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Préliminaires à une prospective des religions
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Pour commander la version papier complète : Editions de l'Aube, F-84240, La Tour d'Aigues,
Tél +33 (0)4 90 07 46 60, Fax +33 (0)4 90 07 53 02
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La prospective a-t-elle quelque chose à dire au sujet des religions ?
Si l'on admet que celles-ci procèdent de révélations transcendantes, alors elles sont imprévisibles. Comment les faibles mortels pourraient-ils anticiper ce que les Dieux vont dire ? N'est-ce pas aussi attenter au sacré que d'essayer d'en imaginer le changement ?
Rassures toi, lecteur. L'auteur de ces lignes ne se prend pas pour un prophète, ni pour un blasphémateur. Il constate seulement que les religions évoluent avec le temps, et se dit qu'il est peut-être possible de comprendre pourquoi et peut être même d'imaginer comment.
J'ai commencé à m'intéresser aux religions dans les années 70, lorsque je construisais une politique d'innovation. La question que je me posais alors était de savoir si les présupposés religieux ont une influence sur la manière d'innover. Bien des indices laissent penser qu'ils en ont une. Reste à savoir laquelle.
Un cas franco japonais
La première fois que j'ai vu la possibilité de le comprendre, c'était à l'occasion d'un voyage au Japon, en 1981, avec un groupe d'industriels venus se renseigner sur le fonctionnement des cercles de qualité dans les petites entreprises.
Cela peut paraître surprenant, car les ateliers ne sont pas des lieux du culte. En outre, le "management" affirme procéder d'une rationalité universelle, la même sur toute la planète.
Or, le constat que je fis est élémentaire : dans les réunions de travail, en France, plus quelqu'un est gradé, plus il parle ; au Japon, plus il est gradé, plus il écoute.
Plus généralement, les techniques de gestion inventées par les japonais (le "ringi", les cercles de qualité..) mettent l'accent sur la bonne remontée des informations, génératrice de consensus.
Alors que, en France, les dirigeants ont un étrange penchant à déverser sur leurs subordonnés quantité d'instructions ou de conseils dont ils auraient très bien pu se passer.
Evidemment, les individus ne sont pas en permanence dans une posture d'écoute au Japon, ni de prise de parole abusive en France. Mais on sent une préférence respective pour ces comportements. Les professionnels l'ont admis comme un trait de culture, sans se poser trop de questions.
Je voyais tant d'exemples illustrant cette différence que je me pris à généraliser : pour les Français, la Parole descendrait du sommet vers la base pour structurer l'action. Pour les Japonais, au contraire, l'information remonterait pour construire une conscience collective.
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J'avais devant moi deux "statuts de la connaissance ", dont la connotation religieuse paraissait évidente. En France, un modèle prophétique, où le Verbe, d'inspiration transcendante, descend en cascade et définit la forme des productions humaines. Au Japon, un modèle de méditation silencieuse, consistant à s'imprégner de la réalité pour atteindre l'Illumination.
Evidemment, ces modèles ne sont pas toujours actifs. Ce sont des "logiciels sociaux". Comme les logiciels d'ordinateur, certaines fonctions sont activées à certains moments et en sommeil à d'autres. Les éthologues les appellent des "organes comportementaux" signifiant ainsi qu'ils sont, par rapport au psychisme, comme les organes par rapport au corps .
J'en voyais l'illustration dans de multiples situations. Par exemple, un représentant d'une entreprise française négocie avec un partenaire japonais. Il se trouve en face d'une quantité de personnes aux spécialités différentes, qui posent plusieurs fois la même question pour vérifier qu'elles se sont bien imprégnées des données du problème.
Les discussions durent longtemps, très longtemps, et le français devient soupçonneux : est-ce qu'on le mène en bateau ? Est-ce qu'on essaie de lui soutirer des informations sans intention de donner suite ? En fait, il sous estime le temps de maturation nécessaire à ses partenaires, très attentifs à ce que, au dedans, tous ceux qui auront à mettre en oeuvre le nouvel accord aient assimilé et bien évalué ce qu'ils auront à faire.
La contrepartie est que l'exécution japonaise tombe comme un coup de sabre, alors que, coté français, les exécutants, plusieurs mois après, se demandent encore de quoi il s'agit...
Un autre cas : celui de l'invention. Avoir seul une idée originale est, pour un japonais, une source de profond malaise. Il se sent en dissonance avec son environnement. Il s'éloigne du consensus et se perçoit en insécurité, comme en rupture avec sa tribu.
A l'inverse, un français jubile d'avoir raison tout seul. Il se sent visité par la lumière de l'Esprit, choisi par la foudre bienfaisante du Créateur , alors que les autres, ses collègues, croupissent encore dans des ténèbres lamentables.
Les performances industrielles japonaises sont en effet plutôt dans la faculté d'assimilation d'inventions déjà développées ailleurs, leur perfectionnement et leur industrialisation, alors que les français s'excitent sur les nouveautés, mais s'ennuient dès qu'il faut s'organiser pour produire en série.
Donc, aussi bien dans les réunions de travail ordinaires que dans les négociations ou l'apparition des innovations, je voyais -ou plutôt je sentais- le fonctionnement de logiciels différents en France et au Japon, qu'exprimaient, à leur manière métaphorique, les corpus religieux respectifs de ces deux pays.
Lors des différents voyages que je fis, en Inde, en Chine, en Amérique du Sud, aux Etats Unis, en Afrique, en Turquie, au Maghreb, j'essayai de comprendre comment les peuples étaient habités par leurs schèmes religieux et comment ceux ci avaient évolué.
Ayant été formé au respect de la rigueur scientifique, j'avais bien conscience d'avancer vers des interprétations qu'il serait parfois difficile d'étayer par l'expérience, voire seulement de confirmer par des observations suffisamment indiscutables.
Puis la fréquentation de la philosophie m'accoutuma à accepter, avec précaution, l'au delà du démontrable. Dès lors qu'il s'agit, non des choses, mais du regard que l'on porte sur elles, alors l'expérience montre que l'on voit d'abord ce qu'on s'attend à voir. "La reconnaissance précède la connaissance" .
Néanmoins, la gymnastique de l'esprit à laquelle ma formation mathématique m'avait entraîné me permettait quand même de relativiser ces "points de vue". Le mathématicien en effet, sait changer de système de référence. Dès qu'il a dépassé le niveau élémentaire, il devient capable d'examiner le même objet au moyen de différents repères et sous différents angles, sans privilégier particulièrement l'un d'entre eux. Il apprend même à enrichir la réalité sensible en faisant appel à des détours imaginaires .
Depuis cette comparaison des attitudes françaises et japonaises, la question restait constamment présente à mon esprit : peut-on mettre en relation les pratiques quotidiennes et les formes religieuses ? Plus précisément, est-ce que nous ne donnons pas un sens trop étroit au terme "religion" quand nous le limitons à ce qui se passe dans les lieux du culte ? Ne faut-il pas re-lier sacré et profane ? J'arrivai en tous cas à la conviction qu'on ne peut comprendre l'un sans l'autre.
J'y consacrai beaucoup de temps et de lectures . J'acquis une certaine pratique. Des correspondances fonctionnaient, et me permettaient d'établir rapidement des relations profondes et confiantes avec mes interlocuteurs de contrées lointaines.
En même temps que je faisais ce travail, je voyais se multiplier, chez les psychanalyses, des systèmes d'interprétation tout aussi fragiles, mais possédant une certaine efficacité thérapeutique .
D'abord, je n'arrivais pas à dégager une vue d'ensemble qui permette de se repérer dans les différents systèmes religieux. Le foisonnement des détails et les différenciations particularistes masquaient les fondements. Mais une lente imprégnation s'effectuait. La clarté se faisait progressivement dans mon esprit. Je voyais comme un paysage émerger du brouillard.
Je me rendis compte aussi que, à trop s'enfermer dans un scientisme étriqué, on laisse le champ libre à ceux qui s'encombrent de moins de scrupules. Les métaphores religieuses sont aussi utilisées par des escrocs et des pouvoirs criminels.
Pour être tout à fait franc à ce stade, j'avoue aussi éprouver une jouissance libératrice à démasquer les escroqueries métaphysiques. Parmi toutes les escroqueries possibles en effet, celles des religions, des sectes et des idéologies constituent une sorte de quintessence, un sommet dans l'art de l'illusion, bref des morceaux de choix.
Alors, je résolus de considérer les "grilles de lecture" de mes comparaisons comme des outils mentaux, auxquels il convient de ne pas s'attacher, dont l'utilité et l'efficacité doivent constamment être remises à l'épreuve. Mieux vaut un travail honnêtement inspiré par la volonté de libérer l'Homme qu'un retrait sur des certitudes trop étroites.
Il n'empêche, et cela ajoute au plaisir de leur étude, que les récits religieux sont comme de grands rêves qui dégagent une impression de plénitude et de beauté. Ils nous touchent profondément car ils disent, dans leur langage métaphorique, les questions vitales auxquelles sont confrontées les humains et indiquent les voies de leur résolution.
Dans cette démarche, il faut faire attention de ne pas se tromper de niveau d'interprétation. "Quand le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt" dit un proverbe chinois. Les invocations exercent un extraordinaire pouvoir de fascination. Les âmes faibles sont captées et tombent dans l'idolâtrie .
De nos jours particulièrement, la transformation d'un objet, d'un air de musique ou d'une image en idole est devenue usuelle. Elle sert à appâter le client en induisant une confusion entre le signe et la chose signifiée.
Le contraste entre la France et le Japon, que je viens d'évoquer, montre bien le degré d'abstraction auquel il faut se tenir. Ce ne sont pas les images ou les récits qui comptent, mais les relations qu'ils expriment .
Dans ce qui suit, je m'en tiendrai à ce niveau. Je n'aborderai donc pas, ni les détails de tel ou tel Texte, ni même la question des "preuves" de l'existence" des dieux ou des esprits, qui a tant occupé les théologiens depuis Saint Thomas . Les religions "existent" en tant que données psychiques et cela nous suffit pour les prendre en considération. D'autant que nous entrons dans une civilisation "cognitive " où l'Imaginaire s'impose comme une réalité.
Les Scénarios de Berne
Cette approche par transposition -on pourrait dire aussi par métaphore- des schémas religieux est inspirée du psychanalyste Eric Berne, dans ce qu'il appelle la théorie des scénarios .
Berne observe que nous avons tous acquis, dans notre enfance, notre adolescence ou à l'occasion des événements marquants de notre vie, des scénarios (des logiciels), et nous essayons de recréer des situations telles qu'ils se reproduisent, ou encore nous les commémorons, de manière à réactiver les stimuli qu'il avaient crées dans notre psychisme. Ce sont des comportements auto stimulation, comme on peut en observer dans le règne animal .
On trouvera en annexe un exemple de décodage par Berne de l'affaire du petit chaperon rouge, de ses sous entendus et de la manière dont les jeunes filles l'interprètent. C'est un conte, mais que ce soit une légende, un mythe ou un texte dit sacré, la manière de le lire est la même. C'est celle que j'ai employée au début en opposant les fonctionnements prophétiques en France et méditatifs au Japon.
Dans cette perspective, le récit du petit chaperon rouge est la retranscription d'un logiciel. Par la voie du conte, il se transmet de génération en génération et inspire les comportements dès l'adolescence. Il n'est pas le seul. En occident, Peau d'âne, Cendrillon et la Belle au bois dormant constituent les références féminines. Ces contes viennent combler le vide des religions qui, depuis la disparition des cultes de Cybèle et d'Ishtar, ne dit presque plus rien des fonctionnements de la féminité.
Voici un autre cas, complètement différent, en provenance d'Amérique Latine : Les Quechuas croient que les âmes se trouvent à l'origine dans des cavités de la terre, les Pakarinas. C'est parce que la Terre leur a concédé une part de son énergie vitale que les créatures ont une âme et une volonté de vivre. Mais cette terre mère, par endroits fertile et ailleurs desséchée, peut reprendre ce qu'elle a donné. Le lien de l'âme et du corps est fragile. Il suffit parfois d'une chute, d'une émotion, d'une surprise, pour qu'elle quitte le corps par l'un de ses orifices.
