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De l'Innovation
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Editions de l'Aube, F-84240, La Tour d'Aigues,
Tél +33 (0)4 90 07 46 60, Fax +33 (0)4 90 07 53 02
Thierry Gaudin avec le concours de Jean Eric Aubert
De toutes choses, les naissances sont fragiles et tendres (Montaigne)
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Introduction
Beaucoup de travail a été consacré à expliquer pourquoi les choses sont ce qu'elles sont, bien peu à comprendre comment elles changent, encore moins à apprendre comment accompagner leur transformation.
Je dois ma familiarité avec l'innovation à mon métier. Pendant dix ans j'ai été chargé de construire une politique d'innovation au ministère de l'industrie. J'ai poursuivi ce travail au niveau international notamment avec Jean Eric Aubert, co-auteur d'une partie de ce texte, qui a mené l'audit des politiques d'innovation d'une quinzaine de pays.
Je la dois enfin et surtout à mon enfance. Mes parents ont crée leur entreprise juste après la guerre, alors que j'avais sept ans. Ils ont lançé avec succès une dizaine de produits nouveaux. Mon adolescence a été imprégnée par la vie quotidienne d'un couple innovateur.
Après de longues études dominées par la Science, je me retrouvai dans la caste des hauts fonctionnaires. A ma grande surprise, bien des attitudes face à l'innovation s'y touvaient en opposition avec les évidences constatées pendant ma jeunesse.
L'indignation que je ressentis alors m'amena à rédiger un premier livre "L'écoute des silences", sous titré : "Les institutions contre l'innovation".
Depuis, j'ai gardé en moi cette interrogation : comment se fait-il que dans une collectivité si bien formée à raisonner, capable de s'adapter à toutes les vicissitudes du pouvoir, se manifestent des résistances instinctives en contradiction avec un discours -par principe favorable- aux nouveautés.
Le temps a passé. Je n'ai pas cessé d'essayer de comprendre. Il y a sans doute une part d'autojustification et de défense corporatiste des intérêts de la "technostructure". Je crois qu'il s'agit aussi de réflexes plus profonds, acquis dès l'école, qui privilégient les attitudes d'esprit conformistes et suscitent la méfiance face aux processus créateurs.
Ces réflexes sont aussi ceux qui apportent la réussite aux concours des grandes écoles. Et, si ces concours sont ainsi faits, c'est dans le prolongement des enseignements cléricaux, comme discipline au service d'une institution et non comme recherche d'épanouissement des facultés créatrices.
En quelque sorte, ils présupposent que la connaissance émane de l'institution. Elle est déjà là et surplombe les humains de sa transcendance. Le flux de la Vérité descend sur eux comme une parole venue des cieux.
Or, la création procède du mouvement inverse. Le flux créateur monte, comme la sève de l'arbre, vers un espoir de lumière. Sa chimie n'est pas celle de la transcendance, c'est celle de l'immanence.
En outre, désormais, les institutions sont mortelles. Elles naissent par le processus innovateur. Elles meurent de vieillesse, de maladie ou sous les coups des prédateurs.
Ma recherche, commencée dans la technologie, s'est donc complétée en direction de la spiritualité . Au terme de ce travail, je vois l'innovation, qui a engendré toute la technique moderne, comme l'Incarnation du mouvement de l'Esprit.
D'ailleurs les réalisations actuelles procèdent de rêves anciens, qui ont habité les esprits depuis des milliers d'années. Celui de voler est présent dans le fonds chamanique des sociétés de chasseurs cueilleurs, avant l'installation de l'agriculture. Il se réalise en 1783 avec les premières montgolfières. Il devient un transport banal au vingtième siècle.
La téléprésence, devenue quotidienne par la radio, la télévision, le téléphone et le visiophone figurait aussi dans la panoplie des sorciers. Le virtuel approche un autre grand rêve, celui de la transfiguration, présent dans les grandes religions, particulièrement celles venues de l'Inde.
Certains lecteurs seront surpris, peut-être méfiants, de voir ainsi rapprochés la technique et la spiritualité. Elles ne sont éloignées que par l'effet de nos préjugés.
Il y a une manière de parler de la technique comme si elle n'était qu'utilitaire, au service des besoins, voire des appétits. Selon cette vision, il n'y a que le résultat qui compte.
Il y a une manière de parler de la spiritualité comme si elle ne concernait que l'élévation des âmes. Selon cette autre vision, il n'y a que l'intention qui compte.
Je récuse l'une et l'autre. Ou plutôt, je crois qu'on ne peut s'approcher de la réalité de l'innovation et de la spiritualité qu'en acceptant justement cette confrontation de l'intention et du résultat, du rêve et de la réalité. Mais voyons d'abord les faits.
T. G.
Le Phénomène Innovation
LES DEUX MYTHES DE L'INNOVATION
Pour comprendre comment fonctionne l'innovation, il faut tout d'abord s'interroger sur deux mythes.
Théorie et pratique
Le premier est que la théorie précède la pratique. Le chercheur dira que les inventions ne sont que des applications de résultats de recherche, l'inventeur que les machines ne sont que des mises en pratique de ses idées.
Mais l'examen des faits montre l'inverse : en général, la pratique précède la théorie. La machine à vapeur a précédé de plusieurs décennies la thermodynamique. Lors de sa création régnait la fausse théorie du «calorique». La bombarde a précédé l'élaboration de la balistique. A sa naissance, régnait la fausse théorie de l'«impetus», ancêtre difforme de la notion de quantité de mouvement. De nos jours encore, la théorie des langages récursifs vient après les ordinateurs, nés au milieu de conceptions primitives des automates.
Même quand elle utilise les résultats de la Science, la Technique ne peut en aucun cas être réduite à des "applications" de la recherche. C'est bien plutôt, comme dit Braudel , la Science qui est une "superstructure tardive" de la Technique. Et le changement technique procède de l'initiative d'entrepreneurs, exogènes au mouvement scientifique.
Il n'empêche que, depuis les encyclopédistes du XVIIIe siècle, la Technique a été supposée subordonnée à la Science. Cet ordre de préséance nous est transmis dès l'enfance. L'enseignement est dominé par le discours scientifique. Jusque dans les travaux dits pratiques, tout se passe comme si la pratique n'était là que pour prouver la vérité de la théorie, pour dérouler sous ses pas majestueux le tapis rouge des preuves concrètes. Même si, mises à l'abri de l'épreuve de la problématique épaisseur des faits, les capacités créatrices risquent de s'atrophier.
Les idées qui changent le monde
Le second mythe est celui que les bonnes idées changent le monde irrésistiblement et instantanément :
selon ce mythe, il suffit qu'une idée soit bonne en elle-même pour qu'elle éclaire le monde de sa vérité et le transforme. Si elle ne le fait pas, la frustration est intense. Les inventeurs, les créateurs, les découvreurs qui se heurtent à l'indifférence ou aux résistances conservatrices ont l'impression d'un combat sacré face à un crime contre l'Esprit.
Voici un exemple qui permet de comprendre le caractère illusoire de cette croyance : La filature mécanique est considérée comme le tournant de la Révolution Industrielle anglaise. Son développement a permis de surmonter la concurrence des cotonnades indiennes. Il a rendu crédible la mécanisation des industries de main d'oeuvre. Il a aussi contribué à l'exode rural puis à la constitution du prolétariat urbain. C'est donc un évènement lourd de conséquences historiques, positives et négatives, dont il est important de bien situer l'origine.
Arkwright est un barbier, qui, en 1768, à trente-six ans, avec l'aide d'un horloger, Kay, construit une machine à filer le coton pour laquelle il dépose un brevet. Il réussit à intéresser des banquiers, puis des bonnetiers à son projet ; il fonde un premier établissement à Nottingham, puis un second à Cromford, où, dès 1779, travaillent plusieurs milliers de broches. Il obtient, vers 1774, la levée de l'interdiction des tissus de coton dits «indiennes », que l'industrie de la laine, menacée par la concurrence de l'importation des Indes, avait fait imposer par le Parlement en 1700, et profite ainsi à la fois de la mode et de la productivité de ses machines.
Plusieurs entreprises prennent une licence de ses brevets, mais il a aussi des contrefacteurs et, en 1781, il intente un procès à neuf d'entre eux. Il perd, car le texte de ses brevets est obscur; en 1785 il en intente un autre qu'il gagne ; ses concurrents contre-attaquent et l'on apprend alors qu'un certain Thomas Highs avait, dès 1767, construit une machine identique à celle dont il se prétend l'inventeur, avec l'aide précisément du même horloger John Kay. Cette fois il perd son procès et ses droits. Il continue cependant à fonder d'autres usines et meurt en 1792 riche et anobli.
Trente ans plus tôt, en 1738, Wyatt avait déposé un brevet d'une machine ressemblant, à quelques détails près, à celle d'Arkwright. En 1740 il avait monté une petite usine avec son associé Paul, à Birmingham. Elle fit faillite en 1742. Les droits rachetés, une autre entreprise fut fondée qui végéta jusqu'en 1764. Le catalogue des brevets fait mention de deux inventions analogues en 1678, 90 ans plus tôt par Dereham et Haines et en 1723 par Thwaites et Clifton.
On retrouve dans cette histoire d'il y a deux siècles et demi un trait important de l'Innovation : l'origine de l'idée est complexe, voire introuvable. Mais le moment où elle émerge est celui où elle peut être entendue. C'est comme si elle existait en creux, comme attente de la société, avant de se manifester en plein, comme réalisation visible, incarnation de l'attente.
Jusqu'au début du 18ème siècle, en effet, le textile britannique ne se sent pas menacé. Mais, dès 1700, la concurrence des cotonnades indiennes, produites à très bas prix par des artisans habiles et nombreux devient pressante. Des magasins d'importation sont incendiés par des tisserands de laine en colère. Après 1750, la tension est telle que tout ce qui aurait pu restaurer la compétitivité perdue, même l'automatisation destructrice d'emplois, est devenu désirable. La société est prête à écouter les nouveautés. Le plus entreprenant arrive à en faire des succès.
Dès lors, l'expérience montre bien qu'il convient d'aborder l'innovation à l'envers, en disant : les idées et les actes naissent de l'espoir d'être entendus. Ce n'est pas de leur production qu'il s'agit, mais de l'écoute qu'ils rencontrent. La plante pousse quand le terrain lui est favorable .
A vrai dire, les économistes ont interprêté différemment le cas Arkwright. Schumpeter, focalisant son attention sur le personnage, dit en substance : il n'est peut-être pas l'inventeur, mais il est l'entrepreneur. Par son énergie et son habileté, il réussit là où les autres ont raté . Ce sont des personnages comme lui, sanguins et efficaces, qui changent le monde.
