur et émotion. Et, craignant que son visage ne trahisse ses sentiments, il leva les yeux. Les inspecteurs se tenaient là, impassibles, le regard dans le vague. Derrière eux, la baie vitrée laissait entrevoir un ciel rouge écharpé de bandes nuageuses grises. Visiblement, le jour peinait.

1 lave vaisselle autoclave 096

1 grille-pain thermostatique 092

1 robot pâtissier, mixeur - malaxeur - broyeur 089

1 hydrateur alimentaire 098

1 boîte potagère domestique 098

1 AMI (Assistant Mobile Interactif) du type ROD 4e génération 094

Somme toute, rien que de très ordinaire dans l'intérieur ordinaire d'un homme ordinaire, sauf l'absence de stimulateur d'ivresse (ce qui l'aurait certainement rendu suspect aux yeux des inspecteurs, s'ils s'en étaient aperçus) et cet étrange fer à repasser qui lui coûterait une sacrée surtaxe !

De leur côté, les trois inspecteurs, semblaient satisfaits ; les préliminaires allaient sur leur fin ; ils passeraient bientôt à l'action dès qu'O. aurait accepté de signer. Une simple pression intentionnelle du pouce suffirait : le lecteur d'empreintes digitales et le scrutateur d'iris feraient chacun leur office pour authentifier la déclaration. Mais O. hésita. Il prit le temps de passer en revue tout l'équipement de son appartement, pour être certain de ne rien omettre. À son souvenir, rien ne manquait, mais deux précautions valaient mieux qu'une.

Il faut dire que ce matin-là, quand les inspecteurs s'annoncèrent à grand fracas de sonnerie, il ouvrait à peine les yeux grâce au café tonifiant préparé par ROD, l'indéfectible AMI. Eux, haussant le ton pour être certains d'avoir été entendus, ils l'avaient bien averti : toute déclaration frauduleuse était passible d'amendes et de confiscations, en sus des surtaxes régulières pour retard de paiement. Au terme de la loi du 13 juillet 2096, chaque particulier était tenu de transmettre à l'administration fiscale la liste tous les processeurs domestiques externes en sa possession, ceux de plus de douze ans faisant l'objet d'une sur-taxation exorbitante de l'imposition commune.

Le lecteur se souviendra certainement de ses cours d'histoire : à l'issue du conflit séculaire entre le parti souverainiste et celui des néo-libéraux, une nouvelle zone de fracture a paru dans le paysage politique à la fin du XXIe siècle. C'est à cette époque que la bi-partition actuelle entre "Antiquistes" et "Industieux" prit le pas sur les oppositions traditionnelles entre "libéraux mondialistes" &emdash; ceux que l'on appelait, avec malveillance, les "cosmopolitistes", mais qui se présentaient officiellement comme défenseur des libertés individuelles &emdash; et les "souverainistes identitaires", taxés souvent, par dérision, de NaNo , abréviation de Nationaux Nostalgiques.

La forme la plus visible de l'affrontement portait sur la fiscalité des ménages et l'incitation à la consommation.

Au sein du parti souverainiste, le courant des "Antiquistes" aspirait à une vie parcimonieuse diminuant l'activité industrielle et ses conséquences néfastes. C'était une résurgence des vieux mouvements écologiques, une espèce de malthusianisme, doublée d'un attachement romantique aux objets du passé d'où leur dénomination d'"Antiquistes". À l'opposé, les "Industrieux" étaient partisans d'une relance incessante de l'économie par la consommation ; ils préconisaient la destruction systématique des vieux processeurs ou, tout au moins, une taxe dissuasive sur tous les objets anciens pour forcer les ménages à renouveler leur parc. Leur théoricien, le célèbre T., avait publié un essai à succès intitulé "La relance permanente", où il exposait sur quelques schémas très pédagogiques, des arguments simples en faveur de son système économico-politique.

Bien sûr, la recomposition des antagonismes politiques ne s'était pas faite en un jour. Les clans traditionnellement opposés, souverainistes d'un côté, et néo-libéraux de l'autre, avaient depuis longtemps commencé à se déchirer.

Chez les souverainistes, certains, soucieux d'une renaissance salvatrice des identités, voulaient créer une émulation entre les groupes culturels. La relance des défis économique leur apparaissait alors comme un bon moyen pour attiser des rivalités toujours présentes. À l'opposé, les autres souverainistes, ceux que l'on rangeait sous le vocable peu amène de "cultureux", s'attachaient uniquement à la promotion des valeurs culturelles. Derrière ce clivage doctrinaire, subsistait un conflit d'intérêt entre les représentants de réseaux industriels ethniques et les hauts fonctionnaires de l'administration centrale, ces derniers voulant conserver leur prestige et leur pouvoir sur les organes de diffusion.