Le syndrome s'appelle le "susto". Le malade, l'"asustado" manifeste une profonde tristesse, il est affaibli, il n'a pas envie de manger ni de se lever. Nous dirions qu'il a une dépression. En plus, il est fiévreux, assoiffé, somnolent. Les cils se lèvent, ils deviennent arqués. Il a des frissons, des angoisses nocturnes, des sursauts pendant le sommeil, dont on dit qu'ils sont provoqués part le sol (la terre) qui repousse le malade.
Ce "susto" serait la "réalisation symbolique du fantasme du retour au sein maternel" (la terre mère reprend l'âme). "Réalisation qui comporte en même temps la satisfaction du désir et la maladie, dans une solution de compromis car le malade, en participant de la déesse, rejoint les deux destins qui sont attribués à la terre : alors que l'âme jouit de la force créatrice, le corps, sans âme, reste figé, inerte, voire pétrifié"
Le traitement nécessite deux guérisseurs : l'un va chercher l'âme pendant que l'autre prépare le malade à la recevoir. Après avoir versé de l'eau de vie et des feuilles de coca sur le sol, en guise d'offrande, le premier invoque l'esprit de la terre. Il prend une chemise du malade, l'agite et invoque l'âme cinq fois. Puis il amorce son retour doucement, en tenant la chemise de manière que l'âme puisse s'y accrocher.
Arrivé chez l'asustado, qui doit être endormi, on le recouvre de la chemise. On soulève légèrement la couverture pour permettre à l'âme de rejoindre son corps. C'est alors que l'on entend comme un bruit de bois qui se casse. Quand le bruit est terminé, l'âme est supposée revenue. Le guérisseur doit quitter la pièce à reculons, ou par une porte différente, afin d'éviter d'emmener l'âme avec lui...
Ce cas montre une description parfaitement intelligible et opératoire d'un problème d'énergie vitale. Rien n'est vrai ni faux. On peut seulement constater que "ça marche". Il ne s'agit pas d'une détermination scientifique, comme serait l'utilisation d'un médicament chimique pour soigner une dépression (en fait plutôt les symptômes que la dépression elle-même), il s'agit d'une technique cognitive, que l'on ne peut d'ailleurs dissocier de la culture quechua.
Portons maintenant notre regard, à l'opposé de ce syndrome dépressif, sur un sujet central, celui de l'Innovation. Comment l'Homme peut-il s'autoriser à assumer le Pouvoir Créateur ? Prenons le contexte de la culture chrétienne. Que dit le récit de la vie du Christ, lu à la manière de Berne ? A peu près ceci :
Celui qui dit la Vérité sera pourchassé par les institutions, condamné par les prêtres. Ponce Pilate s'en lavera les mains. Judas le trahira. Il sera crucifié, fera un voyage dans l'au delà et ressuscitera.
Autrement dit : Toi, l'inventeur, le créateur, toi qui oses dévoiler la Vérité à la face du monde au delà des intérêts dominants, n'attends que des épreuves. Tous seront contre toi et même certains de tes fidèles te feront défaut. Tu résisteras. Les institutions te soumettront au supplice. Car c'est la voie pour ressusciter et bâtir pour les siècles des siècles...
Armé dès l'enfance d'un tel scénario, on comprend qu'en pays chrétien l'innovateur ne se décourage pas . Certains vont même jusqu'à rechercher les épreuves bienfaisantes, appellent le sacrifice ultime, inspirés par l'idée que seul le don de sa vie peut ouvrir l'issue de la prison des conformismes.
Par ce mouvement, l'Innovateur s'approprie une parcelle du Pouvoir du Créateur. Il ose déranger l'Ordre du Monde. Consciemment ou non, il s'identifie au porteur de la divine révélation. Il rejoue le théâtre de la création.
C'est pourquoi la connaissance, comparée selon les lieux et les cultures, de l'Histoire des innovations permet de voir autrement l'évolution de la spiritualité et des religions.
La Divination, introduction aux techniques cognitives
Prenons un autre exemple : la divination . Ce mot, dont l'étymologie évoque l'ordre divin, désigne un des plus vieux métiers du monde...
La tradition dit que le premier empereur mythique de Chine, Fu Xi, créa l'Empire du Milieu au moyen de deux inventions : les caractères (les idéogrammes) et les trigrammes ultérieurement constitutifs du Yi King, première technique codifiée de divination par tirage au sort, avec ses 64 hexagrammes et leurs textes d'interprétation.
On connaît de Mahomet le Coran et ses faits d'armes. On sait moins qu'il était géomancien. Or, la géomancie est aussi une technique de divination par tirage au sort, avec 16 figures (24) au lieu de 64 (26) pour le Yi King.
Dans cette parole qui structure l'entendement, sollicitée par le "divin hasard" , se cache un noeud de la connaissance.
Je sens monter le scepticisme du lecteur : le Yi-King, la Géomancie... bientôt les Tarots, l'Astrologie... où va-t-on ? Qu'est-ce que cette prospective ? Autant consulter la boule de cristal de Madame Irma.
Je lui demande de laisser ses préjugés de côté. La divination existe depuis des millénaires . Elle répond à une demande sociale. Prenons la pour ce qu'elle est : un comportement humain qu'il faut comprendre avant de juger.
La première fois que j'ai compris comment fonctionnait la consultation du hasard, c'était lors d'une séance de créativité , au début des années 70. Il s'agissait de développer et promouvoir le salon de l'innovation (INOVA). La règle veut que, dans la première moitié de ces séances, la critique soit bannie. On peut associer sur les idées des autres, mais pas les démolir.
Après une période d'échauffement, le groupe avait émis une volée d'idées. Il fallait donc en rajouter d'autres, et chacun se sentait à court, comme essoufflé. C'est alors que l'animatrice sortit de son sac une série de planches, représentant des personnages ambigus dans de bien curieux décors. Elle nous les distribua au hasard et demanda à chacun d'associer à partir des images. Comme par enchantement, la créativité du groupe repartit.
A l'issue de cette expérience, je ressentis comme un vertige. Ayant subi, lors de ma scolarité, un véritable dressage ; ayant été transformé en une sorte de machine capable d'enchaîner sans hésitation le majestueux discours de la Raison en marche, cette perception de la réelle fragilité de la production imaginaire me fit l'effet d'un grand vide, un précipice inévitable.
Par la suite, quand je m'occupai de la politique d'innovation, je compris à quel point ce vide était nécessaire. Il me fallait constamment maintenir ouvertes des questions que le discours prétendu rationnel se précipitait pour combler de ses faux semblants. La respiration de l'Esprit ne pouvait se faire sans ces ouvertures.
Evidemment, le procédé utilisé par l'animatrice -associer sur des images- est une variante de la même technique de "déblocage de l'imaginaire" qu'utilisent le Yi King, la Géomancie et le Tarot. On comprend bien le principe. Devant un "hyperchoix ", l'imagination s'arrête. Le silence s'installe. Il isole et paralyse. C'est comme un réflexe autiste.
Face à cette hébétude, il suffit d'un élément nouveau, tiré au sort, pour redémarrer le récit intérieur. Sans doute, certaines images sont plus efficaces que d'autres et les textes associés à la géomancie comme au Yi King ont été polis par les millénaires. Mais le principe est toujours le même : réduire l'incertitude en focalisant l'attention, resserrer l'éventail des possibles, alors que le premier réflexe aurait été plutôt de l'élargir.
Expériences prophétiques
Cette expérience est une leçon d'humilité. C'est aussi une source de perplexité. Car en effet, si le tirage au sort avait été différent, est-ce que le résultat obtenu par le travail de créativité aurait changé ? A première vue, on pourrait croire que oui, mais l'expérience suivante, menée par Garfinkel sur un de ses étudiants, permet d'en douter :
Il s'agissait de tester un ordinateur programmé pour tenir le rôle d'un psychothérapeute. On avertissait les étudiants que c'était une machine sophistiquée, mais expérimentale et qu'elle ne pouvait encore que répondre par oui ou non aux questions qui lui étaient posées.
Arrive un jeune homme juif . Il explique à l'ordinateur consultant : "j'aime une jeune fille. Mon père m'interdit de sortir avec elle. Dois-je quand même la voir ?". Réponse : non. "Mais puis-je quand-même lui écrire ?". Réponse : non... Malgré ces premières rebuffades, à la vingt cinquième question, on en était aux préparatifs de mariage...
Or, l'ordinateur consultant n'était autre qu'une machine à tirer au sort, qui répondait oui ou non avec une égale probabilité à chaque question. Le tirage aurait été différent, les questions l'auraient été aussi, mais, dit Garfinkel, vers la vingt cinquième, on serait très vraisemblablement arrivé quand même aux préparatifs du mariage. Pourquoi ? Parce que le processus est guidé par l'intentionnalité implicite du jeune homme, dont l'amour s'exprime quelles que soient les vicissitudes.
Il n'empêche que les âmes moins déterminées peuvent facilement se laisser happer par la logique de faux prophètes : Au vingtième siècle, des peuples entiers ont succombé aux charmes d'idéologies illusoires, au nom desquelles sont tombées des dizaines de millions de morts.
Pour faire la démonstration de la vulnérabilité humaine à la prophétie, Yves Lecerf, au département d'ethnologie de l'université Paris VII, a construit dans les années 80, un "prophète automatique" :
Prenant comme base le discours du gourou de la secte dite des "enfants de Dieu", il a sélectionné une centaine de phrases les plus significatives. Puis il a mis au point un logiciel simple, tel que l'ordinateur réponde au moyen d'une de ces phrases aux questions qui lui sont posées. Ce logiciel effectue seulement une comparaison des mots. Il choisit la réponse type présentant un vocabulaire commun avec la question. S'il n'y en a pas, il demande de préciser.
Au delà d'une cinquantaine de phrases en mémoire, la machine donne l'illusion d'un dialogue. Avec une centaine seulement, on peut obtenir un effet d'endoctrinement. D'autres expériences comparables ont été menées. Un psychanalyste automatique a été programmé, selon un principe voisin. Mais ces expériences, malgré leur intérêt, ne font pas l'objet d'une bien grande publicité. Elles sont peut être trop gênantes...
Opportunisme : religions et techniques
Nous savons aujourd'hui que déterminisme (de Laplace) est une naïveté. Peu importe en effet, que les choses soient ou non "déterminées", si nous n'avons pas le moyen de nous représenter comment. Et mieux vaut traiter les blocages de notre pensée en consultant le hasard que de nous essouffler à poursuivre des certitudes inaccessibles.
Ainsi, la divination nous introduit à l'essence du religieux. Il n'est ni juste ni efficace de regarder les religions comme des croyances. La dissection des "mythes" qu'a pratiqué l'ethnologie officielle depuis un demi siècle n'apporte finalement pas grand chose, tant qu'ils ne sont pas replacés dans leur fonctionnement concret. Il vaut mieux les voir comme des techniques pour aider à faire face à l'avenir.
Les interactions entre la vie concrète et la religion se font dans les deux sens. D'une part, les schèmes religieux inspirent les individus, notamment les innovateurs, et les collectivités. D'autre part, quand les conditions de survie évoluent, les anciennes pratiques sont abandonnées progressivement pour d'autres, plus en rapport avec la nouvelle réalité sensible.
Une civilisation ne peut pas se permettre de rester longtemps avec des pratiques en contradiction avec ses modalités de survie. Elle disparaîtrait. Il lui faut aussi faire entrer dans son imaginaire des explications qui rendent compte des conditions où elle se trouve, et justifie les techniques qu'elle emploie.
A cet égard, je me permets d'avancer que l'Espèce humaine est opportuniste. Bien sûr, elle est aussi inspirée, mais parmi tous les imaginaires que son inspiration lui souffle, elle retient particulièrement ceux qui justifient sa pratique. L'auto justification est un moteur puissant, qu'il ne faut jamais perdre de vue lorsqu'on lit l'histoire des religions.
La spiritualité apparaît dans la pratique, et ce qui reste des enseignements religieux sont des techniques contribuant à une bonne gestion de la survie, ainsi qu'à une recherche de l'harmonie. Après tout, la prière elle-même n'est-elle pas une technique pour ouvrir son âme à l'Esprit ? En cela, elle est une forme de Yoga , constellation de disciplines qui se présentent intégralement sous forme technique .
J'observe à quel point cette nouvelle approche pacifie le champ du religieux. Pendant des siècles, les croyants se sont étripés sur des détails de leurs dogmes respectifs. On voit mal qu'ils puissent le faire avec autant d'acharnement sur des points de technique, que seul le résultat peut départager : ça marche ou ça ne marche pas.