Depuis, l'idéologie anglo-saxonne, devenue planétaire après l'ouverture des pays de l'Est (1990), a fait de l'entrepreneur schumpetérien le héros des temps modernes. Il y a dans cette analyse une part de vérité. Ce que dit Schumpeter n'est pas faux. C'est incomplet. Quiconque a vu de près se dérouler des innovations sait bien que, si le contexte n'est pas mûr, l'idée ne passe pas, en dépit de l'énergie entrepreneuriale déployée pour la promouvoir.
En vérité, l'innovation ressemble à une gestation, voire plusieurs gestations sucessives (dans le labo, dans l'entreprise, dans le marché..). En première approximation, on peut imaginer Arkwright dans le rôle d'un spermatozoïde et l'économie anglaise du XVIII° siècle dans le rôle de la matrice. Parmi les milliers de candidats à la fécondation, on peut glorifier celui qui réussit, pour sa vitalité ou sa chance. On peut dire aussi que si le terrain n'était pas fécondable, il ne se serait rien passé.
Cette question de la "paternité" de l'innovation est en général difficile à éclaircir. Chaque monographie (il y en a trop peu de disponibles) demande une enquête très soigneuse pour savoir ce qui s'est vraiment passé. Quand une idée réussit, elle ne manque pas de pères. Chacun reconstruit à son avantage l'histoire des moments fondateurs. Car, avoir participé à une innovation, c'est se sentir exister, c'est se rapprocher de l'Etre.
Cette recherche éperdue de paternité ne doit pas faire oublier la maternité de l'innovation. An fond, l'analyse de Schumpeter est d'inspiration masculine. Elle omet la part féminine : la réceptivité, la protection, l'enseignement...
Pourquoi ces mythes ?
On peut légitimement se demander pourquoi ces deux mythes, celui de la création par le Verbe (la théorie qui précèderait la pratique) et celui de la Lumière des idées qui s'imposerait irrésistiblement se trouvent contredits par les faits lorsqu'il s'agit d'innovation.
Dans toutes les civilisations, en effet, les mythes ne servent pas à égarer, mais au contraire à comprendre, à clarifier, à permettre aux individus une identification saine aux héros et aux dieux.
Dans ce cas, il se serait glissé donc une erreur dans le balisage. Pourquoi ? Est-ce que ce dont il s'agit atteindrait des zones sensibles de nos croyances, des présupposés si nécessaires à notre équilibre psychique que nous refusons de les laisser transformer par l'expérience et le raisonnement ?
Ces deux mythes sont en effet une transposition au registre social de l'"illumination" individuelle, celle du sujet par une idée nouvelle, au moment où il la reconnaît pour la première fois.
Or, il s'agit là de l'expérience la plus impressionnante, la plus mystérieuse et la plus essentielle aussi de ce qui nous est donné à vivre. Que se passe-t-il exactement pendant cette fraction de seconde où soudain je comprends quelque chose que je ne comprenais pas avant ?
C'est là une question fondamentale, qui nous mène au coeur de la philosophie (et des sciences cognitives). Voyons donc le point de vue d'un philosophe :
Dans leur interprêtation de la citation d'Héraclite : "La foudre gouverne toute chose", Heidegger et Fink suggèrent que les vérités apparaissent à l'esprit soudainement, comme dans une clairière éclairée par la foudre. La trace indélébile laissée par ces moments d'exception gouverne toute chose, en creux, comme le vallon gouverne le lit du fleuve.
Voilà une bonne interprêtation de l'illumination créatrice, que le langage religieux appelle Révélation. Elle répond à l'expérience sensible et rend compte aussi du caractère totalement imprévisible du temps, du lieu et des circonstances où l'idée va surgir. On comprend bien aussi que cette ressemblance avec un coup de foudre induise depuis l'antiquité une lecture surnaturelle et céleste de l'apparition des nouveautés.
Néanmoins, la foudre est un phénomène électrique, une "décharge" venant après une mise en tension. Lorsque A. Koestler montre que la plupart des idées sont en fait des associations d'idées, l'assemblage soudain de représentations qui étaient jusqu'alors séparées, l'analogie avec la foudre, où se rejoignent des ions de charges différentes, est aussi saisissante.
Mais l'association d'idées est une réaction entre éléments déjà présents, qui dégage une énergie d'illumination. Elle ne descend pas du ciel ni ne procède de causes surnaturelles. Elle est la révélation de potentialités déjà présentes à l'état latent, dont les circonstances, la maturation de l'écoute et des dispositions concrêtes favorables, permettent l'émergence.
L'innovation n'est pas une descente mais au contraire une montée . La métaphore qui convient est celle de l'arbre qui pousse vers le ciel. C'est un processus de fécondation et de croissance. Les représentations de l'esprit sont des produits de la Vie. Elles obéissent à ses lois.
PHENOMENOLOGIE DE L'INNOVATION
Si l'innovation ne se déroule pas conformément à ces deux mythes, que peut-on en dire ? Est-elle totalement insaisissable ? Présente-t-elle au contraire des traits permettant de la décrire en tant que phénomène ? Il faut, pour y répondre, se référer aux observateurs attentifs, historiens, sociologues, dont les travaux montrent deux caractères principaux.
L'étranger :
Le premier caractère est la présence de personnes "déplacées". Par ce mot "déplacé", je veux dire non seulement les immigrés, mais aussi tout individu qui se retrouve hors de son milieu d'origine, baignant dans un contexte auquel il n'est pas préparé. Par exemple, ceux qui ont subi une rupture dans leur vie personnelle : un divorce, un licenciement... Ou plus ordinairement, ceux qui ont à travailler dans un métier qui n'est pas le leur.
Les personnes déplacées se retrouvent aussi bien dans les créations artistiques, scientifiques ou techniques. De tous temps, les artistes étrangers sont venus féconder et enrichir les inspirations locales.
Pour la création d'entreprises, les études d'Albert Shapero montrent que dans tous les pays du monde, les réfugiés fournissent un contingent d'entrepreneurs très supérieurs aux autochtones : ainsi les Allemands de l'Est en Allemagne de l'Ouest, les Palestiniens en Jordanie, les pieds-noirs en France, les Italiens du Sud en Italie du Nord, les Cubains aux Etats-Unis faisant suite à la génération précédente des immigrés d'Europe centrale.
Parmi les inventeurs aussi : les inventeurs du Kodachrome étaient des musiciens après que Charles Cros (qui était un poète) eut déposé les premiers brevets de photographie en couleur. Leblanc, inventeur d'un procédé de fabrication de la soude, était un médecin. Morse, inventeur du télégraphe, était un peintre. Les frères Biro, inventeurs du stylo à bille, étaient des Hongrois émigrés en Amérique du Sud, l'un peintre, l'autre ingénieur chimiste.
En matière scientifique aussi, Kuhn observe que les contributions majeures proviennent soit d'immigrés soit de personnages ayant d'autres spécialités ou d'autres sources que le domaine concerné. Pour prendre le cas célèbre d'Einstein, souvenons-nous que le bouleversement de la physique qu'est la relativité fut défendu par cet obscur employé du bureau des brevets de Berne et mit plusieurs années à être compris par la science officielle.
On comprend bien que ceux que les circonstances ont projetés loin de leur douar natal, quand ils n'ont plus rien à perdre, manifestent de l'audace et aussi se sentent libérés du regard de leurs proches, des usages, des interdits, des préjugés dont leur milieu d'origine exigeait le respect, tout en conservant un certain temps le droit d'ignorer ceux de leur milieu d'accueil. Ils sont donc soumis à une écoute particulière. Leur réinsertion exige quelque action d'éclat qui les fasse reconnaître d'où, en réponse, ce comportement créateur.
Du point de vue de l'innovateur, il s'agit d'une implication forte. Son être social est en jeu et souvent aussi son être profond, personnel, intime. L'acte d'innover le fait exister. Tout en restant différent, il devient un élément de la collectivité à laquelle il fait apport tout en la transformant. Ce qu'il fait est vital, comme le bourgeon sur la branche.
En allant jusqu'au bout de cette idée, je dirais que l'innovation est pour lui un parcours initiatique, une seconde naissance. C'est en quelque sorte la forme moderne de ce voyage dont parlent les mythes anciens , celui dont on revient porteur de connaissance. N'est-il pas l'épreuve de la confrontation avec les difficultés de la Vie ? A chaque époque, il est différent. C'étaient autrefois les risques de la chasse. De nos jours, dans des sociétés dominées par l'économie, l'innovation est l'épreuve fondatrice.
La connaissance de l'étrangeté de l'innovateur est ancienne : voici un conte qui en témoigne, venu des indiens d'Amérique.
Après avoir ostensiblement possédé la femme de son fils, l'homme s'exila dans la forêt avant même d'être banni par la tribu.
Au terme d'une recherche de plusieurs années, son fils le retrouva. Il était entouré d'objets merveilleux : des poteries robustes et décorées, des machettes fines et précises, des armes et des pièges ingénieux.
La tribu alors lui pardonna et le supplia de revenir. Il refusa. Alors la tribu vint s'installer où il était, mais il préféra s'en éloigner. Car il avait quitté ses origines et vivait maintenant en rapport avec les étoiles.
C'est depuis ce temps là que ce que vous appelez la technique, nous autres, en Amazonie, nous lui donnons le nom de "l'homme qui se fit étranger". Cela, nous le tenons de nos pères et nos pères de leurs pères. Ainsi parle un viel Indien.
Si de tels enseignements sont parfois oubliés, ce n'est pas le fait du hasard :
Du coté de l'institution établie, combien d'erreurs ou d'occasions manquées pour avoir refusé ce fait évident que l'innovation dérange, prend le visage du groupuscule excité, l'accent du réfugié ou le geste maladroit du déviant ! Combien d'organisations, optant pour leur confort, ont expulsé ou brisé les quelques germes de vie qui auraient pu leur apporter l'espoir, parce qu'ils risquaient de les faire souffrir. Comme il est difficile d'accepter l'étrange et l'imaginaire là où tous portent un masque et un uniforme.
Une des difficultés des sociétés contemporaines vient de la présence d'autres épreuves d'initiation, les examens et concours, qui ritualisent et appauvrissent l'expérience de confrontation au réel.
Sans doute, au moment où elle a été instituée, cette sélection de la classe dirigeante par la voie des examens, imitée de la Chine, succédait à une transmission héréditaire des pouvoirs et des possessions. Elle créait donc un brassage social plus favorable à l'innovation et contribuait aussi à une homogénéïté de la société en réduisant les barrières de classe et les privilèges.