Simultanément, dans le camp des libéraux, un autre éclatement se profilait. Un courant individualiste s'était progressivement constitué en réaction à la domination des économistes qui défendaient par tous les moyens, et en particulier par l'institution de taxes et d'impôts spécifiques, les intérêts des grands groupes commerciaux, les Compagnies. On conçoit aisément que des conflits aient pu naître entre les commis de ces institutions financières et les individualistes doctrinaires, car ces derniers, tenants acharnés du libre-échange, voulaient abolir toute régulation, non seulement celle des états, qui en réalité avait disparu depuis longtemps, mais surtout celle des Compagnies, qui prédominait sur toute la surface de la planète.

Bref, sans faire ici un cours de sciences politiques, le lecteur ne sera pas surpris d'apprendre que l'aide apportée par la fraction identitaire du parti souverainiste aux "Économistes" néo-libéraux, ait joué un rôle majeur dans le renversement dit de "grande félonie" d'août 2095. Non seulement, par cette alliance tactique, tous les supports de diffusion, les réseaux, les agences publicitaires, les organismes de sondage étaient désormais entre les mains d'un seul parti ; mais, atout décisif, la confrérie des fabricants de lecteurs s'adjoignît à la coalition en diffusant largement des messages subliminaux dans tous ses vidéophones et tous ses virtuariums. Pire, la fraction identitaire a caché son jeu jusqu'à l'élection finale, en faisant officiellement campagne pour le mouvement souverainiste, tout en sabotant secrètement l'action de son parti. Et, dès son élection C., dans un geste magnanime de réconciliation publique largement relayé par les chroniqueurs officiels, les fit entrer dans son gouvernement, tout en excluant discrètement ceux de la fraction "individualiste" qui ne s'étaient pas montrés assez accommodant et soumis à la nouvelle politique.

On connaît la suite : la "nouvelle alliance", à laquelle participaient les économistes néo-libéraux et les identitaires du parti souverainiste, exploita l'inquiétude de la population en faisant craindre chômage et pénurie, jusqu'à faire voter, au suffrage électronique direct, par votation référendaire extraordinaire, la dite "taxe de relance" qui instituait un impôt exceptionnel sur les processeurs de plus de douze ans. Au terme de la nouvelle loi, chaque individu était tenu de déclarer l'ensemble des processeurs à son service. Parmi ceux-ci, ceux qui étaient vieux de plus de douze ans étaient soit détruits, soit passibles d'une imposition dissuasive. Bien évidemment, pour que les destructions soient officielles, il fallait recourir aux services d'un exterminateur assermenté qui établissait un certificat authentique. Quelques exceptions au champ d'application de cette loi avaient été concédées à l'opinion au fil des élections successives qui suivirent. Mais, le principe restait acquis. Chaque individu ayant atteint l'âge de raison, c'est-à-dire 7 ans, devait établir un inventaire des puces inclues dans ses objets familiers ou domestiques, et, au cas où des puces anciennes restaient en sa possession, il était obligé de payer un impôt vraiment prohibitif.

C'est pour appliquer cette loi qu'une brigade fiscale dotée de pouvoirs spéciaux avait été constituée, ce qui avait provoqué la fureur des "individualistes", l'éclatement définitif du parti néo-libéral, et la constitution du parti industrieux. Et, c'étaient trois inspecteurs de cette brigade fiscale qui s'étaient présentés, ce matin-là, le 12 novembre 2099 exactement, chez O.

Alors que celui-ci avait manifestement terminé sa lecture, et qu'il hésitait, les inspecteurs lurent à nouveau, et à haute voix, le texte de loi : les citoyens étaient invités à recenser toutes les puces leur appartenant ou appartenant à un de leurs proches et à payer les impôts légaux. Selon la loi du 13 juillet 2096, toute puce scellée ou cachée faisait l'objet d'une amende rédhibitoire. O. se décida enfin. Il attesta la véracité de la déclaration qu'il avait sous les yeux, sur la foi de ses empreintes digitales et de son iris gauche. Et, sitôt qu'il eut donné son assentiment, l'inspection proprement dite commença avec les "poêles à frire" . Tenus par de longs manches, ces disques, truffés de capteurs électromagnétiques étaient susceptibles de détecter et de radiographier une tête d'épingle à plusieurs dizaines de mètres ! Les inspecteurs maniaient ces engins avec une dextérité sans égale. Toutes les puces détectées devaient avoir leur contrepartie dans la liste, et vice versa. Les tables, les chaises, la cuisine, le virtuarium, tout fût passé au peigne fin ; rien d'anormal n'apparut. Les agents de la brigade fiscale s'apprêtaient à plier bagage lorsque, par routine, l'un d'entre eux explora les poignets et les lunettes d'O. Une sonnerie stridente se fit entendre, puis une voix annonça : "Organe non déclaré : un lecteur de capsules internes TI 365 ; année 2082"