Les méthodes divinatoires ont un objet précis : travailler l'idée qu'on se fait de l'avenir, la faire mûrir, dépasser les petits blocages de l'imaginaire qui nous empêchent de voir clair, partager une vision commune. Le cas particulier de la divination me permet de replacer l'ensemble des pratiques religieuses dans le paysage technologique : ce sont des techniques cognitives, autrement dit, elles concernent les processus de la reconnaissance et de la connaissance. Il faut comprendre ici le mot "cognitif" dans un sens large, incluant non seulement la connaissance intellectuelle mais aussi l'affectivité, qui est un mode de reconnaissance tout aussi fort.
Cette approche devrait aussi nous amener à constater que, lorsque le système technique change, ce qui n'arrive que rarement de nouvelles pratiques religieuses se mettent en place, plus cohérentes avec les nouvelles conditions objectives de survie.
Si, en plus, nous arrivons à comprendre l'articulation de ce changement dans le passé, alors peut-être pourrons nous tenter une prospective de ce qu'il pourrait être à l'occasion de l'avènement du nouveau système technique.
Le paradigme cognitif
Les transformations du système technique sont des processus séculaires, des sortes de cataclysmes au ralenti d'où la civilisation sort transfigurée. La "Révolution Industrielle" s'est étendue de 1750 à 1950 pour l'Europe et termine actuellement son déploiement planétaire . Elle a bouleversé les moeurs et les croyances. Elle n'est pas encore accomplie qu'apparaît déjà le système technique suivant, celui de la civilisation cognitive, qui se diffusera à toute la planète dans le courant du prochain siècle .
La question centrale à laquelle répond le système industriel est celle de la production. La question traitée par le nouveau système technique est toute autre : c'est celle de la cognition. Les Sciences physiques procuraient aux entreprises les résultats nécessaires pour améliorer les rendements et la qualité de leurs fabrications. Demain, ce seront les Sciences cognitives qui leur fourniront de quoi faire fonctionner les réseaux, fidéliser les clients, gérer les processus d'apprentissage...
La manière de penser s'en trouvera transformée. Le paradigme scientiste présuppose une sorte de sujet universel qui, à chaque instant, serait informé des résultats expérimentaux et des interprétations théoriques. Il serait, en quelque sorte, dépositaire de l'état des connaissances scientifiques.
Le paradigme cognitif est tout autre : il présuppose, non pas un, mais une multiplicité de sujets, qui chacun interprète en permanence le monde à sa façon. Ces sujets forment aussi des collectivités qui ont leur manière propre de penser. Elles confrontent et négocient leurs représentations du monde .
Depuis la mise en évidence du code génétique, la communauté scientifique admet que la vie est un seul et même phénomène "de l'amibe à l'éléphant" en passant par l'Homme évidemment. Il en résulte une fraternité renouvelée avec l'ensemble des êtres vivants, et une attitude plus respectueuse s'installe progressivement . L'autre question, parallèle, est : est-ce que la pensée est aussi un seul et même phénomène, de l'échelle moléculaire à celle de l'individu, voire au delà jusqu'aux êtres collectifs (tribus, entreprises), à l'Espèce, voire à la biosphère tout entière.
Sans encore aller jusqu'à d'aussi vertigineuses perspectives, la philosophie de la fin du XX° siècle semble, en cohérence avec cette évolution, se stabiliser aussi autour d'un nouveau paradigme . Je veux dire qu'il y a convergence entre le travail de Gregory Bateson poursuivi par l'École de Palo Alto , l'Ethologie , l'Ethnométhodologie , l'Ethnopsychiatrie , des historiens des Sciences tels que Thomas Kuhn, des philosophes tels que Hubert Dreyfus ou Isabelle Stengers, un concepteur de logiciels pédagogiques tel que Seymour Papert et le mouvement des Sciences Cognitives dont on trouvera une bibliographie à la fin de cet ouvrage.
Si les religions sont des techniques cognitives, il me paraît évident qu'elles seront mises en mouvement par l'émergence de la civilisation cognitive. L'attitude statique et souvent passéiste des responsables d'organisations religieuses est un bien faible rempart devant l'ampleur des bouleversements qui se préparent .
Néanmoins, l'évolution des religions, comme celle des techniques, est lente. A chaque étape, elle remue les fondements. Avant d'envisager un avenir qui s'annonce comme mutant, je remonterai donc loin dans le passé, pour actualiser les questions que posaient nos ancêtres et les réponses qu'ils leur apportaient, encore pleines d'enseignements.
Les biologistes ont énoncé un principe : "la morphogenèse reproduit la phylogenèse". Cela signifie que chaque individu, lors de sa gestation, suit les mêmes étapes d'évolution que l'espèce a connu dans le passé. En quelque sorte, il reproduit, dans l'élaboration de ses formes (morphogenèse), l'histoire de sa lignée (phylogenèse).
Il semble qu'il en soit de même pour les religions. Actuellement, tout se passe comme si les questions qu'elles ont posées autrefois étaient encore présentes. Nous revivons en accéléré les évolutions anciennes qui se sont étendues sur plusieurs générations.
Le fonds commun chamanique
Commençons donc par le commencement : Que savons nous des croyances et des pratiques avant l'invention de l'agriculture, il y a dix mille ans, lorsque nos ancêtres étaient chasseurs-cueilleurs ?
Lorsque j'appris, en lisant le travail éclectique de Mircéa Eliade, que la structure générale des pratiques chamaniques est à peu près la même sur toute la planète, que ce soit en Sibérie, en Afrique centrale, au Mexique ou en Nouvelle Guinée, je sentis immédiatement qu'il y avait là une indication de toute première importance.
Si en effet, malgré les dizaines de milliers d'années d'éloignement, les religions de ces peuples se ressemblent, c'est peut être parce que ce qu'elles ont en commun est en rapport avec les conditions objectives de survie propres aux chasseurs cueilleurs. Il restait à comprendre en quoi.
La description qu'en fournit Eliade le permet, bien qu'il ne se soit pas attaché lui-même à l'expliquer. Son objectif, bien compréhensible pour l'époque où il écrivait, était plutôt de montrer la richesse de l'imaginaire religieux méconnu, que trop de cléricalisme doctrinaire avait occulté. Il établissait l'existence de "l'Homo Religiosus" depuis la préhistoire. Autrement dit, la religiosité existait bien avant ce que nous appelons religions.
Pour bien chasser, il faut s'identifier à sa proie jusqu'à en prévoir d'instinct les moindres mouvements. Les chasseurs développent donc des pratiques qui permettent de se placer en esprit dans un espace particulier, celui des transfigurations où les êtres vivants se rejoignent et s'échangent. La transe est l'une d'entre elles.
Plus généralement, on comprend bien que les humains confrontés à une Nature hostile ou mystérieuse, que la domestication agricole n'a pas encore pacifiée, développent des comportements qui les mettent en relation directe, instinctive, par tous leurs sens en alerte, avec le milieu naturel dans lequel ils sont immergés.
Dans ces peuples, la mémoire écrite est peu utilisée, mis à part les représentations trouvées dans les grottes (Lascaux, Altamira, Cosquer, Chauvet..). Celles-ci évoquent surtout les grands animaux sauvages, ceux précisément qu'on chasse ou qu'on redoute. Mais on peut imaginer que l'écriture possède déjà, sous cette forme, sa fonction de point fixe, de repère.
Pour un chasseur, il est indispensable d'apprendre à se mettre en communion avec les esprits des animaux et de la Nature. Eliade observe, dans tous les chamanismes un voyage, dit "initiatique", c'est à dire qui initialise un processus, apprenant à se rendre dans le monde des esprits... et à en revenir.
Lors de ce voyage, le corps est comme démonté. Ses différentes parties sont séparées les unes des autres. Dans certaines tribus, ce sont les chairs qui sont enlevées des os, dans d'autres ce sont les membres qui sont séparés du corps ou encore le squelette qui est décomposé en ses différents éléments. Puis le corps est reconstitué.
La fin de l'initiation est une recomposition de laquelle on sort semblable et différent à la fois. Lorsqu'on est initié, on est devenu un "homme de connaissance", et aussi guerrier, c'est à dire un sujet capable de réagir en temps réel, qui a intégré la connaissance dans sa chair, au niveau instinctif.
Comme l'observe Joseph Campbell, le récit du voyage initiatique reste présent à travers l'Histoire, sous des formes différentes à chaque époque et dans chaque civilisation. Il dit quelque chose d'éternel : comment fonctionne le processus de reconnaissance . Reconnaissance de soi, car il se présente comme une seconde naissance. Reconnaissance sociale aussi, qui autrefois prenait la forme des rituels d'initiation, maintenant des examens et concours pour ce qui est de la société civile..
Un autre élément commun à la plupart des chamanismes est une relation aux lieux : soit un arbre sacré, soit une montagne sacrée où, en se plaçant de manière adéquate, on peut plus facilement communiquer avec cet autre monde.
Aucune règle ne permet de repérer ces lieux. Seul un affinement de la sensibilité aide à les détecter, à la manière du chasseur qui suit une piste. La Connaissance arrive d'ailleurs au moment où on ne s'y attend pas, elle surgit comme une force animale et transporte le sujet hors de lui-même .
Eliade, dans un autre ouvrage, met aussi en évidence la pratique des fêtes, rituels et cérémonies qui soudent la communauté, la nettoie de ses incompréhensions, tout en lui faisant revivre ses moments fondateurs.
Ce ressourcement de l'être collectif, présent dès les chasseurs-cueilleurs, est une technique perpétuée à travers l'histoire, dont l'efficacité multiforme s'est confirmée à travers les âges et dans toutes les civilisations.
Elle manifeste une caractéristique importante de l'éthologie humaine : comme bien des mammifères, l'Homme est un animal tribal. Depuis ses origines, il pratique la chasse en groupe, et doit régulièrement réactiver son appartenance à une collectivité.
Il me semble que ces deux "logiciels", celui de l'initiation et celui des fêtes, procèdent d'un seul et même schéma. La tribu étant quotidiennement démembrée entre ses différents individus, elle reconstruit son être lors des fêtes où, d'une certaine manière, tous les individus ne font plus qu'un. De même, l'initiation, décomposition puis recomposition de l'individu reproduit métaphoriquement cette respiration de la collectivité, et simultanément intègre l'individu en elle.
Néanmoins, la commémoration du temps des fondations ne sont pas eux-mêmes des moments fondateurs. Faut-il que les êtres humains y soient attachés pour en faire ainsi la maille universelle de leur tissu social ! Pourquoi ?
La clef de cette énigme a été apportée par Francesco Albéroni . En observant d'abord les "coups de foudre" amoureux, puis le phénomène de création des "mouvements sociaux", il a établi un phénoménologie de l'innovation qui vaut à la fois pour les arts, les techniques, les sciences, les mouvements politiques et syndicaux et, au niveau des individus, pour la constitution d'un couple.
Il montre que, dans toutes ces configurations, qui sont d'une extrême diversité, les comportements des individus se ressemblent étrangement. Ils sont dans un état particulier, qu'il appelle l'"état naissant", fait de spontanéïté, de transparence des intentions et de recherche de la vérité. Ceux qui sont dans cet état paraissent n'avoir plus toute leur raison (en fait, ils en ont peut être plus que ceux qui se croient raisonnables). Ils sont absorbés par leur projet, dans un état amoureux et semblent avoir perdu tout sens critique.
"Les axes du désir et du devoir tendent à coïncider dans l'état naissant, et sont vécus comme une nécessité à la fois objective et intérieure... L'amoureux fait cette expérience : ce qui arrive à sa volonté le transcende, c'est une nécessité éthique, un destin auquel il ne peut se soustraire et qu'il ne peut que désirer. Le scientifique, au moment de sa découverte, est traversé par la nécessité de ce qui se révèle à lui, de ce qui lui apparaît. Il est sommé de poursuivre...L'artiste lui aussi est dominé par la logique de sa création au point qu'il croit en être l'instrument plus que l'auteur."
Or, dit Albéroni, l'amour (car c'est bien de celà qu'il s'agit, au sens le plus abstrait du terme) "unit ce qui était séparé et sépare ce qui était uni". Il est donc craint (par tout ce qui est institué ) et désiré à la fois, comme espoir de renouveau.