Mais avec le temps, la classe dirigeante a trouvé moyen de se reproduire par cette voie là aussi. Les épreuves sont devenues formelles. Leur contenu même se confond parfois avec le maniement des signes de reconnaissance de la caste au pouvoir. Dans le cas des examens à dominante scientifique, les résolutions de problèmes, qui en constituent l'essentiel, sont à l'innovation ce que le concours hippique est au parcours en forêt.
C'est sans doute pour celà que, dans les lieux du monde où la technologie se crée, tels que Silicon Valley, la reconnaissance est davantage acquise par une expérience de recherche (une thèse) ou une conduite de projet dans une entreprise de pointe. Les gestionnaires des fonds de capital risque, avant d'accorder leur confiance, se renseignent très précisément sur les qualités montrées à ces occasions. Elles attirent bien davantage leur attention que les performances scolaires.
L'état naissant
On doit à Francesco Albéroni d'avoir décrit la réalité sensible de l'Innovation. Il y a, dit-il, une ressemblance entre tous les "états naissants", que ce soit dans les Arts, les Sciences, les Techniques ou la Politique. Tous les "mouvements sociaux" présentent à leur débuts des caractères communs, ceux de l'état amoureux :
La spontanéïté
La recherche de la Vérité
La transparence des intentions
L'authenticité
L'état naissant, dit Albéroni, requiert un enracinement profond. "Il est la découverte soudaine d'une solution neuve qui ne peut survenir qu'au terme d'une longue recherche, d'une longue exploration, d'une longue préparation. Les sujets privilégiés de l'état naissant ne sont donc pas des désaxés mais des individus de culture et de bonne foi, qui ont fait des études plus approfondies que les autres, qui ont mieux intériorisé les valeurs du passé, qui ont plus longtemps rêvé et nourri de projets, et qui perçoivent leur mal de vivre comme une contradiction intellectuelle, comme un désordre logique."
L'état naissant est en effet le plus souvent précédé d'une "surcharge dépressive" dans laquelle "le sujet est dans une situation ambivalente et explore tour à tour les autres branches de l'alternative (il essaie de refuser son destin ). Dans de nombreux cas, cette période d'incubation présente les caractères d'une véritable maladie, suivie d'une véritable mort-renaissance psychique"
Il n'empêche que, "de l'extérieur, (ceux qui sont dans l'état naissant) sont perçus comme s'ils n'avaient plus toute leur tête, comme s'ils étaient tout entiers absorbés par leurs nouvelles idées, incapables de penser à autre chose et ayant perdu tout sens critique. On les croit fascinés, sous hypnose, rigides, durs comme du roc, on leur attribue les propriétés des objets matériels, des choses."...
"Vient enfin la dernière question, celle qui les résume toutes : mais que voulez-vous exactement ? Dans l'état naissant, c'est précisément cet «exactement» qui n'est pas défini, car tout ce qui est exact l'est en tant que c'est déjà advenu, déjà défini, déjà institué, tandis que la nouveauté est inexacte, car c'est elle qui fait l'objet d'une recherche concrête ! Il faudrait donc pouvoir répondre : «tout !» à une telle question, mais on sait que «tout» n'a aucun sens. Mais on sait aussi que ce n'est que si l'on veut «tout» qu'on peut être en quête de quelque chose qui ne soit pas la répétition du même."
"Les axes du désir et du devoir tendent à coïncider dans l'état naissant, et sont vécus comme une nécessité à la fois objective et intérieure.. . L'amoureux fait cette expérience : ce qui arrive à sa volonté le transcende, c'est une nécessité éthique, un destin auquel il ne peut se soustraire et qu'il ne peut que désirer. Le scientifique, au moment de sa découverte, est traversé par la nécessité de ce qui se révèle à lui, de ce qui lui apparaît. Il est sommé de poursuivre...L'artiste lui aussi est dominé par la logique de sa création au point qu'il croit en être l'instrument plus que l'auteur."
Or, dit Albéroni, l'Amour (car c'est bien de celà qu'il s'agit, au sens le plus profond du terme) "unit ce qui était séparé et sépare ce qui était uni". C'est en ce sens qu'on peut y voir une "destruction créatrice" s'opposant à la préservation de l'existant . Il est donc craint (par tout ce qui est institué) et désiré à la fois, comme espoir de renouveau.
Les groupuscules :
Le second caractère est donc la présence de groupuscules passionnés. C'est là aussi un trait commun aux créations qu'elles soient artistiques, scientifiques ou techniques. Dans le domaine artistique, les impressionnistes, les surréalistes, les groupes de rock ou de rapp, les « écoles » littéraires sont autant de groupuscules (3 à 15 personnes).
Pour la Science, citons par exemple le groupe Bourbaki, qui a repensé l'articulation des mathématiques. Même Einstein ou Freud que l'on représente toujours solitaires passaient, au début du siècle, des journées entières à discuter avec quelques amis qui partageaient, sinon leurs connaissances, du moins leurs interrogations.
Les nombreux exemples donnés par Kuhn montrent la constante présence de groupuscules en rupture avec les «paradigmes» de la science officielle à l'origine des bouleversements théoriques.
Il en est de même en matière de technologie : les débuts de l'automobile, de l'aviation furent l'uvre de petits groupes d'amateurs passionnés. Même dans les grandes organisations, le changement est induit par des groupuscules débordant les frontières de l'institution qui les abrite.
Ainsi, le groupe constitué vers 1900 autour de Carothers chez Du Pont de Nemours en liaison avec l'université de Harvard est à l'origine du développement des fibres synthétiques (nylon, tergal...). Celui animé dans les années quarante par Schockley à la Bell Téléphone, avec ses correspondants du Massachusetts Institute of Technology, produit le transistor. Silicon Valley est née en 1938, lorsque le professeur Terman, qui enseignait l'électronique à Stanford University, a conseillé à deux de ses élèves de créer leur entreprise. Il s'agissait de MM. Hewlett et Packard.
Dans ou hors d'une institution, à l'occasion ou non d'un enseignement, il s'agit d'une écoute nouvelle s'établissant entre quelques individus. Ils expérimentent une vie en commun et, de là, naît un mode créatif.
On comprend bien que l'apparition d'une écoute nouvelle résulte d'une communication intime comme il ne peut s'en produire que dans de petits groupes. Chacun a vécu ici ou là ce mode créatif intense d'où surgissent un langage codé, des références, des contenus et toute une façon de faire que chacun emporte ensuite avec lui.
Les techniques de créativité permettent de le provoquer artificiellement. Pour l'essentiel, elles consistent d'ailleurs en un travail sur l'écoute : des exercices de déblocage de l'imaginaire et la règle de non-censure, qui impose aux participants de construire sur les idées des autres, par association, en s'abstenant de les critiquer.
L'expérience montre alors que la plupart des participants deviennent créatifs du seul fait que leur parole est entendue. La créativité est inscrite dans la nature humaine, mais ces techniques sont utilisées dans des conditions trop souvent si limitées dans le temps et dans l'espace qu'elles fonctionnent comme une soupape, non comme un moteur.
Albéroni observe que les amoureux s'inventent un langage, des références et des complicités. Ils se construisent en quelque sorte un nid en esprit. Comme eux, les groupuscules créatifs engendrent des références codées, des balisages de l'imaginaire. Ces univers artificiels ne peuvent éclore que dans de petits groupes, car ils nécessitent un partage d'expérience, une forme d'intimité qu'il n'est pas possible de vivre concrètement dans une grande collectivité.
Ethologie de l'Innovation
Les éthologues ont constaté depuis longtemps la proximité des comportements humains et de ceux des animaux. En adoptant leur manière de raisonner, on peut dire que l'innovation contribue à la survie de l'espèce. Elle constitue en quelque sorte une exploration de nouvelles possibilités de survie, qui constituent autant de positions de repli en cas de danger et aussi des territoires potentiels d'expansion conquérante.
D'ailleurs, l'étude de l'innovation dans les tribus de primates montre des situations ressemblant à celle de l'étranger, citée par le vieil indien d'Amazonie. Des sous groupes de célibataires, chassés par la tribu, s'isolent et expérimentent d'autres modes de vie.
Voici un autre exemple :
Dans une île japonaise, une tribu de singes se nourrit de patates douces. Ils les repérent, les déterrent, puis ils les frottent pour enlever la terre avant de les manger.
Un jour, en jouant, des adolescents, lors d'un chahut, laissent tomber quelques patates dans l'eau de la rivière. Ils les repèchent et les mangent. Ils constatent qu'elles sont plus propres. Ils prennent alors l'habitude de laver les patates, sous le regard réprobateur des adultes.
Cette innovation est d'abord réprouvée. Puis, intrigués, quelques adultes, les plus audacieux, essaient en cachette le procédé. Après quoi ils le font sans se cacher, suscitant l'indignation et quelques bagarres. Enfin, l'ensemble de la tribu adopte la nouvelle technologie : le lavage des patates dans la rivière.
On peut sentir dans cet exemple les rudiments du fonctionnement d'une conscience tribale, avec ses différentes phases de prise de conscience et le refus précédant l'acceptation.
Lorsque Thomas Kuhn décrit comment un paradigme nouveau est d'abord refusé, puis accepté par la communauté scientifique , il m'apparaît à l'évidence qu'il s'agit du même phénomène.
Bien des mammifères sont tribaux, les primates en particulier. Ils pratiquent la chasse en groupe et ont une vie sociale active. Les primates supérieurs ont besoin d'être socialisés. L'individu peut difficilement survivre sans s'intégrer dans une tribu. S'il est rejeté, il risque des troubles psychiques et peut développer des comportements autodestructeurs.
Il y a donc dans son psychisme une dimension individuelle, celle qu'explore la psychanalyse, une dimension globale, en référence à l'Espèce tout entière et même à la Biosphère et aussi une dimension intermédiaire, à l'échelle d'une tribu, c'est à dire quelques dizaines d'individus.
Chacun y trouve son confort, la socialisation, la chaleur communicative. Dans une collectivité trop grande, on ne s'y retrouve pas. C'est le malaise. Il faut utiliser des symboles, des rituels et d'autres pratiques pouvant aller jusqu'au port de l'uniforme pour maintenir le sentiment d'appartenance.
Il se recrée spontanément des sous ensembles à l'échelle humaine où l'individu peut retrouver la chaleur et la dimension tribale dont il a besoin. Toutefois, la différence entre les organisations futures et celles d'autrefois est importante :
Les institutions sont devenues mortelles : L'Entreprise, l'Association, les ONG ne sont plus éternelles comme étaient supposés l'être les Tribus, les Empires les Eglises et les Etats Nations. Même dans le registre politique, le jeu des élections, mortalité ritualisée si l'on peut dire, remplace la désignation à vie et héréditaire.