O. se souvenait exactement de la date : 2082 ! Comment oublier l'année de ses vingt ans et sa première IVC (Incorporation Volontaire de Capsules) ? Cela ressemblait aux tatouages des anciens, à ces marques inscrites sur le corps, à ces témoignages d'identité... Et, s'il n'avait pas inclus le lecteur dans sa déclaration, c'était de bonne foi.

æ Je croyais que les puces intra-organiques échappaient à l'imposition.

O. tâchait de se rassurer sous le regard impassible des trois hommes. L'un des inspecteurs, celui qui était visiblement le plus âgé, prit la parole :

æ Si au terme de l'amendement 97 035 A 982 du 30 janvier 2097, plus connu sous le nom d'Habeas Corpuce, les puces intra-organiques échappent bien au champ d'application de la loi du 13 juillet 2096, et ne sont pas soumises à obligation de recension, en revanche, selon le décret-loi 97 036 D 963, les lecteurs de puces intra-organiques correspondant à des normes antérieures à la NUM (Norme Universelle Mondiale) sont strictement interdits et doivent être confisqués.

Pendant que l'inspecteur terminait la lecture du texte de loi, les deux autres immobilisèrent O. sur son fauteuil, puis ils subtilisèrent le bracelet où se trouvait dissimulé le processeur du lecteur de puces, avant de lâcher prise. Il ne plus restait désormais qu'à authentifier le procès verbal d'inspection où tout était consigné.

À nouveau seul, O. quitta la table et s'affala sur le sofa, sous la baie vitrée, tout en commandant un second café brûlant à ROD, sans lactine, ni saccharine, ni aucun autre édulcorant. Il avait besoin d'une boisson amère !

Par la fenêtre, le rouge obsédant du ciel colorait l'appartement, et se reflétait sur le mur du fond, sur la console, sur le fer à repasser, sur les gravures et sur la table vide. Sale journée. Alerte 3, au minimum ! O. était abattu. Comment survivre désormais : il portait Alba en lui, mais son souvenir demeurait inaccessible. Il fermait les yeux. Son image, cette image qu'il avait tant voulu fixer, se grêlait de trous noir et s'effaçait à mesure qu'il essayait de la retenir. Il rouvrait les yeux. Son visage avait fui. Où la retrouver ? Où entendre sa voix ? La voix d'Alba ? Où éprouver la sensation de sa chevelure ? Le gant tactilo-kinesthésique se viderait-il de cette présence si chère ? La seule personne qui pourrait l'aider, c'était K. Il devait le contacter immédiatement. Seul K. trouverait la clef de son énigme.

æ Salut, ici c'est O. Répond-moi, je te cherche, j'ai un service important à te demander.

L'image était un peu brouillée ; K apparaissait dans un voile de brume.

æ Salut, je suis en visite dans le quartier Matav. Une vraie purée de pois. Un nuage s'est abattu sur nous depuis une heure. La visibilité est mauvaise, très mauvaise. Mais l'indice de toxicité reste faible. Plus de peur que de mal ! Que puis-je pour toi ?

æ Ils sont passés.

Malgré la mauvaise qualité de l'image, O. senti immédiatement le raidissement de K.

æ Qu'ont-ils trouvé ?

Dès qu'il eut parlé, K. regretta sa question. Il convenait de rester discret. L'un et l'autre en pressentaient l'impérieuse nécessité, même si les lois qui autorisaient désormais un haut niveau de cryptage avaient été votées. Tous savaient qu'en dépit des affirmations publiques des hommes politiques, le déchiffrage n'était qu'une question de temps et de puissance de calcul. Toute institution un tant soit peu puissante était donc en mesure de percevoir le contenu des conversations privées.

æ Oh, rien de vital, d'absolument vital, enfin, pas d'atteinte directement physique.

O. tremblait. Il ressentit soudain le contrecoup de l'insupportable pression qui l'avait accablée depuis le matin. Un silence se fit. K. le rompit.

æ Carré 934, 8e étage, studio 8042, je t'attends.

æ Je pars immédiatement. Je serai là dans une ou deux heures, le temps d'arriver.