Je pressens que les observations d'Albéroni ont à voir avec l'éthologie. Pour se perpétuer, l'Espèce a besoin du désir amoureux. Si celui-ci n'existait pas, elle s'éteindrait vite. Mais ce désir précède et anticipe la création d'un être nouveau. Tout se passe comme si, avant de faire un enfant concrêt, les partenaires faisaient un enfant abstrait, une égrégore, un "nous" immatériel, plus présent encore que les êtres matériels qui les entourent.
D'où cette faculté de création, extension du logiciel amoureux, par laquelle il se crée dans tous les registres et pas seulement dans celui de la chair, des entités qui produisent soit des innovations, soit des créations artistiques ou des découvertes, soit des mouvements sociaux. Il s'agit en fait d'une seule et même chose qu'on peut résumer en une seule : le mouvement amoureux. Procédant d'un principe universel de création de la Vie, il n'est d'ailleurs pas limité à l'espèce humaine.
Les premiers siècles de l'Islâm ont exploré le principe amoureux, lui ont donné une légitimité et une forme qui est remontée ensuite en Europe, transmis par les troubadours : l'amour courtois, communion abstraite des âmes et moteur du comportement chevaleresque. Cet apport islamique est encore présent de nos jours.
On comprend mieux, dès lors, la signification des rituels initiatiques et des fêtes. Si le corps (celui de l'individu ou de la collectivité) est, au moins symboliquement, séparé en morceaux puis reconstitué, c'est une mise à l'épreuve de l'être collectif immatériel. Comme pour un objet technique, on démonte puis on remonte pour s'assurer que tout tient bien ensemble. En même temps, on réactive le souvenir des moment fondateurs pour que les différents composants ahèrent.
Les formes de la reconstruction de l'appartenance varient selon les civilisations. Celle qui subsiste aujourd'hui la plus proche de la tradition pré agraire est sans doute le Vaudou. Son influence en Haïti est bien connue. Au Brésil, sous sa forme locale, la "macumba", il inspire même les relations d'affaires. Un entrepreneur vous parlera de son banquier comme d'un sorcier, aux pouvoirs comparables à ceux des officiants.
L'intérêt de l'analyse d'Eliade est d'abord d'énoncer la profonde adéquation entre les pratiques chamaniques et les questions vitales qui se posent aux chasseurs cueilleurs. C'est aussi de montrer les circonstances de la formation de concepts qui déploieront leurs potentialités par la suite : l'initiation, les lieux sacrés, la mémoire écrite, l'imprégnation par la connaissance, la réactivation des êtres collectifs.
Eliade a repéré les traits chamaniques dans les religions ultérieures. Le christianisme n'y échappe pas. Les lieux (le Mont des Oliviers et la Croix qui tient lieu d'arbre sacré) par lesquels on accède à l'au delà. Le voyage au pays des morts et la résurrection, équivalent manifeste du voyage initiatique par lequel le Christ devient "pharmakos", guérisseur du monde.
Les formes contemporaines des comportements construits à l'époque des chasseurs cueilleurs restent présents au niveau des fondements de nos structures sociales. Les rituels initiatiques sont maintenant faits d'examens scolaires, de leurs préparations, des procédures d'embauche etc.. En ce qui concerne le mythe des "temps fondateurs", périodiquement réactualisés, il est présent dans toutes les entreprises. Celles dont la direction ne sait pas le faire fonctionner connaissent en général de graves troubles de motivation et par suite d'efficacité.
L'universalité des "logiciels" venus de l'époque chamanique est sans doute ce qui permet la constitution d'une "société civile" planétaire, où les entreprises tiennent lieu de tribus et la scolarité d'initiation. Néanmoins, les pratiques varient. Elles sont conditionnées mais non pas "déterminées" par les conditions objectives, car chaque société garde une mémoire des mythes anciens et conserve une marge d'interprêtation et de créativité. Deux peintres différents interprètent différemment le même sujet. Deux civilisations différentes, placées dans les mêmes conditions objectives, produisent des pratiques distinctes.
Cette rémanence montre combien il serait abusif de vouloir mettre en correspondance rigide un système de pratiques religieuses avec un système technique de survie. Des attitudes chamaniques subsistent dans les sociétés agraires, industrielles et même post-industrielles.
En fait, nous assistons même depuis les années 80, à une résurgence des pratiques chamaniques au coeur des plus grandes villes . Les marabouts, les sorciers et les sorcières sont de plus en plus nombreux. Certains se limitent à une clientèle d'immigrés, pour qui ils représentent un lien avec leur culture d'origine. D'autres recoupent la clientèle des voyantes, astrologues et divers "parapsy". D'autres encore -le haut de gamme- s'établissent consultants d'entreprises.
On peut se demander pourquoi ils trouvent de si nombreux clients. La réponse, à mon avis, se trouve dans la difficulté de l'hyperchoix, mise en évidence par Alvin Toffler . Nos ancêtres chasseurs cueilleurs faisaient face à une complexité foisonnante, celle de la Nature, avec ses millions d'espèces différentes, ses dangers et ses mystères. Nous faisons face à une autre complexité, celle que nous avons nous mêmes produite, qui n'est pas moins difficile à lire et à prévoir. La même situation objective suscite les mêmes réflexes. Nous retrouvons le chamanisme au coeur de la modernité.
Les débuts de la Techno-Nature
Voyons maintenant ce qu'il en est du premier grand changement repérable de système technique, à savoir l'invention et la diffusion de l'agriculture et de l'élevage, que les préhistoriens appellent traditionnellement "Révolution Néolithique".
Mesurons d'abord l'ampleur de cette transformation. Nos ancêtres, primates des savanes, chasseurs-cueilleurs, vivaient au sein d'une Mère Nature nourricière. Ils devaient obéir à ses lois et résister à ses agressions. Ils étaient dans une position d'infériorité, voire de soumission, confrontés à des forces qui les dépassaient. Les voilà qui prennent le dessus. Ils opèrent une domestication de la Nature. Ils sèment en ligne, façonnent le comportement d'animaux plus forts qu'eux, sélectionnent les semences. Ils projettent dans la Nature l'ordre de leur esprit. C'est le commencement de la "Techno-Nature" .
Le mythe mésopotamien, quand on le lit en gardant en mémoire ce renversement de l'ordre du monde, apparaît bien comme une tentative de lui donner son sens profond. L'épopée de Gilgamesh, qui vivait il y a quatre mille six cents ans , bien avant la Bible, contient des enseignements que nous pourrions encore utilement méditer de nos jours , bien qu'elle ne se présente pas sous la forme de ce que appelons d'habitude une religion.
Les deux héros sont d'une part Gilgamesh, le puissant Roi d'Uruk, porteur de cette fertile domestication, d'autre part Enkidu, l'Homme des Bois, resté à l'état sauvage. Gilgamesh, ayant entendu parler de cet homme sauvage à la force extraordinaire, envoie une courtisane (déjà !) pour le séduire et le persuader de venir à la ville le rencontrer.
Il vient, ils se battent puis deviennent des amis inséparables. Ils vont vaincre le gardien de la forêt des Cèdres, "Humbaba le féroce aux sept fulgurances", puis ils maîtrisent le taureau céleste envoyé par Ishtar, la déesse de l'amour physique, rendue furieuse par les rebuffades que lui inflige Gilgamesh.
Enkidu meurt de maladie. Gilgamesh est inconsolable. L'horreur de la mort de son ami l'étreint. Il veut éviter que son propre corps à son tour ne se décompose. Fuyant les fausses gloires du royaume, il erre à la recherche de l'immortalité.
Il trouve Utanapisti le vieux sage, en train de faire la sieste. Il lui demande : comment as-tu été admis à l'assemblée des Dieux, comment as-tu obtenu la vie-sans-fin ? Utanapisti répond : "Démolis ta maison pour te faire un bateau ; renonces à tes richesses pour te sauver la vie"... "Embarques avec toi des spécimens de tous les animaux", puis il raconte l'Histoire du Déluge et de l'Arche.
En d'autres termes, il propose un scénario : celui de l'Homme jardinier, sauveur de la Nature. En vérité, il ne parle plus de la survie de l'individu, mais bien de celle de l'Espèce.
Le récit se termine, comme tous les voyages initiatiques, par un retour. Gilgamesh revient à Uruk, devenue une ville de trois cents hectares, en brique (signe de modernité ?), consacrée à Ishtar.
Le combat, puis la fraternité de l'Homme domestique et de l'Homme sauvage qui deviennent comme les deux versants d'une même personnalité, exprime clairement la problématique de l'époque. Deux comportements s'affrontent, les hommes sont partagés entre leur symbiose avec la Nature d'une part, leur nouvelle puissance d'autre part, dont ils ne se lassent pas de faire la démonstration, jusqu'à défier les Dieux.
Les Mésopotamiens, qui ont inventé l'écriture, sont de grands classificateurs. Ils tiennent des archives en ordre. Ils ont une comptabilité. Lorsque Noé (alias Utanapisti) indique comment placer les animaux dans le bateau, il précise les dimensions : 3600 m2 de superficie, soixante mètres de flanc, sept étages décomposés chacun en neuf compartiments... le tout calfeutré avec 10800 litres de bitume (qui suinte de la terre, nous sommes en Irak !).
Partout, l'ordre imposé par l'Homme est le signe de la nouvelle civilisation qui s'affirme. Les bas reliefs assyriens glorifient son pouvoir en montrant, précisément alignés, les vassaux apportant au souverain des fruits de leur récolte... Mais cette nouvelle société ne peut devenir immortelle que si elle prend soin des animaux. L'Histoire du déluge est centrale, et d'ailleurs racontée avec force détails, alors qu'elle passera au second plan dans les textes ultérieurs. Elle dit que l'Homme n'est plus le prédateur de la Nature. Il doit en devenir le protecteur, le guide, le pilote.
Pour comprendre le sens du mythe mésopotamien, il faut se replacer dans les conditions de l'époque. Cette extraordinaire réussite de la Volonté humaine que manifestent l'agriculture et l'élevage place l'Homme en position de souverain du monde. On pouvait craindre qu'il se laisse aller au vertige de sa propre puissance. Bien des superlatifs l'expriment. Gilgamesh et Enkidu portent des baudriers de soixante kilos. Ils font des étapes de cinq cent kilomètres... Le récit met en scène de formidables scènes de violence, qui démontrent la force surhumaine des héros.
Néanmoins, ces débordements de force virile sont tempérés par des présences féminines : non seulement Ishtar, mais la mère de Gilgamesh, et aussi la courtisane "Lajoyeuse" (sic), interviennent avec efficacité. A cette époque, où tout était suspendu à la fécondité de la terre, la présence de la Grande Déesse Ishtar, dite aussi Inanna, devait s'imposer naturellement. A noter qu'elle se retrouve chez les Grecs (Astarté), chez les Carthaginois (Tanit), et surtout au Japon où la grande déesse du Soleil, Amateratsu domine, encore de nos jours, l'Imaginaire nippon. Elle est, m'a dit un créateur, pour les japonais, comme la reine de la ruche par rapport aux abeilles.
La démonstration de force est aussi relativisée par l'impératif écologique, exprimé à travers le mythe de Noé (alias Utanapisti). Le héros est double : l'Homme sauvage mortel et son alter ego l'Homme "civilisé" qui voudrait devenir immortel mais n'y arrive pas. Je vois dans ce dédoublement le signe que le changement de système technique est une expérience difficile, comparable à celle de la Chrysalide qui se mue en Papillon.
La Mésopotamie connaît les préliminaires d'un esprit scientifique : comme en Chine et dans bien des pratiques ultérieures, la religion s'accompagne de divination. Celle-ci fait l'objet de traités, de plus en plus précis et toujours rédigés sous la forme : Si .... Alors.... Par exemple : "Si le Vent du Nord balaie la face du ciel jusqu'à l'apparition de la nouvelle lune, Alors la moisson sera abondante". Insensiblement, ces traités passent d'un constat de succession à une relation de cause à effet établie par l'expérience. Ce sont bien les débuts de l'esprit scientifique.
La Mésopotamie, surtout, crée les rudiments de droit écrit (le code d'Hammurabi), rédigés selon le même modèle : "Si un homme a volé, soit une pièce de gros ou de menu bétail, soit un âne soit un porc, ou un bateau... qui sont la propriété d'un simple citoyen, Alors, il remboursera dix fois la valeur de ce qu'il avait volé. Si l'auteur du vol n'a pas de quoi rembourser, Alors il sera mis à mort".