Des innovations techniques et sociales sont devenues génératrices d'institutions nouvelles. L'invention du lavage de la patate dans la rivière ne change rien au paysage tribal. Il n'en est pas de même de l'invention du stylo feutre, qui donne lieu à la création d'usines nouvelles, de circuits de distribution, de campagnes de publicité...
Le fondement éthologique des tribus d'autrefois est l'appropriation d'une terre nourricière. Celui des entreprises (et des ONG..) est la maîtrise d'un processus social résultant d'une innovation. Par voie de conséquence, si l'innovation est devenue le moyen de se faire une place au soleil, elle se présente comme une lutte, comme autrefois la conquête d'un territoire.
En dernière analyse, le changement de civilisation qu'est l'apparition puis le développement du monde moderne se comprend comme l'acceptation que les institutions soient devenues mortelles. Du fait qu'elles le sont, elles manifestent plus de vitalité et de créativité, car chacune doit s'activer pour survivre. Celles qui tentent encore de se protéger par des légitimités immuables sont balayées par la concurrence.
Innovation et Institutions
Ces constats viennent comme en écho d'une autre école de pensée, celle de la socianalyse . Les Institutions sont des êtres vivants collectifs et, comme tels, des lieux de formation de conscience. On peut y construire des processus socianalytiques, l'équivalent de la psychanalyse pour les individus.
L'Innovation apparaît alors comme un évènement analyseur, parce qu'il fait se lever des résistances cachées, qui seraient restées implicites sans la provocation qu'elle représente. C'est aussi un processus instituant, l'apparition d'un être nouveau dans le paysage institutionnel.
C'est ce que l'on appelle la lutte de l'instituant (l'innovateur) contre l'institué (les institutions qui sont déjà là et résistent à l'innovation). Cette façon de voir présente l'avantage de bien positionner l'institution comme être vivant mortel.
Dans son état naissant règne la générosité créatrice. Elle combat les résistances de l'institué. Elle se développe, s'institutionnalise puis, pour maintenir ou étendre son territoire ou bien défendre ses acquis, elle résiste à son tour aux nouveautés.
La perception de cette trajectoire est essentielle pour bien comprendre l'innovation. En particulier, il ne faut pas confondre les organisations mûres ou vieillissantes, devenues résistantes à l'innovation, peuplées de zombis cupides et calculateurs, avec ce qu'elles étaient à leurs débuts dans leur état naissant.
J'appelle ici institution toute forme d'organisation, privée (les entreprises), publique ou non gouvernementale (les associations..) qui peut être considérée comme possédant une "personnalité" propre. A l'origine, le mot institution signifie "ce qui se tient par soi-même" du dedans.
Evidemment, la distinction entre ce qui est une institution et ce qui n'en est pas une est un sujet permanent de controverse. La reconnaissance institutionnelle ne va pas de soi. C'est pour l'obtenir que les nouveaux venus déploient tant d'énergie.
Voici, pour fixer les idées, un exemple vécu d'institutionnalisation spontanée :
"La maison de jeunes vient d'être terminée. Un mois se passe, personne. Deux mois, un adolescent vient voir. Au bout de six à huit mois, ils sont une dizaine. Suit une année euphorique où la maison accueille une bande d'habitués. Celle-ci s'institue et s'approprie implicitement les lieux. Les habitudes se consolident. Un sous groupe se forme et propose une nouvelle activité. On tente de lui démontrer que c'est impossible. Le conflit éclate et culmine par la mise à sac de la maison (ce qui donne l'occasion aux autorités de se lamenter sur l'ingratitude de la jeunesse).
Dans ce cas, le premier combat, qui révèle à l'institution sa propre existence, se tourne contre un nouvel instituant : le sous groupe fractionniste qui s'affirme contre le pouvoir du groupe dominant. Cet instituant -le sous groupe- fils de l'institué, lui ressemble étonnamment. En le niant, l'institution nie son propre passé qu'elle quitte, et s'affirme en tant que pouvoir. Ce premier combat est son acte de naissance en tant qu'institué.
L'institution naturelle - ou sauvage- naît donc quand un groupe a un vécu commun suffisant pour se livrer à des actes instituants. Ces actes contredisent les principes affichés lors de sa gestation -ici l'ouverture à tous de la maison est contredite par l'appropriation par quelques uns- de telle sorte que, la pratique se détachant du discours, qui reste identique, l'institution quitte sa naïveté et entre dans la duplicité, là où le discours est en contrepoint de la pratique.
Il arrive alors que les actes soient criminels au regard des principes affichés : prendre les armes pour défendre la non violence, enfermer pour défendre la liberté, monopoliser pour défendre la concurrence."
Le cas de la maison de jeunes montre que l'institutionnalisation n'est pas liée à des reconnaissances officielles d'autorités établies. C'est un phénomène naturel. Il se produit sans même que les acteurs l'aient décidé ou clairement conscientisé. Il fait partie de l'éthologie de l'espèce humaine.
Comme beaucoup d'autres mammifères, les primates sont tribaux. Lorsque des individus, du fait de "déplacements", se trouvent coupés de leurs racines tribales, ils reconstituent quelque chose qui leur tient lieu de tribu de référence. C'est un des moteurs de l'innovation. C'est aussi un facteur de succès des sectes et des maffias qui, à défaut d'une intégration dans la société, offrent un succédané : l'intégration dans une contre société en lutte.
L'énergie instituante, lorsqu'elle ne peut s'exprimer par l'innovation, de manière constructive, se retourne en destruction. Sa nature est irrépressible. C'est celle de l'Etre même. Elle est destruction créatrice, selon les circonstances plus création que destruction ou l'inverse.
On ne peut traiter les problèmes de violence causés par l'exclusion sans avoir compris ce "principe de conservation de l'énergie". Le cas de la maison de jeunes montre bien le scénario : "Si on ne veut pas de moi au paradis, on va entendre parler de moi en enfer"
Pour survivre, l'institution a besoin d'un territoire. Mais il ne s'agit plus, comme au temps des tribus, d'une étendue de forêt ou de savane, chasse réservée assez giboyeuse pour alimenter la collectivité. Il ne s'agit pas non plus, comme au temps de l'agriculture, d'une terre nourricière, sacrée, que l'on défend par les armes.
La plupart des territoires sont maintenant abstraits. Avec la société industrielle sont apparus les territoires capitalistes, les parts de sociétés qui sont appropriés comme autrefois les terres. Dans la civilisation cognitive qui se construit sous nos yeux, il s'agit plus souvent encore de "propriétés intellectuelles", des brevets ou des droits d'auteur, ceux des logiciels, des spectacles, des oeuvres d'art.
Plus important encore est le discours institutionnel. On peut changer de territoire en s'adaptant à l'évolution du monde, aux transformations des marchés. Mais il subsiste une part du discours de l'Institution qui fonde son identité. C'est celle qui vient de son état naissant, du temps des fondations.
"En ce temps là ", il y a eu création de langage, constitution d'une écoute nouvelle. C'est comme si le code génétique de l'institution s'était énoncé, comme si les fondateurs avaient, dans un acte d'amour, créé un enfant abstrait avant de dérouler concrêtement ses potentialités dans une ou des innovations.
De là vient que les organisations, plus encore maintenant qu'à l'époque des tribus, ont besoin de réactualiser leurs moments fondateurs et s'inventent des rites à cet effet. Mircéa Eliade fait observer qu'il s'agit là d'un comportement universel. On pourrait en déduire que toutes les organisations ont besoin de revivre le temps de leurs fondations pour se maintenir en bonne santé.
Sans doute, mais dans les sociétés contemporaines et plus encore à l'avenir, rien ne peut éviter le vieillissement des organisations. Dans l'état naissant, le discours sert à communiquer. Il est porteur de nouveauté, d'imprévu, d'authenticité. Chaque mot est comme un fragment d'éternité.
Quand l'institution vieillit, le langage ne sert plus à communiquer, il sert à se protéger de la communication. Dans un premier temps, les mots habillent la réalité, puis ils la dissimulent, particulièrement quand la contradiction entre la pratique et les intentions fondatrices est à l'oeuvre.
Combien d'entreprises dominantes sont comme des morts vivants en comparaison de ce qu'elles étaient à leurs débuts. Allons plus loin : "Rien n'est plus inquiétant que la confiscation d'un grand discours métaphysique par une institution. La confiscation de la Parole du Christ par l'Eglise mène à l'Inquisition. Celle de Marx par un parti unique mène au Goulag, celle du Coran par des groupes armés à des massacres. Crime éclatant d'un coté, crime furtif de l'autre, pratique d'autant plus féroce que ce discours, émergence de l'Etre, contient sa négation. D'autant plus intolérantes aussi que ce discours se veut total, révélé et sert alors de prétexte pour étouffer les apparitions ultérieures de l'Etre, l'exercice local de l'imagination et de la spiritualité. "
La Reconnaissance
L'interprêtation philosophique des constats faits par Albéroni, Shapero l'éthologie et la socianalyse se cristallisent dans le concept de Reconnaissance. La Reconnaissance en effet est ce mouvement par lequel on accepte comme un enrichissement ce qui se présente là. Elle pourrait ne pas avoir lieu. Le seul fait qu'elle se produise est un don, le don du sens .
Il faut ici faire bien attention. L'idée a quelque chose de vertigineux. Aussi se hâte-t-on de la réduire. Dans l'acception usuelle, tel un ordinateur qui reconnaît des caractères, on ne saurait reconnaître que ce que l'on connaît déjà, le déjà vu ou le prédéfini. Mais rien ne se présente jamais tout à fait sous la même forme . Le pli du temps donne leur identité aux choses.
Bien plus : On reconnaît ce que l'on ne connaît pas encore. Le "miracle de l'amour" est bien dans cette illumination par laquelle soudain un être se révèle dans sa plénitude vraie et devient une référence inoubliable. Aussi avons nous pu avancer que "la reconnaissance précède la connaissance" .
Dès lors, on comprend l'effort des personnes déplacées pour être reconnues (Shapero), moteur de leur comportement innovateur. On perçoit aussi le rôle des groupuscules ou plus généralement des mouvements sociaux à l'état naissant (Albéroni), chaudrons où s'élaborent de nouveaux modes de reconnaissance.
Tout s'éclaire avec la notion de reconnaissance. Il suffit d'observer que la vie est faite de reconnaissance à tous les niveaux, depuis le plus élémentaire : par ses réactions immunitaires, le corps reconnaît ce qui est assimilable et ce qui doit être rejeté. La reconnaissance est bien ce qui permet aux êtres vivants de se perpétuer, alors que la matière inerte est inévitablement érodée, lentement mais irréversiblement emportée par le flux du temps .