æ Pense à ton masque ; ça pique un peu ici, même si le niveau de risque est quasi nul. À tout à l'heure.

Deux heures plus tard, après un voyage éreintant dans le tube, et une déambulation chaotique dans le quartier Matav, O. sonna à la porte du studio 8042. Une jeune femme, au visage blême, illuminé par des centaines paillettes qui scintillaient sur ses pommettes et ses paupières, lui ouvrit. Elle était revêtue d'une somptueuse combinaison de camouflage bariolée, dans les tons fauve, noir et kaki. O. ne la connaissait pas. Ce devait être la nouvelle assistante de K.

æ C'est vous O. ?

æ Oui, je cherche K.

æ Il m'a parlé de vous et m'a chargé de vous dire qu'il vous attendait au Soda-Club. C'est au carré 936, sur le pavement. Vous ne pouvez pas vous tromper. En sortant, vous tournez à gauche. Vous trouverez l'entrée sous la grande enseigne de néon bleu.

C'était une buvette pour adolescent, un endroit très éclairé, avec du carrelage au sol, et des vieux billards vidéos sur écrans plasmas qui faisaient résonner des claquements secs, des grelots et des sons faits de collages de musiques populaires anciennes. Au fond de la salle, il y avait une rangée de bandits à bras, ces machines à sous du siècle passé que l'on avait reconstituées dans le style rétro. Sur la gauche, c'était un grand bar comptoir. À cette heure ci, la salle était presque vide. O. aperçut tout de suite K. juché sur un tabouret, devant un verre rempli d'une boisson lactée rose. Il était penché sur son écran personnel. L'atmosphère surannée fin de millénaire qui se dégageait de cet endroit convenait bien à K., cet antiquisant convaincu. Il devait lire, car son attention était totalement absorbée. K. était capable de lire des textes entiers, sans images, ni son, d'une lecture linéaire sans faille, aussi n'avait-il pas besoin de cérébro-transmission pour apprendre. C'était vraiment un prodige ! O. l'admirait profondément. Il hésita à le distraire. K leva les yeux spontanément.

æ Salut vieux ! O. n'avait pas envie de rire, mais la chaleur de K le réconforta immédiatement.

æ Ils ont confisqué mon lecteur intra-organique ; mes capsules mnésiques sont désormais illisibles.

Cela signifiait qu'O. n'avait plus aucun moyen d'accéder aux albums implantés dans ses puces internes. O. était un peu honteux devant K qui ne possédait aucun de ces artefacts pour soulager sa mémoire. Un homme comme O., si sensible et si chargé de souvenirs douloureux le supporterait difficilement. K le savait et comprenait sa détresse ; il lui appartenait de l'aider.

æ J'ai une solution, je connais un extracteur décrypteur.

æ Une extraction est donc nécessaire ?

æ Je le crains.

O. pâlit. Les puces hiéroglyphiques qu'il s'était fait greffer depuis l'âge de vingt ans, ces emblèmes de son passé, le grimoire de sa vie, tout devait être retiré. Les souvenirs qu'il y avait gravés et qui lui demeuraient si proches, inscrits dans son propre corps, seraient extraits de son intérieur. La présence d'Alba en lui disparaîtrait.

Et, pourtant, O. comprit peu à peu que cette mémoire additionnelle insérée dans des micro-capsules serties dans ses propres os, au plus profond de lui-même, restait malgré tout extérieure.

Pour se la réapproprier, pour revoir ses images, réécouter sa voix, les inflexions sonores qui l'avaient bercé et charmé, sentir à nouveau son odeur, éprouver le grain de sa peau ou le flot de ses cheveux sous ses doigts, bref, pour retrouver Alba, il lui fallait accepter d'extraire tous les supports de son propre corps, puis de les faire décoder par un inconnu, avant de les ré-encoder.

O. demeura perplexe et inquiet. Sa raison lui expliquait. Son esprit était convaincu. Ses sentiments disaient le contraire. Son cœur résistait. Comment accepter cet étrange paradoxe qui exigeait une opération chirurgicale, une sorte d'amputation comme préalable à une ré-appropriation de sa mémoire ?

Et, soudain, le visage d'O. se mit à rayonner d'un éclat inaccoutumé depuis la disparition d'Alba. Il paru délivré d'un poids trop lourd, d'un fardeau insupportable, mais personne ne saura si c'était la perspective d'une libération de sa mémoire matérielle, ou au contraire celle d'une ré-appropriation de cette mémoire, ou encore celle d'un renoncement qui irradiait en lui, car il s'écroula sur le sol : la brigade fiscale venait de cerner le Soda-Club.