En outre, les Mésopotamiens ont appris à ruser avec leurs dieux. Lorsqu'un mauvais présage (par exemple une éclipse) annonçait la mort d'un souverain, on lui substituait, avec d'infinies précautions pour que l'illusion du Dieu soit complète, soit une autre personne, soit un animal, que l'on exécutait et enterrait en grande pompe. On voit déjà s'esquisser cette façon de faire "orientale", cette gestion onctueuse et raffinée des faux semblants, qui vaudra tant de réussites commerciales aux natifs de ces régions.
Ainsi, la relation avec les puissances, même surnaturelles ne les laissait jamais démunis. Loin de céder au fatalisme devant des perspectives néfastes, ils redoublaient d'activité pour redresser la situation à leur avantage, allant jusqu'à berner les Dieux. Cette mentalité me paraît témoigner d'une civilisation quittant la soumission aux forces naturelles pour s'engager dans la voie de la maîtrise de son destin.
Religion et pouvoir : Vers le "désenchantement"
Je ne vois pas pourquoi je retiendrais ma plume pour écrire ce qui suit, au risque de choquer certains lecteurs. Sachant que je suis parvenu à cette interprétation sans perversité, avec le seul désir de clarifier ma vision des choses, je me sens en conscience autorisé à l'exprimer, d'autant qu'elle ne sert les intérêts d'aucune institution et ne manifeste que la liberté d'esprit d'une démarche inspirée par la Raison.
Un territoire de chasse doit être protégé des intrus. Toutes les espèces animales ont développé des agressivités spécifiques à cet effet. Mais un espace cultivé demande encore bien plus de précautions. Il est vulnérable dès que la plante commence à pousser, et surtout au moment des récoltes, où les pillards armés peuvent venir prélever sans effort le fruit du travail paysan.
L'installation de l'agriculture a donc transformé les relations entre les hommes. Pour des besoins de protection, est apparue une caste politico-militaire, ultérieurement déployée en féodalités, royaumes et empires, en un mot le système du pouvoir. Et, dans le même mouvement, s'est construite la plus gigantesque opération de désinformation métaphysique de l'Histoire, je veux dire le monothéisme.
Le processus est quasiment mécanique : le pouvoir se maintient par la crainte qu'il inspire. On peut dire qu'il vit de dissuasion. Il n'exerce sa violence que de temps en temps, le minimum nécessaire pour qu'on le respecte et qu'on lui obéisse. Son entourage, qui vit de ses largesses, s'ingénie à trouver les superlatifs confortant son orgueil et sa réputation dominatrice, et par suite son efficacité.
Cette surenchère de flatteries ne tarde pas à faire appel au surnaturel, et voilà les Dieux, dont on élabore à grands soins pour la circonstance l'image et la légende, mobilisés à leur tour au service des puissants. Mais plusieurs Dieux, c'est trop pour un pouvoir unique. Dans les cieux aussi, il en faut un qui soit plus fort que tous les autres et reproduise en haut la hiérarchie qui, en bas, fait si bien vivre tant de clercs et de courtisans. Enfin, pour que règne un ordre parfait, cette image dominante capte le monopole de la transcendance et devient un Dieu unique.
On m'objectera que je présente là une caricature qui ne rend aucunement compte de la richesse et de la diversité des mythologies qui hantent l'Imaginaire depuis les Mésopotamiens.
Je répondrai que l'art de la désinformation, surtout à cette échelle, ne supporte ni l'uniformité, ni la médiocrité. Bien au contraire, pour être crues, les histoires des Dieux doivent manifester un fond de vérité et s'exprimer avec le plus grand talent. Il n'est pas surprenant d'y trouver des merveilles, même si le jeu des intérêts sous-jacents est celui que j'ai dit.
Le tournant Zoroastrien
Les observateurs considèrent en général que le monothéisme a été inventé en Egypte. Amon Râ, le Dieu du Soleil est en effet une figure dominante du panthéon égyptien. Et, vers -1500, le pharaon Akenaton , dans un geste simplificateur, en fait un Dieu unique d'où procède toute vie. Moïse aurait ensuite retransmis cette idée .
On peut s'interroger sur l'antériorité de l'Egypte. Je n'entrerai pas dans ce débat. Ce qui m'intéresse ici n'est pas l'"invention". C'est la manière dont la doctrine s'est installée et les raisons de son maintien et de son développement. A cet égard, l'Egypte est à part. Les conditions de survie au bord du Nil sont très particulières et sa religion doit être comprise dans ce contexte. D'ailleurs, l'initiative d'Akenaton n'est pas suivie. Son successeur, Tout Ank Aton, très jeune, est repris en main par les prêtres de Thèbes. Il devient Tout Ank Amon, puis meurt à 19 ans, ayant laissé se réinstaller les cultes traditionnels.
Par contre, les conditions d'adoption du monothéisme sont bien illustrées par l'histoire plus récente de Zoroastre, un prophète du VII° siècle av. JC , né près de Samarcande, ville d'Asie Centrale située précisément au milieu de la route de la soie, au noeud de communication entre la Chine, l'Inde et le Moyen Orient.
La collectivité des Dieux, au temps de Zoroastre, se range en deux catégories : d'une part celle des forces vitales (Ahuras), d'où procèdent la combativité, les passions, l'énergie vitale, d'autre part celle des êtres de lumière (Daévas), d'où procèdent les clartés de l'entendement . La structure de l'univers spirituel est donc précisée, mais la place du pouvoir y est secondaire. Après l'intervention de Zoroastre, elle devient prépondérante.
Les Indo-Iraniens se fixent (à la manière des Vikings devenus Normands) et développent une civilisation agro-pastorale. Alors, une sorte de conflit s'installe entre les Dieux. En Inde, respectueuse des "forces de l'Esprit", seuls les Daévas sont acceptés comme Dieux véritables. Les Ahuras sont qualifiés d'ennemis des Dieux. En Iran au contraire, c'est le pouvoir qui affirme sa domination. Les Ahuras, les forces vitales ont la priorité. La méfiance s'instaure vis à vis du monde de l'intellect. Les Daévas sont qualifiées de forces du Mal, puis de Démons.
Cet épisode est essentiel pour comprendre la suite. Il montre que les Iraniens sont, si l'on peut dire, des définisseurs du Mal . On comprend mieux aussi pourquoi ultérieurement le Diable sera présenté comme un ange déchu et pourquoi on l'appellera Lucifer, étymologiquement porteur de lumière. C'est parce qu'il prend la suite des Daévas, lesquelles président à la clarté d'esprit.
Zoroastre est un professionnel. Bien qu'il soit né dans un clan guerrier, il a longuement étudié pour devenir prêtre (zaotar). Il est nourri de poésie liturgique dont il connaît des milliers de vers. Il ne cherche pas à renier la religion de ses ancêtres mais à la réformer , à la moderniser pour les besoins de l'époque et aussi à la purifier, car elle apparaît frelatée, inutilement formaliste, ayant oublié l'essentiel.
Il faut qu'il attende l'âge de quarante ans pour que, après bien des tentatives infructueuses, sa prédication trouve enfin une oreille attentive en la personne d'un seigneur local, Vishtâspa, qui fait de lui son maître des cultes et son confident pendant plus de trente ans.
Les prêtres, à l'époque, étaient en quelque sorte mis en concurrence par les rois. Chaque royaume avait sa variante, son style, et pouvait même faire appel à plusieurs équipes d'officiants s'il estimait nécessaire d'aborder les Dieux de plusieurs manières à la fois. Dans ces conditions, seule la conviction d'un prince pouvait permettre au réformateur d'émerger.
Zoroastre simplifie. Tout procède d'un Dieu unique, Ahura Mazda, le "Seigneur sage". Mais celui-ci a deux enfants, deux frères "jumeaux" dit le texte, Spenta Mainyu, l'esprit Saint et Angra Mainyu, l'esprit du Mal, qui, depuis les débuts de la création, lutte pour détruire ou pervertir la loi divine.
Le Prophète eut la révélation de cet état de choses lors d'une vision, celle de la lutte entre l'armée des forces du Bien, vêtues de Lumière et celle des forces du Mal perpétuant dans l'ombre la distillation du doute et l'oeuvre destructrice.
La religion de Zoroastre est aussi un hymne à la Vie, dont l'inspiration agricole est évidente. Ce qui est saint, dit-il, c'est une ferme prospère, des animaux bien nourris et de nombreux enfants, tous en bonne santé.
Il faut lutter contre les forces du Mal, celles qui sont responsables des maladies, reprennent les corps dès le décès, et opèrent sa décomposition. En langage contemporain, nous dirions l'entropie, principe de désorganisation, opposé à la Vie, identifiée à un principe d'organisation (néguentropie).
Je ne peux m'empêcher de penser qu'un schéma aussi simple ne peut que rendre de grands services au pouvoir temporel en magnifiant son rôle terrestre et en lui permettant de jeter l'anathème sur d'éventuels ennemis.
Zoroastre recommande de pourchasser les pillards, manifestement inspirés par les forces du Mal, mais de laisser la vie sauve aux habitants des cités conquises, alors que l'habitude était de faire un immense tas avec les têtes des vaincus.
Les rois Achéménides (Cyrus, Darius..), qui feront la grandeur de la puissance iranienne, ont l'habileté d'adopter sa religion. Ils voient alors quantité de peuples venir se placer sous leur protection. Le Mazdéïsme subsiste jusqu'à l'islamisation de la Perse et compte encore de nos jours une importante communauté de fidèles en Inde, les "Parsis", autour de Bombay.
Cette transformation Zoroastrienne est une réorganisation du paysage symbolique. Il y avait donc, comme je l'ai dit, les Daévas (forces de l'Esprit), celles qui apportent la clarté. Il y avait aussi les Ahuras (forces de l'Ame), celles qui apportent le courage, la détermination, l'énergie vitale. Les unes et les autres surplombaient l'univers matériel où nous vivons. Les unes le rendaient lisible, les autres le rendaient vivant.
Le tout se présentait donc comme un triangle la pointe en bas. Zoroastre, en Iran, le fait basculer du coté favorable au pouvoir. Alors que, en Inde, dominée par la caste des brahmanes, le registre de l'Esprit reste prépondérant, sans que, pour autant, le pouvoir temporel soit nécessairement soumis aux prêtres. Comme nous le verrons à travers l'Histoire, l'oppression du peuple s'accompagne d'une confusion des pouvoirs.
Depuis, la religion Mazdéenne est devenue une religion fermée. Ne peuvent être Mazdéens que les enfants de Mazdéens, ayant de surcroît subi l'initiation. A partir du XIII° siècle, elle est même devenue inintelligible, les fidèles ayant perdu la connaissance de la langue de leur texte sacré, l'Avesta. C'est seulement sept siècles plus tard, au XIX°, que le linguiste français Darmesteter leur restitue le sens des prières qu'ils psalmodiaient sans les comprendre .
Mais l'enseignement de Zoroastre s'est diffusé bien au delà. Combien de nos contemporains sont, si l'on peut dire, zoroastriens sans le savoir. Ils voient -leur discours en témoigne- la vie comme un combat inlassable et interminable entre le Bien et le Mal, dans lequel ils s'identifient, dans le meilleur des cas aux forces de lumière, apportant la clarté, l'organisation et la prospérité , dans le pire aux forces de destruction chargées de confirmer, à chaque génération, que tout, dans ce monde, est voué au déclin (attitude délinquante).
La présence de l'idéologie zoroastrienne dans les civilisations ultérieures ne s'est pas estompée, du moins pour ce qui est du centre de la doctrine. Sans doute, le nom de Ahura Mazda n'est connu que des cénacles cultivés et même Nietsche, lorsqu'il publie son Zarathoustra, lui fait dire des choses qui n'ont rien à voir avec le message de Zoroastre. Mais l'interprétation de la Vie comme une lutte du Bien et du Mal est restée une idée populaire plus que vivace. Nous la voyons fonctionner dans vie quotidienne et dans la plupart des fictions contemporaines .
L'innovation religieuse
Depuis cette époque, dans les civilisations agraires, les pratiques religieuses ont été constamment influencées par le pouvoir temporel. Toutefois, il ne faudrait pas croire que les relations de la religion au pouvoir se limitent à une soumission permanente et confortable. S'il en était ainsi, les porteurs du message spirituel perdraient toute crédibilité. Ils seraient aux princes ce que les publicitaires sont aux détergents.