Mais il est un cas singulier où la reconnaissance fonctionne à la limite de ses possibilités : c'est celui de l'oeuf fécondé. Le corps de la mère devrait logiquement le rejeter, puisqu'il est différent. Ou bien, s'il le perçoit comme faisant partie de sa chair, il devrait l'intégrer. Or, l'utérus ne fait ni l'un ni l'autre, ou plutôt les deux à la fois. Il rejette suffisamment pour que ce nouvel être soit distinct et l'assimile suffisamment pour le nourrir comme un organe supplémentaire.
Dans l'entreprise, une innovation peut se comparer à un germe fécondé. L'entreprise en est la mère. Le père est l'intrapreneur qui porte le projet. On comprend, à la lumière de cette métaphore, que les sentiments qu'elle porte à l'innovation soient presque toujours ambigus. Elle la rejette et la couve à la fois.
Le mot "reconnaissance" paraîtra imprécis à certains philosophes. Sa constitution indique la voie d'une compréhension en profondeur. Il comprend trois composantes : re-co-naissance. Co-naissance s'interprête dans son sens fort comme "naître avec", donc un évènement qui implique le sujet au point de l'amener à naître une seconde fois.
C'est d'ailleurs l'interprêtation qu'en donnent les traditions initiatiques : l'initiation est un voyage au pays des morts, une mort-renaissance d'où l'on sort homme de connaissance. Dès lors, la reconnaissance peut être interprêté comme ce qui perpétue et actualise cet évènement exceptionnel qu'est la co-naissance. En affirmant qu'elle précède la connaissance, nous faisons un pas de plus, qui signifie que même l'expérience fondatrice de la co-naissance est aussi faite de reconnaissance.
Au delà de ces données concrêtes, et des métaphores qu'elles suggèrent, il faut donc aller jusqu'à reconfigurer le champ conceptuel à travers lequel nous regardons l'innovation, en nous interrogeant sur l'essence de ce qui est à l'oeuvre. Plus je réfléchis à cette question, plus je vois que l'essence de la reconnaissance est aussi celle de l'Amour, et aussi celle de l'Esprit. Car l'Esprit se manifeste à partir du moment où, au dessus des différences , la Reconnaissance est à l'oeuvre.
Au Moyen âge comme au siècle des lumières, l'éclosion de l'innovation a été précédée d'une éclipse de la classe dirigeante. Les croisades au XII° siècle, la vie de cour aux XVII° et XVIII°, qui éloignait la noblesse de sa fonction originelle, la gestion des domaines ruraux. Cet absentéïsme a laissé le champ libre à d'autres acteurs qui, obéissant à d'autres motivations, ont développé les échanges et perfectionné la technologie.
C'est comme si, une fois le couvercle de la marmite dévérouillé, la pression de la créativité populaire faisait bouger les choses. Le cas du Moyen Age comme celui de la Révolution Industrielle laissent pressentir que, en général, le pouvoir et l'innovation ne font pas bon ménage.
En fait, chaque civilisation a sa forme de pouvoir. Le mot même prend un sens différent selon les époques. Au temps des chasseurs cueilleurs, il y a déjà, non pas un, mais deux pouvoirs : un pouvoir physique et un pouvoir psychique, le premier exerçé par un chef, le second par un sorcier.
Comme nous l'avons montré , ces deux pouvoirs se transforment à mesure de l'évolution des civilisations, mais ils constituent un couple quasi permanent, qui renaît dans une configuration nouvelle après chaque bouleversement.
Pendant l'époque agraire, le pouvoir temporel est exercé par des rois et le pouvoir spirituel par des églises. En ce qui concerne la technique, le rôle le plus important est en général dévolu au premier, qui fait perfectionner les armes et élever des monuments.
La "Guerre des Gaules" de Jules César en donne un témoignage. A la Renaissance, l'amitié de François 1er et de Léonard de Vinci l'illustre également, de même que, au XVII°, les travaux de Louis XIV (les forts de Vauban, la Machine de Marly..), puis la mise en place des Ecoles d'ingénieurs militaires par Napoléon... pour ne citer que l'histoire de France.
La nouveauté de la transformation du Moyen Age européen est que, pour la première fois, le pouvoir spirituel, mis en difficulté, se tourne vers la technologie. C'est un réflexe de survie. C'est aussi une démonstration de la validité des connaissances, dont il assurait alors l'archivage et la transmission.
L'Eglise était alors contestée par le peuple, qui ployait sous ses charges. Elle l'était aussi par les intellectuels. Les débuts de l'"Universitas", avec Abélard, remettent en cause les interprêtations formalistes et figées de la cléricature. D'autre part, l'hérésie gagne du terrain et, en même temps que l'ordre cistercien se ressource dans la technique, l'Inquisition se met en place, pour quatre siècles.
L'Eglise connaît donc un double mouvement. D'un coté les ordres monastiques récupèrent et nourrissent en même temps le savoir-faire technique. De l'autre, la cléricature réprime les interprêtations dissidentes. Celle d'Abélard d'abord, qui prétendait commenter les textes par lui-même en se passant des références cléricales. Celles des hérétiques ensuite, qui tentaient de transmettre au peuple une spiritualité indépendante.
Le mouvement ne se fait pas sans tensions, l'innovation, qu'elle soit technique ou religieuse, rencontre toujours des résistances. Dans nos pays où, partant du principe que le pouvoir peut tout, on se laisse trop aller à attendre tout de lui, il n'est donc pas inutile de préciser les relations du pouvoir avec l'innovation.
Tout d'abord, la transmission du savoir-faire donne lieu à deux modes extrêmes d'existence des techniques : élitiste et populaire.
Le mode d'existence élitiste répond à la demande du pouvoir temporel. Il mobilise des moyens considérables. Il recrute des spécialistes sélectionnés. Il n'invente pas vraiment, il prolonge jusqu'aux limites du possible. C'est lui qui permet d'aller dans la lune, ou d'élaborer des systèmes d'armes perfectionnés. Il garde toujours l'odeur du pouvoir. Il lui est difficile de produire les objets simples qui libèrent l'homme.
Le mode d'existence populaire, que l'on a vu à l'uvre au XII° siècle et au XIX° siècle, résulte du contact du savoir-faire et de l'imagination du grand nombre, irriguée par la culture technique. C'est lui qui invente les objets de la vie quotidienne. Son succès est suivi de tentatives de confiscation par les pouvoirs temporels. Le pouvoir spirituel (l'Eglise, puis les Scientifiques) est impliqué dans sa transmission.
Le panoptique
D'autre part, le philosophe Michel Foucault fait observer que, depuis le XVIIIe siècle, le pouvoir a changé de forme. Nous le regardons encore avec les yeux d'un sujet pour son prince, nous lui adressons des suppliques. Mais malgré les apparences, ce n'est plus une personne : le pouvoir a échappé, il est devenu une machine autonome à enfermer les hommes, sur le modèle décrit par Bentham (1748-1832), à savoir, le « panoptique ».
«Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible et invérifiable. Visible : sans cesse le détenu aura devant ses yeux la silhouette de la tour centrale d'ou il est épié. Invérifiable : le détenu ne doit jamais savoir s'il est actuellement regardé, mais il doit être sûr qu'il peut toujours l'être... Ie Roi est remplacé par la machinerie d'un pouvoir furtif... »
L'entrée dans l'ère de la machine donne lieu à un étrange mimétisme : le pouvoir lui-même devient machinal. En fait, le regard s'inverse. Le pouvoir d'autrefois se donnait en spectacle. Ses fastes et ses démonstrations de force assuraient sa pérennité. Au lieu d'être regardé, c'est maintenant lui qui regarde.
Alors, l'exercice du pouvoir peut-être confié à des subalternes : à la limite, il fonctionnerait automatiquement sans personne dans la tour (le siège social ne répond plus au téléphone).
«Le mot même de panoptique apparaît capital. Il désigne un principe d'ensemble. Bentham ainsi n'a pas simplement imaginé une figure architecturale destinée à résoudre un problème précis comme celui de la prison, ou de l'école ou des hopitaux. Il proclame une véritable invention dont il dit que c'est l'uf de Christophe Colomb de la politique.
Et, en effet, ce que les médecins, les pénalistes, les industriels, les éducateurs cherchaient, Bentham le leur propose : il a trouvé une technologie de pouvoir propre à résoudre les problèmes de surveillance. A noter une chose importante : Bentham a pensé et dit que son procédé optique était la grande innovation pour exercer bien et facilement le pouvoir. De fait, elle a été largement utilisée depuis la fin du XVIII° siècle (Michel Foucault) ».
Mais le système « panoptique » déborde l'architecture : il s'inscrit dans la vie sociale où chacun est étiqueté, classifié, exclu ou accaparé de diverses manières. Il est intériorisé en schémas mentaux compulsifs substituant l'énumération à la pensée, opérant des distinctions subtiles, isolant les problèmes de leur contexte, maniant nomenclatures et formalités, faisant prévaloir la forme sur le fond et par ces moyens maintenant l'immobilité. Il se projette dans la gestion des organisations en relation centre-périphérie :
-séparation des fonctions,
-réquisition de visibilité par la hiérarchie, non-communication latérale.
« Le principe est : à la périphérie, un bâtiment en anneau. Au centre, une tour. Celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau. Le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment. Ces cellules ont deux fenêtres : I'une ouverte vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; I'autre, donnant sur l'extérieur, permet a la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d'enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par l'effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant dans la lumière, Ies petites-silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. En somme, on inverse le principe du cachot : la pleine lumière et le regard. (Foucault) »
Le jeu du centre est d'entraver la communication entre éléments périphériques, source de créativité. Il agit par un processus furtif de cloisonnement, en séparant, et exige une communication radiale asymétrique donc appauvrie. Le jeu de la périphérie, quand elle échappe à la fascination du centre, est de se coaliser avec d'autres éléments et de gérer son opacité vis-à-vis du centre.
C'est dans ces communications périphériques qu'il faut chercher la créativité. Là se constituent des groupuscules où naissent une écoute et une expression.
La créativité des passionnés d'Internet nous rappelle la nature périphérique et affective de la création. Et combien de dirigeants, faute d'avoir compris que la création a besoin de son jardin secret, croyant pouvoir tout gérer au moyen de leur rationalité, assistent impuissants au déclin de leur entreprise.
Pour décrire l'évolution des institutions modernes, on peut reprendre l'image de Bentham, avec une observation préalable. Alors que dans un «panoptique» le pouvoir peut être confié à des subalternes, chargés d'un travail de surveillance, expression du caractère mécanique des formes actuelles d'organisation, subsiste un modèle archaïque selon lequel le centre, lieu du spectacle, est dépositaire d'une révélation, et adoré comme tel.