L'histoire des religions montre au contraire qu'elles naissent d'un élan généreux, en réaction contre les excès de pouvoir... après quoi elles sont "récupérées". Cela se traduit par un processus bien connu des historiens de l'innovation : l'institutionnalisation. La trajectoire innovatrice usuelle est en effet la suivante.
- Les débuts sont animés de générosité sans limite et d'amour universel. Tout paraît possible, on est comme saisi par un flux créateur, habité par une force vitale qui nous dépasse. C'est l'"état naissant" .
- Cette manifestation de pure Vie attire les fidèles. Il faut répondre à leur demande, ce qui laisse moins de temps pour la création, mais apporte les signes multiples de la réussite : l'argent, la notoriété, les disciples.
- L'activité créatrice a cédé la place à la répétition. On répond aux demandes par des commémorations ritualisées. L'inspiration initiale ne figure plus qu'à l'état de souvenir. A la place, on livre de la quantité.
- C'est alors que se présentent de nouveaux venus, qui constatent le dessèchement et proposent de revenir aux sources de Vie. L'institution résiste. Ses moyens lui permettent d'éliminer les innovateurs. Elle le fait, en contradiction avec ses principes fondateurs.
- Après ce crime, elle entre dans une phase d'oblitération de la conscience, de duplicité, où ses actes contredisent son discours, et de lent déclin. Elle distille autour d'elle une intolérance morbide et des rituels fossilisés.
Le lecteur aura reconnu dans cette trajectoire les moments de l'histoire de l'Eglise catholique, avec sa jeunesse, son institutionnalisation comme religion officielle à la fin de l'empire Romain, sa montée en puissance pendant le haut moyen âge, son crime abominable (l'Inquisition, qui dure cinq siècles du XIII° au XVII°, et fait plusieurs millions de morts) suivi d'un lent déclin, retardé par les colonisations missionnaires, et aussi ethnocidaires (Amérique Latine, Afrique).
Elle n'est pas la seule. Tout au long de l'Histoire, les pouvoirs temporels se sont trouvés, soit en position de symbiose avec le développement de nouvelles formes religieuses, soit en face de clergés insupportables, autoritaires et tracassiers.
C'est le point commun entre l'histoire du Pharaon Akenaton et celle de Mani : un souverain, exaspéré par un clergé conservateur qui veut tout régenter, trouve un nouveau prédicateur et entérine une transformation de la Religion dans un sens plus "libéral", si l'on peut dire.
J'ai mentionné plus haut l'Histoire d'Akenaton (15° siècle av. JC) : rejetant l'emprise des prêtres de Thèbes, il crée un culte simplifié de l'énergie solaire. Ca ne dure pas longtemps. Son successeur, un adolescent, Tout Ank Amon, est vite repris en main par le clergé qui restaure les cultes anciens.
Mani (3° siècle après JC) enseigne que toutes les croyances sont acceptables, car elles disent toutes la même chose avec des mots différents. C'est le plus tolérant des prophètes . L'Empereur d'Iran (Ctésiphon, un Sassanide) voit dans sa doctrine un excellent moyen de se débarrasser des prêtres Zoroastriens, devenus plus qu'encombrants, et de montrer sa mansuétude vis-à-vis des croyances des peuples de la périphérie.
Après la mort de l'empereur, Mani est supplicié. Depuis, les clergés sectaires s'acharnent à donner de lui une image abominable. On comprend bien pourquoi : La seule idée que la tolérance est possible remet en cause leur sectarisme, c'est à dire leur fonds de commerce. Il ne nous est resté de lui que l'adjectif manichéen. Seuls certains peuples de l'Est (les Ouïgours) ont conservé son message. Ils ont vu en lui une réincarnation de Bouddha.
Les Dieux des marginaux
Aux marges des grands empires agricoles, égyptiens, mésopotamiens, hittites, des populations de va nu pieds subsistent comme elles peuvent, plus ou moins réduites en esclavage, chassées quand elles dérangent. Dans ces peuples opprimés, des prophètes se lèvent et disent : nous avons aussi notre Dieu à nous. Il est plus puissant que Pharaon. Il nous bénit mais il nous a envoyé des épreuves. C'est l'apparition des religions dites libératrices, issues de l'exclusion et de la marginalité.
Le Dieu des Juifs entretient un rapport "privilégié" (en fait quelque peu sado-masochiste ) avec son peuple. Celui des Chrétiens est venu "racheter" l'humanité (allusion à sa situation d'esclave) en prenant sur lui la souffrance. Celui de l'Islam, porté par un chef de guerre, est à la fois sublime et vengeur .
Ces trois religions, quand on les compare aux cultes antérieurs, ont en commun des traits qui résultent clairement de la situation objective où se trouvaient les peuples qui les ont crées : elles focalisent leur attention sur l'exploitation de l'Homme par l'Homme. La relation avec la Nature passe au second plan. La femme aussi : il n'y a plus de divinité féminine.
Le Dieu, désormais unique, est comme une image dilatée de l'oppresseur. Il est dépositaire de la "toute puissance", sorte de rapport de force à l'état pur. Le fidèle est soit un élu soit une victime, voire les deux à la fois.
Tous les "esprits" qui peuplaient le monde de leur diversité, ceux des ancêtres et ceux des êtres vivants, disparaissent, occultés par cette figure obsédante du Pouvoir. L'univers est désenchanté. Ou plutôt l'enchantement déserte la religion. Il se replie sur les contes de fées .
La première conséquence de cette variante victimaire et/ou vindicative du monothéisme est une succession "dialectique" de conflits . Le scénario est le suivant : l'opprimé brandit l'étendard de "son" Dieu, se révolte, gagne et devient oppresseur. Les nouveaux opprimés, imitant leurs oppresseurs, brandissent à leur tour l'étendard de leur Dieu, se révoltent, etc......
Aux marges des empires naissent les germes des nouvelles puissances. Et le Dieu unique, dans ses avatars successifs, sort de l'ombre et du tumulte, couvert du sang des vaincus.
C'est évidemment par antiphrase que cet être est appelé Dieu. Il est générateur d'un processus de distinction, puis de séparation, puis d'hostilité et de meurtre qui est sa véritable signature : étymologiquement dia-bolique, ce qui sépare en deux (dia-ballein).
Cette machine infernale (ce logiciel) nous poursuit encore au vingtième siècle sous la forme des luttes révolutionnaires, génocides et holocaustes. Ses effets sont démesurément amplifiés par la puissance technique et médiatique de l'époque, mais le fond reste le même.
Il me semble que la tentative du Christ est à replacer dans cette perspective. Si le message des évangiles insiste à ce point sur ce qui unit les humains par delà leurs différences, si ses paraboles s'opposent toutes à l'intolérance et à l'incompréhension, c'est sans doute parce qu'il voyait les forces de séparation dominer et ravager le monde et tentait tout en son pouvoir, y compris le don de sa vie, pour les contrecarrer.
Cela n'a pas empêché l'Eglise de faire massacrer en son nom : les croisades, l'Inquisition et l'ethnocide de l'Amérique Latine... J'imagine la peine immense qu'Il doit ressentir en voyant ce qui a été fait de Sa Parole.
Il faut donc poser la question autrement. L'approche cognitive le permet : il ne s'agit plus d'identifier les forces de séparation au Mal et celles qui réunissent au Bien. En effet, tous les fonctionnements vivants, y compris ceux de l'Âme et de l'Esprit, sont constitués d'une succession de séparations et de réunions, qui sont comme les dia-stoles et les sys-toles du mouvement cardiaque, l'inspir et l'expir du souffle.
Au niveau le plus élémentaire de la Vie, se trouvent à la fois la fusion des codes génétiques, qui produit un être nouveau, et les résistances immunitaires, qui, en séparant le "soi" du "non-soi", permettent à cet être de survivre. C'est en comprenant dans sa chair les mécanismes fins de la reconnaissance que l'homme futur peut retrouver son harmonie avec la Nature, et non pas en s'accrochant à une position déportée, soit du coté du sym-bolique, soit du coté du dia-bolique.
La seconde conséquence de cette forme de monothéisme est positive : c'est l'ouverture à l'innovation. Si le marginal peut devenir un jour dominant, alors l'innovation, qui est toujours, à ses débuts, portée par des marginaux, n'est pas systématiquement tuée dans l'oeuf, comme c'est le cas dans les sociétés qui respectent, avec une absolue priorité, l'ordre établi .
Les siècles de l'Esprit
Peu après, au VI° siècle, et sans doute en réaction à l'oeuvre de Zoroastre, la même question est posée dans tout le Moyen Orient : c'est celle de la gestion concrète du pouvoir. Après la période d'ébriété des grands empires, où l'Ordre de l'esprit humain, projeté dans la Nature (l'agriculture et l'élevage), se prolongeait majestueusement dans l'organisation sociale, apparaît un doute : est-ce que tout cela est juste, légitime et est-ce que ça fonctionne vraiment ?
Ce doute, qui est aussi une ouverture à l'innovation se manifestera dans un autre contexte, au douzième siècle après JC, en même temps que la transformation du système technique agraire, enfin à la révolution industrielle au Siècle des Lumières.
Comment se fait-il donc que, à certaines époques, les systèmes religieux changent simultanément dans des lieux très différents, comme si le monde de l'Esprit était secoué par un séisme refondateur ?
Telle est la question que pose l'Histoire de ces périodes, que j'appelle les "Siècles de l'Esprit". Au VI° siècle av. JC, par exemple, apparaissent à la fois le Taoïsme et le Confucianisme en Chine, le Bouddhisme en Inde, Pythagore, Héraclite et Parménide, autrement dit les débuts de la Philosophie grecque -et de la démocratie- ainsi que l'invention de la synagogue .
Ces apparitions sont concomitantes d'une mutation du pouvoir. Le cas grec nous en indique la piste : Ce pays, constitué d'une poussière d'îles pose, du fait de son émiettement naturel, un problème de gouvernabilité permanent.
A l'époque, en cas de danger, on nommait, pour une durée limitée, un "tyran", investi de pouvoirs considérables justifiés par l'urgence.
Voilà que, dans l'île de Samos, près des côtes d'Asie mineure, le tyran Polycrate meurt. Maïandros est désigné pour lui succéder. Surprise, il refuse. Il dépose le pouvoir au centre de l'Agora où prend place, symboliquement une pierre, l'"Omphalos", censée représenter le centre du monde en équilibre.
La communauté prend désormais ses décisions par délibération des chefs de tribus réunis autour de l'omphalos. L'organisation sociale devient "isonomique", étymologiquement "qui se tient en équilibre par soi-même", sans référence à un chef suprême .
J'observe qu'il s'agit là d'une évolution majeure dans le statut de la connaissance. Dans une organisation tyrannique, l'information remonte de la périphérie vers le centre et les instructions partent du centre vers la périphérie. C'est une structure en étoile. Dans une délibération isonomique, au contraire, il y a mise en commun immédiate des informations, instantanément partagées par les participants, puis discussion en vue d'un accord sur ce qui doit être fait.
La supériorité de l'organisation isonomique n'était pas évidente. Il a fallu la victoire d'Athènes (démocratique) sur Sparte (centralisée et militariste) pour que les grecs en soient tout à fait persuadés. Encore de nos jours, on trouve bien des styles de gestion d'entreprises spontanément plus tyranniques qu'isonomiques.
On peut néanmoins, à postériori, comprendre la cause de son efficacité : si toute l'information converge sur une même personne, celle-ci est vite saturée. Au delà d'un certain niveau de complexité, l'ouverture en corolle et le partage sont plus efficaces , même si les délibérations donnent parfois une impression d'hésitation, voire de cacophonie. Et, de toute façon, l'expérience montre que, quand l'urgence l'exige, les acteurs mettent une sourdine à leurs divergences.
Si nous portons maintenant notre regard vers l'Inde et la Chine de cette époque, nous voyons que c'est aussi la question du fonctionnement du pouvoir qui est posée. Bouddha est un Prince qui renonce au pouvoir. Saisi par la souffrance du monde, il se consacre à la méditation, cherche la voie de la sagesse et du détachement. Il atteint l'Illumination. C'est donc en renversant le sens de la démarche, en se tournant vers l'intérieur et non plus vers l'extérieur, qu'il parvient à l'accomplissement de son être, et devient porteur d'enseignement.
En d'autres termes, le Tao procède du même mouvement. Il est fait de conseils sur les moyens de trouver la Voie. Le peintre Taoïste reste immobile devant le paysage qu'il a choisi. Il s'en imprègne pendant des heures. Puis il rentre chez lui et, en quelques minutes, fait un tableau merveilleux. Pour lui, le seul vrai pouvoir est celui qu'on a sur soi-même. Avant toute action, il importe de se mettre en harmonie avec le monde. Et, si cette harmonie est accomplie, l'action n'est peut-être même pas indispensable. Quelque part, les choses s'organiseront d'elles-mêmes.
Confucius représente l'autre pôle de la pensée chinoise, l'aspect Yang (masculin, extraverti), alors que les Taoïstes sont plutôt d'inspiration Yin (féminin, introverti). Selon Confucius, il faut tenir la barre, car le monde serait voué au déclin si quelques êtres vertueux n'étaient là pour s'en occuper. C'est une philosophie de haut fonctionnaire, qui inspirera d'ailleurs pendant des millénaires la "bureaucratie céleste " de l'Empire du Milieu. Il faut agir, mais avec modération, vertu et maîtrise de soi.
Le couple formé par un empereur taoïste assisté d'un premier ministre confucéen s'est constitué à de nombreuses reprises dans l'histoire de l'Empire chinois. Le "non agir" du Tao était alors compensé par la volonté d'organisation de la bureaucratie. Cette coexistence des contraires, familière à la Chine, paraît étrange aux occidentaux, habitués depuis l'enfance à se plier aux disciplines d'une une autorité doctrinale.
Elle est néanmoins pleine d'enseignements. Car, en termes contemporains, dans la doctrine libérale, se trouve l'écho du "non agir" taoïste : c'est le "moins d'État". Et, dans la vision dirigiste de l'économie administrée en vue du bien public, qui dépasse largement les positions dites "socialistes", se trouve le fond de la pensée confucéenne...
Nous voyons donc que, en Chine, en Inde et en Grèce, c'est à peu près la même question qui est posée au VI° siècle avant JC, et les réponses qui lui sont données sont au fond assez voisines.
La transformation médiévale
Au moyen âge, la structure tri fonctionnelle est projetée dans le champ du social, avec ses trois "ordres" . En fait, l'un des trois est subordonné aux deux autres. Il y a deux pouvoirs, le pouvoir spirituel (l'Eglise et les monastères en Europe occidentale) et le pouvoir temporel (la féodalité, ses armes et ses châteaux), lesquels surplombent les producteurs, les paysans (aratores), qu'en échange de leur protection ils accablent d'impôts.
Cette structure est la fille de la trifonctionnalité védique que j'ai évoquée plus haut, celle des Daévas et des Ahuras d'avant Zoroastre. Les auteurs de l'époque en ont donné la traduction moderne : le ternaire Corps-Ame-Esprit, très présent dans la théologie médiévale, mais qui a connu, nous le verrons, quelques difficultés depuis.
Comme celle du VI° siècle av JC, la Révolution du douzième siècle part d'un doute. Est-ce que les valeurs de la féodalité sont vraiment légitimes ? Faut-il vraiment accepter que la violence soit le fondement du pouvoir et la manifestation de la Vérité ?
Ce doute apparaît à l'époque précédant les croisades. Dans l'Europe post-carolingienne, la chevalerie, fruste et sportive, n'a plus assez de batailles pour dépenser son énergie. Elle fait des chevauchées fantastiques à travers champ, ce qui endommage les récoltes et, pour ne pas perdre la main, se livre à des pillages.
Elle pille un peu partout, y compris les monastères. L'Eglise s'inquiète. En 1024, l'évêque de Beauvais rédige un "serment de ne plus piller", que le jeune chevalier doit prononcer lors de son adoubement. Ils s'arrêtent quelques années. Puis, n'écoutant plus que leur débordante vitalité, ils reprennent.
Alors, l'Eglise invente les croisades, que l'hagiographie officielle présente comme une glorieuse manifestation de foi conquérante. En fait, c'est aussi - je n'ose pas dire surtout- une manière d'exporter vers le Moyen Orient une violence devenue encombrante.
L'absence opportune du bras séculier entraîne alors une cascade d'événements qui marque les débuts du monde moderne. Les monastères n'arrivent plus à faire rentrer leurs redevances. Pris à la gorge, ils se tournent vers la technologie. C'est la réforme cistercienne. Les moines doivent à nouveau travailler de leurs mains et les ordres doivent être capables de vivre de leurs propres productions.
Ils diffusent alors les connaissances techniques dans leur entourage rural, et l'ensemble du système technique se transforme. La sélection des semences et des animaux, capitalisée dans la littérature monastique, fait des progrès spectaculaires, les outils en fer se généralisent, les moulins s'installent , la prospérité gagne, démontrant les bienfaits de l'absence des chevaliers.
A la même époque, se produit à Cordoue un séisme spirituel. Les plus grands sages des trois monothéismes se trouvent réunis : Ibn Arabi et Averroës pour les musulmans, Maïmonide pour les juifs, Alphonse X le sage pour les chrétiens. Ils "disent en accord " un même postulat, qui peut se résumer ainsi : tous les hommes, quelles que soient leurs origines, leur fortune et leur condition, ont le même droit d'accès à la Connaissance. Ibn Arabi le résume en une formule sublime : "L'Homme est la prunelle de Dieu".
Pour être fidèle à notre méthode, nous devons nous demander pourquoi. Quelles conditions objectives ont conduit ces individus vers une telle proposition ? Comment se fait-il que, là où régnaient la division, la méfiance et la mésentente, quelques uns se soient mis à parler à l'unisson, dépassant les particularismes pour se hisser au niveau de l'Esprit ?
Les premiers siècles de l'Islam, très créatifs, avaient sans doute apporté une prospérité telle que l'âpreté antérieure ne se justifiait plus. Le message de la spiritualité pouvait à nouveau être entendu. Or, de nombreux auteurs l'avaient formulé. Bouddha appelait à l'"Eveil", et Héraclite disait, vers la même époque (6° siècle av. JC) : "Les hommes éveillés ont un seul univers, qui est commun, alors que chacun des dormeurs s'en retourne dans son monde particulier". On ne peut être plus clair : tous peuvent s'éveiller - en esprit- mais il y en a encore qui persistent à dormir.
Au douzième siècle, cet éveil donne lieu à la (re)constitution d'une classe d'intellectuels , capables de communiquer entre eux, de se comprendre et de se reconnaître par dessus les différences de culture ou d'origine. Elle se prolonge par la création des premières universités, d'abord théologiques, puis scolastiques, enfin scientifiques, mais toujours animées par l'exercice du doute et la recherche de la Vérité au delà des particularismes.
Une scène d'enseignement à Alep
Sans doute, les progrès techniques importés par métissage culturel ont rendu crédible cette démarche. Ce métissage était alors le fait des arabes, qui avaient ramené de Chine des inventions importantes, telles que la boussole et le papier, multiplicateur des échanges, et de Perse une médecine remarquable.
Les précédents sont réactivés : la philosophie grecque et aussi l'extraordinaire fermentation du mouvement gnostique d'Alexandrie, du troisième siècle après JC. Tous sont des tentatives pour rapprocher l'individu de la Vérité, par le moyen d'une méthode plus que par l'intermédiation d'un clergé. La filiation entre la philosophie grecque et les intellectuels musulmans de Bagdad et Cordoue est clairement établie. Ce sont eux qui en ont retransmis les écrits, jusqu'alors restés dans l'oubli.
Cordoue ne sera pas compris. L'Islam se détourne, proclame la fermeture de l'Ijtihâd (l'esprit de recherche) et s'enfonce dans la psalmodie et la répétition ; les Chrétiens hispaniques renient Alphonse X, commencent la "reconquista", puis vont saccager les civilisations d'Amérique Latine en brandissant, comble de l'infamie, l'emblème de la Croix ; les Juifs se font expulser et recommencent un cycle d'errance.
Mais la semence est jetée. Elle va éclore sous la forme de l'Universitas médiévale (Bologne, Oxford, Paris, Louvain..), lieu de la "Disputatio". Malgré l'Inquisition et l'acharnement inlassable des institutions dominantes, l'ouverture à la contestation ne se refermera plus. Des esprits libres trouveront toujours un espace, même étroit , où s'exprimer. Quelques uns, comme Galilée, mourront persécutés.
Raison et écriture
Le processus, commencé au douzième siècle ne trouve son expression que progressivement. Il aboutit à la Raison discursive, la Science, les Droits de l'Homme et la liberté d'entreprendre.
En regardant les choses de plus haut, on peut se demander si l'invention puis la pratique de l'écriture, avec un support dur, l'argile ou la pierre, n'aurait pas induit une dominance de l'Ordre, puissamment exprimée par les monuments Assyriens Egyptiens et Perses, alors que l'écriture sur un support plus fragile, mais multiplié, le papier (après l'intermédiaire du papyrus), aurait réintroduit l'innovation, le doute et le besoin de revérifier ou de réinterprêter l'Ecrit.
Ce lien semble confirmé par les premières conséquences de la diffusion de l'imprimerie. Celle-ci fut inventée au dixième siècle en Chine, où elle resta sous le contrôle de la bureaucratie impériale. Lorsque, en 1450 à Mayence, Gutemberg construisit la première machine à imprimer européenne, c'était pour divulguer et vulgariser la Bible. Jusqu'au dix-huitième siècle, plus des trois quarts de l'édition y étaient consacrés.
Les chrétiens ont pu lire le Texte et le commenter par eux mêmes, alors qu'ils devaient jusqu'alors se satisfaire des exégèses des prêtres. Le protestantisme, libre examen du Texte, pourra s'établir et résister malgré l'inquisition parce que l'imprimerie multiplie les exemplaires de la Bible, alors que les Cathares, quelques siècles plus tôt, n'avaient pu survivre à la terrible croisade contre les albigeois.
Je pense que l'on peut aussi interpréter la différence entre les pratiques orientales et occidentales par la différence des écritures. Plus précisément, les idéogrammes donnent à la pensée chinoise un caractère métaphorique. Chaque signe étant à la fois un son et un symbole, le sens est toujours doublement allusif. Il en résulte une richesse particulière de la poésie, et aussi une difficulté à cerner avec exactitude la signification des métaphores.
Aussi la civilisation chinoise, assez étrangère à la notion occidentale de religion, apparaît comme un lieu d'éclosion de la philosophie, tentative de cerner le sens des choses. La perfection vers laquelle elle se tourne, dans le Tao, est une harmonie du signe, du son, du sens et du cosmos qui met l'individu en résonance avec la Nature. Pour ce qui est du pôle confucéen, en opposition dialectique avec le Taoïsme, il manifeste la nécessité de l'intervention humaine sur la Nature, bien compréhensible dans une société agraire où chaque parcelle est cultivée avec attention depuis des millénaires.
Encyclopédie et Révolution Industrielle
C'est au XVIII° siècle, quatre siècles après l'invention de l'imprimerie, quand il intègre couramment l'image (les gravures) que le Livre a les premières conséquences décisives sur l'évolution des techniques. La Grande Encyclopédie de Diderot est un document aux trois quarts technique, qui met à disposition d'un public assez vaste pour l'époque (24000 exemplaires) le savoir des corporations, jusqu'alors transmis confidentiellement.
L'événement marque l'envol de la révolution industrielle, et inaugure une période d'extraordinaire créativité populaire, le XIX° siècle où furent inventés le vélo, les chemins de fer, l'automobile, le dirigeable, la photographie, le cinéma, les vaccins, la construction métallique...
Après 1789, on croit pendant quelques années que les trois ordres vont se trouver enfin sur un pied d'égalité. Le tiers état gagne en influence et devient l'égal, puis le supérieur des deux autres. Mais le triangle se reconstitue autrement en quelques décennies. Saint Simon, dès la première moitié du XIX° siècle, l'exprime avec la plus grande clarté : "l'ancien pouvoir spirituel, dit-il, c'était l'Eglise, l'ancien pouvoir temporel, c'était la Noblesse, caste de guerriers devenue inutile. Le nouveau pouvoir spirituel, c'est la Science et le nouveau pouvoir temporel, c'est l'Industrie".