Cette illusion ranime l'appétit du pouvoir dont la pression enfle la tour du «panoptique». Y apparaissent plusieurs rôles différents :
Au centre, le sérail : dans l'industrie comme dans les armées, les états-majors se replient en forme de sérail. L'action s'y déroule alors comme sur la scène d'une tragédie . Les nouvelles du dehors ne parviennent qu'assourdies. Le discours abonde en objets idéaux convoqués et dissous en un instant, au gré des besoins esthétiques, car il s'agit de plaire, non de faire. Comme disait Montesquieu : «plus l'empire est étendu, plus le sérail s'agrandit. Et plus par conséquent le prince est enivré de plaisir. Ainsi, plus il a de peuple à gouverner, moins il pense au gouvernement. Plus les affaires y sont grandes et moins on y délibère sur les affaires».
Sur le plan affectif, le sérail tente de reproduire une communication créative, de type périphérique. Mais son éloignement de la pratique fait qu'il ne peut créer. Tournant sur lui-méme, il imagine des mots et des modes, résonne au moindre signe et s'épuise en intrigues.
Au pourtour du sérail se tiennent les hommes de l'appareil, les apparatchiks, gardiens de l'institution, de ses règles et de ses structures. Ils parlent peu. Pour eux, le langage sert à négocier, il est retenu. S'il lui arrive de donner quelque lumière sur les faits ou les intentions, c'est en relation avec un don réciproque. Cette utilisation très particulière du langage fait que les apparatchiks se reconnaissent comme des gens « sérieux » et s'estiment d'un bout à l'autre de la planète, d'où une formidable complicité des appareils, traversant l'espace et le temps.
On trouve souvent chez eux une philosophie inspirée de Confucius selon laquelle le monde serait voué à une chute irrémédiable vers le chaos si quelques hommes vertueux n'étaient là pour s'en occuper. Pour se protéger d'une communication vraie, ils se sont intérieurement construit des structures.
Le langage ne sert plus à communiquer, mais à se protéger de la communication. Ils secrètent l'ordre en réponse à l'événement et toute réussite dans cette voie les conforte. Ce sont eux qui se chargent des besognes sordides protégeant les institutions contre l'improvisation des hommes, avec la secrète fierté d'y avoir sacrifié un peu de leur âme. Ils ont condamné Socrate et Galilée et aujourd'hui réduisent à l'impuissance les entrepreneurs qui osent concurrencer les multinationales et les dissidents qui osent défendre les droits de l'homme. Kafka a décrit par quels moyens.
Apparatchiks contre entrepreneurs
Voici quelques adages plus quotidiens, illustrant leur doctrine dans l'esprit du gardiennage du «panoptique» qui permettront au lecteur de reconnaître ceux qui se présenteront sur son chemin :
La vérité est proportionnelle au nombre de galons de celui qui l'exprime.
Sur une table rase il y a déjà trop de vagues.
Toute réunion de plus de trois personnes cache un complot.
Tout voyage est suspect d'étre touristique.
Recevoir vos collaborateurs à huis clos pour qu'ils se méfient chacun de ce que les autres vous ont dit.
Prendre des décisions si confidentielles que même leurs destinataires n'en sont pas informés.
Les institutions extérieures ont toujours raison contre vos subordonnés.
Se méfier des gens entreprenants, ils apportent le désordre.
En toute chose demander d'abord l'opinion de la hiérarchie si on ne peut pas l'obtenir, deviner. Si on ne peut pas la deviner, attendre.
Exemple de réaction du sérail
"1940 : Un fait, passé inaperçu, résume le drame. L'attaque allemande se déclenche le 10 mai. L'armée française, conformément aux plans, se déplace massivement vers le nord pour secourir la Belgique envahie. Le soir du 11 mai, un petit Potez de reconnaissance décolle, dans la nuit tombée, de la base de Montceau-le-Waast, près de Laon. Il suit la Meuse, dans les Ardennes belges, vers Dinant. Là, qu'aperçoit-il ? Trouant la nuit de leurs faisceaux lumineux, des colonnes de blindés foncent à travers cette région que la doctrine avait déclarée impénétrable. L'observateur, le capitaine Andreva, parti pour une mission de routine, comprend immédiatement que, sous ses ailes, c'est l'histoire qui avance.
A peine l'équipage a-t-il remis pied à terre à Montceau, que le commandant du groupe, Henri Alias, téléphone à la division aérienne. Il se heurte à un scepticisme poli. Il est bien connu que ce massif coupé de bois forme une ligne Maginot naturelle et qu'au surplus la Meuse, de Sedan à Namur, constitue un infranchissable fossé anti-chars. Le renseignement ne sera pas transmis. Dès l'aube du 12, Alias, pour en avoir le coeur net, envoie dans la même direction un nouvel équipage, dont l'observateur, Chéry, est un lieutenant de chars : au moins, son témoignage ne pourra être récusé. Le Potez, en rase-mottes, découvre les colonnes en marche. Le lieutenant Chéry compte les motocyclistes, les camions de fusiliers portés, les automitrailleuses, les chars légers. Il ne peut plus douter : au moins une division blindée, peut-être deux.
Il retourne à sa base. Il se précipite sur un téléphone en compagnie du commandant Alias. Il appelle directement l'officier de permanence a l'état-major de la IXe armée : celle qui, les 15 et 16 mai, va se volatiliser sous les coups des Panzer inattendus. Car, inattendus, ils vont le rester. L'officier, le commandant EI..., breveté d'état-major, refuse net de croire l'observateur. «C'est impossible », répète-t-il : sa théorie, la théorie de la bureaucratie militaire est plus forte que les faits. Chéry insiste, élève le ton, donne sa parole, aligne des chiffres. L'officier de permanence ironise, demande à ce lieutenant de chars s'il sait reconnaître des chars, et raccroche. Une information contraire aux dogmes est négligeable. Les Alpes sont franchissables, puisque les cours de l'Ecole de guerre décrivent comment Hannibal et Napoléon les ont franchies. Mais les Ardennes sont infranchissables, puisque ces mêmes cours montrent comment les envahisseurs les contournent. "
Les exécutants acceptent et souvent intériorisent le confinement où l'institution les maintient. S'ils trouvent des satisfactions dans la qualité de leur exécution, il se peut aussi que leur travail ne soit qu'un moyen d'avoir le moins d'ennuis possible. Si leurs passions sont ailleurs, ils se déterminent par la négative et pensent : pour vivre heureux, vivons cachés. Ils veillent néanmoins à leurs attributions et sont sensibles aux empiètements. Leur position dans l'institution se définit par un territoire pour lequel ils développent un sentiment de propriété d'autant plus vif qu'il justifie leurs ressources. Car ils se sont aussi ménagé un domaine où exercer le pouvoir, et silencieusement guident l'institution.
D'autre part tous sont plus ou moins l'objet d'une illusion. Ils s'imaginent comme une armée conquérante en campagne, l'abondance des métaphores militaires ou sportives en témoigne, même lorsqu'ils sont les serviteurs d'une machine aveugle soutenue par un discours de fausse rationalité.
Ils sont aussi victimes d'une dynamique d'absorption mutuelle des superstructures. En fusionnant, deux machines sans but peuvent se donner l'impression d'en avoir. Après quoi il leur faut quelques années pour régler (rationnellement) les problèmes de personnes.
L'apparition d'une innovation donne lieu à une distribution des rôles plus complexes. Le MIT , à la suite d'une enquête extensive menée au début des années soixante-dix, en a observé cinq :
l'inventeur (issu, en général, de l'exécution)
l'entrepreneur (le porteur du projet)
l'organisateur (souvent un comptable)
le parrain (qui depuis le sérail «couvre» le projet)
le concierge (qui fait circuler l'information)
On voit l'ampleur des complicités dont l'entrepreneur doit bénéficier dans les organisations modernes pour constituer et faire aboutir un projet : une à chaque niveau, plus un personnage «déviant», le concierge, sorte d'animateur culturel spontané qui se plaît à agiter les idées et les hommes. Car innover c'est se livrer à un acte instituant, en rupture avec l'institution existante, par rapport à elle c'est se placer à côté, créer son propre espace.
Les innovateurs, d'une part, sont capables d'exécution et possèdent un savoir-faire, d'autre part, ont, au moins mentalement, brisé leurs chaînes. Ils pensent :
les pionniers ont d'abord raison tout seuls
on ne sait jamais avant d'avoir essayé
les obstacles sont là pour étre contournés
les échecs sont une occasion d'apprendre
les autorités peuvent penser ce qu'elles veulent, seuls les faits sont probants.
Ceci dépasse la création d'entreprise ou l'innovation technique : fonder une association sportive, une section syndicale, organiser un voyage, prendre des responsabilités quelconques sont des actes innovateurs. Leur dimension collective est évidente. Là encore, on a affaire, en général, non à une personne, mais à un groupuscule fondateur de règles nouvelles.
L'innovateur (le collectif innovateur) croit qu'il peut être celui par qui les choses adviennent, qu'il peut être le lieu d'une révélation, et l'opérateur de sa preuve concrête.
Sans doute le jeu de l'innovateur est plus ou moins accepté selon les civilisations. Les observations du MIT montrent de quelles complicites il peut bénéficier aux Etats-Unis. On sait aussi que certaines firmes américaines (Raytheon) ont eu pour politique de favoriser les créations d'entreprises nouvelles par leurs employés, et en ont tiré argument pour recruter les scientifiques les plus entreprenants.
Mais la collectivité est-elle partout aussi réceptive ? Dans une société à forte superstructure, comme en Europe, l'entrepreneur peut réaliser tant qu'il reste en dessous du seuil de visibilité. S'il commence à troubler les équilibres, il lui faudra trouver un parrain dans le milieu et en accepter les règles.
Dans d'autres pays, l'Inde ou le Brésil par exemple, se sont constituées des conditions actuellement plus favorables aux jeunes entrepreneurs qui devraient aboutir en quelques décennies à un rajeunissement de la classe dirigeante.
Il suffit d'évoquer la vie de Bernard Palissy, inventeur de la céramique, réduit à brûler ses meubles pour poursuivre ses expériences, pour comprendre qu'il y a chez l'innovateur autre chose que l'appétit du gain. Aujourd'hui comme par le passé, ils n'ont pas en général un comportement cupide. Ils parlent d'eux-mêmes en d'autres termes, comme des expérimentateurs indépendants «j'avais l'idée que ça pourrait marcher, il n'y avait pas d'autre moyen pour en être sûr que d'essayer». Ces paroles d'un universitaire devenu entrepreneur vers 1975 donnent son sens au comportement innovateur.
C'est une exploration du futur. Il est celui qui fait apparaître le futur (économique) qui le dévoile. En celà, il est proche de l'artiste et du savant. Il a un rôle prophétique.