Une des planches de l'Encyclopédie consacrée à l'Imprimerie
En fait, on retrouve encore, dans ces deux "pouvoirs", les Ahuras et les Daévas d'avant Zoroastre. Les industriels sont l'élément moteur, celui qui mobilise les forces vitales ; les scientifiques sont les nouveaux dépositaires de la clarté d'esprit, ceux qui rendent le monde intelligible.
A mesure que l'industrialisation atteint sa maturité, au XX° siècle, les idéologies d'apparence scientiste, dont le marxisme puis les "économismes", se substituent aux discours religieux comme normes de gestion sociale. En même temps, la communauté scientifique prend une attitude cléricale.
Si l'on observe plus en détail l'interaction de l'écriture avec la Révolution industrielle, il faut noter que la Grande Encyclopédie est illustrée. Elle comprend 32 volumes de planches décrivant le savoir faire de toutes les corporations. Celles-ci avaient l'habitude de la transmettre confidentiellement, selon le rituel compagnonnique. Le voilà qui se trouve divulgué en dizaines de milliers d'exemplaires.
Si l'imprimerie n'a pas eu plus tôt de conséquences sur l'évolution des techniques, c'est sans doute parce que, pour transmettre du savoir-faire, le texte ne suffit pas, il faut de l'image. Question d'actualité dans notre fin de vingtième siècle où la nouvelle écriture (télématique) commence à peine son travail de retransmission des graphismes.
Nouvelle écriture, nouvelle religion ?
Venons en à la prospective. Il y a de bonnes raisons d'espérer que le siècle prochain soit, comme le VI° siècle Av. JC, le XII° et le XVIII° siècles, un grand siècle de l'Esprit. Pourquoi ? Parce que la transition du système technique, commencée à la fin du XX° siècle, s'étendant sur tout le XXI°, transforme les conditions objectives de survie et de fonctionnement des sociétés.

En résumé, nous sommes à l'aube d'une nouvelle civilisation , la civilisation cognitive, dans laquelle les processus de l'Esprit jouent le rôle central. Son émergence procède de deux déploiements technologiques : celui d'une nouvelle écriture, digitale, délocalisée, virtuelle, et celui de la biotechnologie, qui place l'espèce humaine en symbiose avec tout le règne du vivant et lui donne en même temps les pouvoirs d'un démiurge.
Ces deux transformations de la technique peuvent être vues comme un seul et même phénomène, celui de l'installation du paradigme cognitif. Les êtres vivants sont les lieux originels des processus de reconnaissance. Si l'Homme a construit des machines à commmuniquer de plus en plus perfectionnées, c'est pour amplifier, simuler, expérimenter sous d'autres formes ce fonctionnement central de la vie.
Peut-on anticiper les conséquences de la nouvelle écriture, sur support effaçable, lisible à distance, contenant non seulement des mots, mais aussi des images, des séquences animées, c'est à dire de l'émotion, voire des univers virtuels, c'est à dire des explorations et des défis ? La situation objective qu'elle crée peut-elle orienter le contenu, voire la nature même des croyances et pratiques religieuses, pour autant qu'on puisse encore leur donner ce nom ?
Si nous prolongeons l'idée que, plus le Texte est malléable et fongible, plus le doute s'installe et plus la délibération s'active, alors nous pouvons émettre l'hypothèse, non pas de la fin des textes sacrés, mais de la fin de la sacralisation des textes.
A vrai dire cette désacralisation a déjà commencé. Dès le début du XIX° siècle, le rôle de la démarche scientifique en tant que substitut du pouvoir spirituel était à l'oeuvre.
Or, la différence entre la production scientifique et le Texte Sacré est claire . Une Science est un discours inachevé, provisoire, qui reste acceptable tant qu'il n'a pas été contredit par les faits. Alors que le Texte Sacré est supposé immuable pour l'éternité et garder un sens même si les faits disent le contraire, d'où les positions constamment rétrogrades des théologiens sur la rotation de la terre (Galilée), l'origine des Espèces (Darwin) ou les commencements de l'Univers.
La montée de la crédibilité de la Science par rapport au discours religieux est donc déjà le passage d'un texte absolu à un texte relatif, objet d'une délibération et d'une réactualisation permanente. Ce qui compte n'est plus le texte lui-même mais son processus de production et de validation. Il serait peut être excessif de dire que la sacralisation se reporte du texte sur la méthode. Je constate seulement que celle-ci est l'objet d'une exigeante vigilance qui détermine non seulement l'acceptabilité de l'écrit, mais surtout celle de son auteur dans la communauté scientifique.
L'écriture était rare . Parce qu'elle était rare, et représentait aussi la mémoire juridique des engagements irrévocables, il était naturel de sacraliser des livres. Elle devient surabondante, et même envahissante. Il se publie chaque jour bien plus que chacun ne peut lire. Les consommateurs croulent sous les publicités. Tout devient écriture. Pour mieux attirer, les fabricants transforment les objets en symboles. Les emballages se couvrent de textes. Le monde moderne nage dans l'écrit. Les cerveaux sont constamment sollicités par un tourbillon de signes, dont ils ne décodent qu'une partie.
Dès lors, ce qui est précieux, car porteur de survie, n'est pas l'information mais le discernement, la pertinence, le sens. La sécurité n'est plus liée à l'accumulation du savoir, mais à un savoir faire : la navigation dans le savoir. En somme, nos enfants devraient se comporter dans le foisonnement des connaissances comme nos ancêtres chasseurs cueilleurs dans la forêt : le coup d'oeil, le réflexe, la traque... et une indifférence aux sollicitations.
On observe un retour des vertus chamaniques. L'"Homme de connaissance", ce n'est plus celui qui accumule des connaissances livresques, c'est celui qui accède à un savoir-faire particulier, une relation immédiate avec l'environnement qui lui permet de se diriger à coup sûr. Nous ne sommes pas loin des enseignements des arts martiaux ou du compagnonnage, où le "savoir" résulte d'une maîtrise de soi.
Fait significatif, les jeux vidéo reprennent le thème éternel du voyage initiatique, avec des confrontations aux monstres hostiles, des simulations de risque.. Les récompenses s'énoncent déjà en termes de points de connaissance ou d'énergie : on retrouve les Ahuras et les Daevas d'avant Zoroastre.
La lutte du bien et du mal est présente, mais l'essentiel reste un parcours mouvementé où le joueur apprend, en situation, à se confronter aux aventures programmées. Il en sort plus expérimenté, différent et semblable à la fois, ayant mobilisé son système émotionnel et sa vigilance.
Ce n'est pas dans les bureaucraties des religions officielles qu'il faut s'attendre que l'Esprit se manifeste. Elles resteront des organes de commémoration, à vocation culturelle, au mieux animatrices de bénévolat. Je chercherais bien plutôt les nouvelles manifestations de l'esprit dans les jeux, l'audiovisuel et les univers virtuels, étendus aux enseignements.
Car pour l'enseignement, les appareils pédagogiques construits au siècle dernier, avec leurs salles de classe, leurs horaires et leurs programmes contraignants ont singulièrement vieilli . S'ils ont pu se maintenir, ce n'est pas par l'utilité de leurs formations, mais parce qu'ils gèrent les rituels initiatiques des sociétés contemporaines.
Or, dans tout le règne animal, l'apprentissage passe par le jeu. Les éthologues y trouvent leur logique naturelle : s'il y a plaisir à jouer, c'est en rapport avec la survie de l'Espèce, pour laquelle l'apprentissage est nécessaire. Il y a identité, dans la Nature, entre l'enseignement et le jeu.
Les sociétés humaines ont au contraire, éprouvé le besoin de les séparer, voire de les opposer. C'est contre nature. Il faut sans doute chercher l'origine de cette distorsion dans le décalage entre les instincts de l'Homme et ce qui lui est offert de vivre. Mais le virtuel offre des possibilités inespérées : il est maintenant possible de construire aussi des jeux de réconciliation.
La Mémoire des instants d'éternité
L'écriture, mémoire auxiliaire, artificielle de l'Espèce humaine est désormais capable de conserver des images, ce que faisaient déjà les arts plastiques puis la photographie, et aussi des sons et de l'image animée, ce que faisaient déjà le phonographe et le cinéma, et de les rendre disponibles, consultables, modifiables même, instantanément d'un bout à l'autre de la planète. Sans doute, direz vous, mais qu'est-ce que ça change ? Il est peut être trop tôt pour le dire. J'en donnerai néanmoins une interprétation :
La plupart des événements que nous vivons sombrent dans l'oubli. Quelques uns seulement restent en mémoire, dans la conscience ou dans l'inconscient. Au niveau collectif, il en est de même. La Société mémorise les instants d'exception. Que ce soit dans le sport ou l'art lyrique, chacun retrouve avec bonheur ces moments rares où les acteurs sont dans un état de grâce , exprimant la perfection de leur art, traversés par une sorte d'harmonie cosmique.
Le spectacle des Jeux Olympiques, tout entier construit dans l'attente de ces instants d'éternité, mobilise dans une sorte de communion planétaire l'attention de près du tiers de l'espèce humaine. Je me demande s'il n'y a pas là le substitut de ce que l'on appelait un culte. Au lieu de communier dans l'adoration d'une entité absente, les spectateurs s'unissent dans l'admiration de l'approche de la perfection, démontrant que, par son Art, le corps humain peut s'élever au niveau de l'Esprit.
En termes religieux, ce serait donc un retour de l'immanence et un recul de la transcendance. En ce qui concerne le comportement quotidien, le modèle scientiste, qui donnait la priorité au raisonnement et à la vérification expérimentale, reculerait au profit d'une éducation de la sensibilité, d'un perfectionnement de soi, en somme un retour des qualités de l'artisan : le savoir faire et la maîtrise.
La nouvelle écriture apporte à l'appui de ce mouvement un domaine d'inscription nouveau, dont l'importance a échappé à la plupart des observateurs. Elle permet de stocker et de communiquer, non plus seulement du savoir, mais du savoir-faire . Le simulateur de vol ne transmet pas des connaissances, il éduque directement les réflexes du pilote. Les univers virtuels, dont ce "simulateur" fait partie, mettent en situation. Ils transmettent un apprentissage par la pratique.
L'enseignement touche alors des niveaux plus profonds du comportement . Tous les éthologues savent qu'il est plus difficile d'acquérir un réflexe nouveau que d'engranger une information, parce que le réflexe est enregistré plus profondément jusque dans les circuits courts du système nerveux, alors que l'information remonte au cortex, qui est fait pour la traiter.
Si ce fait, essentiel, n'a pas été noté, c'est sans doute parce qu'il renverse un système de valeurs bien établi du temps du règne de l'Ecrit : la supériorité du savoir sur le savoir-faire, de la Science sur la Technique. Cette supériorité est supposée aller de soi. C'est le contraire qui est vrai, car les Sciences elles-mêmes sont dépendantes d'une technique amont : la métrologie.
Ce renversement des valeurs, déjà commencé, aura des conséquences sociales et religieuses. Sociales, car l'illégitimité d'une classe dirigeante positionnée dans le discours devient de plus en plus évidente. Religieuse, car le rôle du Texte, central dans les "religions du Livre" et important dans la plupart des autres, est destiné à se transformer profondément. Le Livre n'est plus le dépositaire de la totalité de la représentation mémorisable, mais il reste un objet structurant la pensée, comme un code génétique structure le développement de l'être vivant.
Le Temps et la Vie
Mais il ne suffit pas de raconter quelques configurations où la nouvelle écriture devrait logiquement transformer les pratiques et les croyances. Car c'est au niveau des fondements et de la définition même du religieux que la montée subreptice de la civilisation cognitive nous oblige à réfléchir.
On ne peut définir l'être sans la mémoire, et la faculté de reconnaître.
La matière inerte n'"est" pas. Elle est traversée par le temps, dégradée selon le principe d'entropie. Son destin est informe et, s'il n'y avait qu'elle, on ne pourrait parler d'être, rien n'étant ni mémorisé, ni à fortiori reconnu.
Ainsi, le "chaos" ou encore la "soupe primitive" de matière hypercondensée que les astrophysiciens nous décrivent comme ayant précédé le "big bang" il y a quinze milliards d'années est hors du temps. Elle ne peut avoir d'être, n'ayant pas de mémoire.
Inversement, la mémoire d'une chose n'est pas cette chose, de même que "la carte n'est pas le territoire" . Quel rapport entre le mouvement des molécules du cerveau de celui qui parle,