C'est une exigence, une rigueur expérimentale. Il est habité par une foi, et simultanément par le doute. Il ne se contente pas d'hypothèses et de théories, il va vérifier par l'expérience, l'introduction dans le système économique et social, que sa création est viable.
Face à ce comportement quelle est l'écoute sociale, quelles sont les résistances ?
Machiavel faisait remarquer que les principautés peuvent étre gouvernées de deux manières différentes. Soit le Prince, dont tous sont serviteurs, délègue la gestion à des gouverneurs qu'il nomme et révoque à volonté. Soit il est entouré de barons reconnus tous comme légitimes par leurs sujets, ayant privilèges, dignités qu'il ne peut leur enlever sans se mettre en grand danger.
Il observe combien il est difficile d'usurper le premier, car tout y réagit avec unité, mais facile de s'y maintenir une fois qu'on l'a conquis. Combien inversement il est aisé, en s'alliant avec quelques barons mécontents, de conquérir le second, mais malaisé de le garder. Car les structures décentralisées sont plus réceptives, j'allais dire plus vulnérables à l'innovation que les centralisées.
Pensez aux obstacles qu'affronte l'innovateur, au conformisme craintif de ceux qui se savent jugés sur leurs erreurs et non sur leurs succès, vous y retrouverez les gouverneurs de Machiavel inquiets des humeurs du prince, tremblants devant le changement. Considérez maintenant à l'opposé l'atelier où la technique est en gestation. A première vue c'est un pur chaos, une irresponsable licence de l'imagination. C'est en fait un cosmos, un bouillonnement vital, dont les lois intimes ne peuvent être formulées que provisoirement.
Sans doute la nouveauté effraie, et l'on ne s'habitue que lentement à voir à autre chose qu'une combinaison d'éléments déjà vus. Mais celui qui ne tolère pas le désordre, l'énigme illisible du réel, ne reconnaît pas non plus l'éclosion créatrice. Saisi d'un réflexe de maintien de l'ordre dans l'imaginaire, il ne laisse se réaliser que ce qui est déjà prévu.
Cependant, même les plus grands méconnaissent l'inspiration quand elle vient des autres : Edison ne croyait pas au moteur à explosion, ni Marconi à la télévision. Car dans l'idée nouvelle se cache une subversion de l'idée reçue, souvent perçue comme un affront par ceux qui, connus et reconnus, professent les vérités officielles.
La vraie nouveauté déclenche le sarcasme. Il se déploie pour la combattre une imagination étrangement absente lorsqu'il s'agit de la promouvoir. C'est que l'innovateur ne se contente pas d'avoir raison. Il s'obstine à le prouver jusque dans la pratique. C'est en cela qu'il est grand. C'est pour cela qu'on le craint. Dérangeant non seulement l'ordre du discours mais aussi l'ordre des choses, il rencontre au delà des préjugés le combat silencieux des réticences inavouées.
Abordons maintenant une question que se posent bien des dirigeants : comment faire pour établir un climat d'innovation dans l'organisation dont je suis responsable ? Autrement dit, en quoi consiste une politique d'innovation ? La question est difficile, car il s'agit de rendre l'organisation réceptive, non plus seulement à ses idées personnelles, mais surtout aux idées des autres et notamment de ceux qui y travaillent.
On pourrait croire que cet objectif s'accommode d'une certaine approximation, voire d'une ambiance d'improvisation. L'innovation elle-même n'est-elle pas faite de créativité ? La politique qui l'accompagne ne doit-elle pas emboîter le pas de ce mouvement fait de légèreté et de liberté, et prendre elle aussi un style manifestant la permissivité dont elle est l'expression ?
Rien n'est plus faux.
D'abord l'innovateur -du moins celui qui réussit- n'est léger et improvisateur qu'en apparence. En fait, il est plus rigoureux dans ses raisonnements que les cadres et experts conformistes, mais ceux-ci ne le voient pas, parce qu'ils ont des normes en tête, dont ils ne perçoivent pas les failles logiques, alors que l'innovateur les voit et en profite pour s'introduire dans les interstices laissés vacants par la concurrence.
Ensuite, parce que l'agent à qui est donné mission de mener une politique d'innovation, doit être beaucoup plus rigoureux dans ses raisonnements que celui qui est chargé d'une tâche plus classique, telle que, par exemple, la construction d'un pont.
En effet, construire un pont est un métier connu, dont les difficultés ont été maintes fois repérées. Celui qui traite de l'innovation a affaire par définition à des choses qui ne sont connues que de quelques uns. Il doit tenir compte, non seulement de ce qu'il voit, mais aussi et surtout de ce qu'il ne voit pas :
d'une part, si la nature de l'innovation en cause est en général bien intelligible, ses difficultés et ses enjeux ne sont pas toujours apparents. L'innovateur est sans doute le mieux placé pour les connaître. Souvent, il les sent instinctivement plus qu'il ne les connaît. Parfois aussi, il imagine des développements qui ne se réalisent pas, alors que d'autres, imprévus au départ, se manifestent à la surprise générale. En inventant le Téléphone, Graham Bell croyait aider les sourds.
d'autre part, l'agent doit raisonner sur ce qu'il ne peut percevoir, c'est à dire ce qui se passe chez les concurrents, notamment étrangers, les clients, les fournisseurs, en résumé la réaction du "milieu". Or, vis à vis des innovations, les milieux professionnels réagissent souvent comme le corps humain à une greffe. Des défenses immunitaires se lèvent et éliminent la nouveauté, on ne sait pas très bien pourquoi ni comment. On le sait d'autant moins qu'elles ne sont pas apparentes en temps normal. L'innovation joue le rôle d'un révélateur des résistances cachées.
L'approche du phénomène "innovation" fait appel à des disciplines nouvelles... Pour prendre en compte la création, il faut cesser d'assimiler l'organisation à une machine. L'innovation traite non plus de ce qui est déjà là et qui tourne, mais de l'apparition de ce qui n'est pas encore. Elle nécessite une approche cognitive de l'économie. Il lui faut accéder à des grandeurs (les flux d'information et de formation, la diversité, la natalité et la mortalité des produits et services, etc..) que les statisticiens mesurent encore mal, et différemment d'un pays à l'autre.
Pour structurer la politique d'innovation, je ferai appel, au risque de surprendre, non pas à la Science, mais à la Théologie comparée. Ce lien entre l'innovation et la spiritualité est défendable en tant que tel. Ne s'agit-il pas du processus par lequel le Pouvoir Créateur redescend dans l'Homme ? Mais ce qui nous intéresse est plus pratique : comment faire pour qu'il redescende vraiment et se manifeste utilement ?
Georges Dumézil a observé, dès 1938, que les divinités des religions indo-européennes s'organisent selon trois fonctions. On retrouve ce "ternaire" dans certaines recherches ésotériques et aussi au Moyen Age, à la fois dans l'organisation sociale et le raisonnement quotidien : toute chose peut être examinée selon ses trois aspects : le Corps (l'aspect concrêt, factuel), l'Âme (les motivations, l'affectivité, le relationnel), l'Esprit (ce qui structure et rend intelligible).
La démarche scientiste se limite à un schéma binaire : le Sujet et l'Objet. Ce schéma peut rendre compte des pôles Esprit (le sujet de la connaissance scientifique) et Corps (l'objet de la connaissance scientifique) mais laisse de coté l'Âme (l'énergie vitale, les relations affectives ). En conséquence, la plupart des problêmes que rencontrent les organisations quand elles font appel à la Science viennent de sa difficulté à maintenir dans le champ ce qui est de l'ordre de l'affectivité, des motivations et des relations. Or, tous les entrepreneurs savent que sans motivation, il n'y a pas d'entreprise.
Les Droits de l'Homme
Ce n'est pas un hasard si l'innovation, et la prospérité économique, sa fille, se sont, depuis deux siècles, manifestées dans les pays où les droits de l'Homme étaient, même approximativement, respectés. Car l'innovateur dérange. Il ose faire mieux et moins cher que ceux qui sont déjà sur le marché, lesquels sont prêts à employer tous les moyens pour le combattre. C'est donc seulement là où le citoyen est protégé des abus de pouvoir que l'innovation peut apparaître. Dans les territoires confisqués, personne n'ose même exprimer ses idées.
La politique d'innovation est une lutte contre les conformismes. Elle demande un courage et une persévérance dont bien peu sont capables. Car elle garantit d'abord le pouvoir d'instituer, autrement dit le droit de créer des organisations nouvelles concurrentes de celles qui sont déjà là. Elle est subversive par essence, bien plus que les mouvements "révolutionnaires" du vingtième siècle. Car elle ne se contente pas de protester, de casser, de terroriser, de s'accaparer le pouvoir. Elle transforme effectivement la Vie.
Pour l'innovateur, le pouvoir n'est d'ailleurs rien en lui-même. Il ne mérite aucun respect particulier. Il le voit comme une force négative, rigide et acide, empêchant l'éclosion des germes de nouveauté. La seule chose qui compte pour lui, c'est la réussite de la création et la réalité de la transformation.
Les rédacteurs des droits de l'homme étaient surtout motivés par la lutte contre la tyrannie, exercée par une caste militaire abusive. C'étaient des politiques qui revendiquaient le droit de faire de la politique. Ils étaient moins concernés par les confiscations économiques. La liberté d'établissement n'a été proclamée qu'en 1793, avec la loi Le Chapelier supprimant les corporations. La loi anti-trust américaine, le "Sherman Act", sans laquelle les Etats-Unis auraient sombré, date seulement de 1890, en réaction aux abus de Rockefeller, étrangleur des petites entreprises.
Néanmoins, les lois anti-trust, comme l'Acte Unique européen n'établissent pas encore le pouvoir d'instituer comme un des droits fondamentaux de l'Homme. Tout se passe comme si les individus avaient le droit d'exister en tant que personnes physiques (habéas corpus), citoyens (le vote), porteurs d'opinion (la liberté d'expression), mais non pas en tant que créateurs d'institutions (entreprises, associations). Sans doute, la liberté de s'associer et d'entreprendre existe, mais elle n'est aucunement protégée contre les grignotages bureaucratiques ou corporatistes. En résumé, on a le droit de râler, mais pas vraiment celui d'agir, d'où le malaise ...
Peut-on enseigner l'innovation ?
La réponse est clairement oui. Mais on peut s'étonner que la plupart des enseignements soient conçus comme si la question ne se posait même pas. Ils dispensent des "connaissances" ou entraînent à reproduire les savoirs faire existants. Dans les formations techniques, rien n'est prévu pour développer le sens de l'initiative et le goût de la nouveauté. On fait comme si la créativité était une qualité innée.
Or, cette hypothèse implicite est erronée. Il ressort des exemples cités au début de cet essai que la création :
- procède le plus souvent de personnes "déplacées",
- est une émanation de l'écoute environnante,
Le "déplacement", au sens de Shapero, est un accident de la vie. Il n'a rien à voir avec les qualités innées. D'autre part, il est évidemment possible d'éduquer l'écoute. Mais entraîner à vivre des déplacements et à mieux écouter nécessite de sortir du cadre pédagogique traditionnel.
L'enseignement de l'innovation est donc en lui même une innovation dans l'enseignement. Il s'agit là sans doute du plus grand défi qui soit posé aux professions concernées.
Dans la société de surinformation et d'hyperchoix, assimiler des connaissances n'est plus l'objectif premier.
La difficulté est de passer d'un rôle passif, celui d'un réceptacle à connaissances toutes faites, à un rôle actif, entreprenant, de transformateur des connaissances en créations. Dès lors, c'est le fond de la méthode pédagogique qui doit s'inverser.
On pouvait se contenter d'élèves qui restent assis à leur table pendant toute leur scolarité. Ce ne sera plus possible. Il faut désormais que tout le monde se lève et agisse. Car on ne peut apprendre à agir qu'en agissant.
Sans doute, on peut énumérer quelques connaissances de base nécessaires, voire indispensables à l'innovateur. Savoir créer une entreprise ou déposer un brevet, par exemple. On peut même s'étonner que ces connaissances ne soient presque pas enseignées.
Si en effet nous allons vers une économie de toutes petites entreprises individuelles, il serait logique d'enseigner la création d'entreprise dans le secondaire. Il serait même souhaitable que chacun ait fait l'exercice de créer une entreprise pendant sa scolarité. Là encore, l'action est le meilleur enseignement.
On n'imagine pas de former des sportifs sans qu'ils pratiquent le sport. Dans une civilisation industrielle qui exigeait de la part des ouvriers et des employés plus de soumission que d'initiative, on a pu, pendant quelques décennies, faire comme si l'école se chargeait de discipliner les esprits, le complément pratique restant à acquérir sur le tas.
Il est clair que cette époque se termine. On ne peut pas espérer former des entrepreneurs sans qu'ils se soient entraînés à entreprendre pendant leur scolarité.
Les militaires ne se permettraient pas de faire participer à une opération de commando une recrue sans entraînement. Les responsables de la guerre économique n'ont pas tant de scrupules. Ils exhortent à la création d'entreprise sans presque rien prévoir qui permette de s'y entraîner.
Les pays qui n'auront pas transformé à temps leur enseignement dans ce sens se mettront, à échéance d'une génération, hors jeu de l'innovation et par la suite, de la prospérité économique.
La question : "comment enseigner l'innovation" ne se limite pas à la création d'entreprise. Elle est, si on la regarde avec attention, le germe de développement de toute une nouvelle pédagogie , qui donne une place centrale à la mise en situation.
L'éducation de l'écoute, par exemple, met l'élève en position d'écouter, non seulement le maître, mais aussi les autres élèves, les gens dans la rue, ce qui est dit dans une vidéo, etc...
L'expérience d'un "état naissant" collectif va plus loin. Elle ne peut se passer du partage d'un projet ou d'une tranche de vie. L'organisation d'un voyage, la réalisation d'un journal ou la construction d'une maison de jeunes peuvent, en fournir l'occasion.
Mais ce sont sans doute les jeux et le théâtre qui offrent les possibilités les plus variées et les plus ouvertes, d'autant qu'ils obligent aussi à un "déplacement". Celui qui consiste à endosser un rôle.
Il peut paraître surprenant que les techniques dites "de créativité" , à la fois expérimentation d'état naissant et travail sur l'écoute, qui ont connu un succès certain dans les entreprises au cours des années 60 et 70, n'aient été reprises, ni par la recherche, ni par l'enseignement .
C'est une illustration des résistances institutionnelles à l'innovation : il ne suffit pas qu'un procédé marche pour qu'il soit adopté.
Comme il a été dit, une organisation centralisée change par tout ou rien. L'innovation y est entravée parce que la nécessaire progressivité, les tâtonnements de l'expérimentation ne peuvent trouver leur place. L'imitation des expériences réussies non plus.
La théorie de l'innovation a une recommandation à faire en matière d'éducation : sortir du panoptique, renoncer au pouvoir du centre sur la périphérie.
Le développement d'une idée nouvelle est comme une vie qui émerge. Il vaut mieux, pour en parler, adopter un langage biologique : les défenses immunitaires contre la nouveauté, les sites réceptifs où se greffe l'innovation...
On peut aussi employer le langage du jardinier : la graine pousse seulement si le germe est solide, seulement aussi quand le terrain est préparé, quand les mauvaises herbes sont enlevées, quand l'arrosage et l'engrais sont convenablement dosés...
Que ce soit dans les organisations étatiques, non gouvernementales ou dans les entreprises, ou même au niveau du monde entier, établir une politique d'innovation commence par trois questions. Où en sont :
la culture technique, base de l'inspiration, socle de la réalisation.
les relations, les motivations et les obstacles institutionnels.
l' idée directrice, autrement dit le projet.
Ces trois aspects relèvent de la logique ternaire . Essayons de les préciser :
1- La culture technique
Dans le fond d'une politique de culture technique, il y a d'abord un changement d'attitude, une ouverture culturelle. La technique, en effet, est abusivement considérée comme un ensemble de disciplines d'éxécution, au services de finalités qui la dépassent. Les enseignements techniques sont "disciplinaires" et rappellent en permanence le caractère, supposé à tord subalterne, des métiers auxquels ils préparent.
Or, le vocabulaire de la technique est immense, bien plus grand que celui de la langue littéraire. Il y a, non seulement de la place pour une culture, mais un travail culturel à mener dans le champ de la technique, la création d'une culture vivante, réappropriée par le public. C'est, par exemple, le sens qu'on peut donner au mouvement consumériste. A l'évidence, plus l'usager est compétent, plus le producteur est performant . Il n'y a pas de grande cuisine sans gastronomes.
Entrent dans le champ de la culture technique, non seulement les enseignements et les formations permanentes à tous niveaux, mais aussi les musées techniques, recherches, le design, les essais, la normalisation, la métrologie, la propriété intellectuelle, la veille technologique et tout ce qui peut, par une combinaison habile et appropriée, alimenter la constitution de milieux créatifs.
On peut, pour les entreprises les plus performantes, parler d'une culture technique d'entreprise. On peut aussi évoquer les cultures régionales, telles que la coutellerie à Thiers, la transformation du plastique à Oyonnax, le textile à Roubaix, le décolletage à Cluzes, l'aérospatial à Toulouse, l'électronique à Silicon Valley, viviers de nouvelles petites entreprises.
2- La réduction des obstacles
En France, la réduction des obstacles à l'innovation a fait l'objet d'un rapport célèbre de MM. Jacques Rueff et Louis Armand en 1960 . Intitulé "les obstacles à l'expansion", selon le vocabulaire de l'époque. Ce texte identifiait clairement les "professions fermées" qui, s'appuyant sur des textes restrictifs, complaisamment rédigés par les gouvernements successifs, avaient réussi à contrôler l'entrée de nouveaux concurrents dans leur domaine réservé. Encore maintenant, ce rapport constitue un florilège d'obstacles à l'innovation , tels que les institutions en secrètent naturellement, dans leur fonctionnement spontané.
Toutefois, depuis cette date, ses recommandations n'ont été que très partiellement suivies. Car elles traversent les intérêts de quelques lobbies bien organisés, pour le bien du plus grand nombre, qui, lui, n'est pas organisé et au bénéfice d'opérateurs à venir, les innovateurs, hors d'état de faire entendre leurs voix, puisqu'ils ne sont même pas encore sur le marché.
La défense de l'innovation est de l'ordre de la foi. Le jeu passif consistant à équilibrer les forces en présence n'y suffit pas. Car il renforce le pouvoir des "Barons", lesquels résistent au changement, qu'il vienne de la base (créations périphériques) ou du sommet (grands programmes structurants).
L'exemple de la loi anti trust, née paradoxalement dans un pays qui considère les groupes de pression comme faisant naturellement partie du jeu social , montre que ce sont les abus résultant de la confiscation de territoires économiques qui produisent, en réaction, des législations maintenant l'ouverture à la concurrence. Dès lors, la lutte contre ces abus devient de l'ordre du législatif et du judiciaire .
On a pu dire, s'agissant de la prospective du début du siècle prochain, que le monde n'était plus, depuis 1990, dans un conflit mondial entre le capitalisme et le communisme, mais dans un autre conflit, plus souterrain, entre le capitalisme loyal et le capitalisme maffieux. Il y a la maffia proprement dite, avec ses parrains et ses trafics, telle que le cinéma la représente avec complaisance. Il y a aussi tous les comportements de confiscation et de fermeture, beaucoup plus répandus. Ils vont du corporatisme aux baronnies. Ce sont en quelque sorte des variantes "soft" de la logique maffieuse, tout aussi nuisible à l'innovation, surtout si elles restent dans le cadre de la loi.
Hors même des confiscations, le fonctionnement naturel des bureaucraties secrète des résistances à l'innovation, d'autant plus gênantes que, depuis les chocs pétroliers, la création d'emploi repose sur les moyennes, petites, voire toutes petites entreprises. On peut désormais créer son entreprise avec un ordinateur sous le bras, mais les règlementations sont encore conçues pour des organisations de plusieurs centaines d'employés, avec un siège social, des équipements lourds, des comptables, des juristes etc..
L'élargissement européen fournit l'occasion de faire le ménage. Il s'agit d'abord d'éliminer ce qui fait perdre inutilement du temps à l'entrepreneur individuel et de tout faire pour lui faciliter la vie.
3- Les Programmes
La politique d'innovation ne se conçoit pas sans des programmes technologiques financés par de grands donneurs d'ordres. Les analyses faites sur les débuts de la Route 128 et de Silicon Valley montrent que les commandes publiques, essentiellement militaires, finançaient près du tiers de l'emploi local et surtout permettaient la capitalisation de savoir faire nécessaire aux diversifications ultérieures.
En la matière, comme l'a montré Bertrand Bellon , le libéralisme américain n'est qu'une façade derrière laquelle se cache une intervention publique proportionnellement plus importante qu'en Europe. La différence est qu'en Europe les financement publics ont servi à conforter la position des industriels dominants, alors qu'aux Etats Unis une proportion suffisante est allée nourrir le développement de petites entreprises de pointe en création.
Déjà, les retombées des crédits militaires sur la technologie d'usage courant sont si nombreuses et quotidiennes qu'on a oublié leur origine. Le public ne sait pas que, depuis la seconde guerre mondiale, l'aviation civile est construite à partir de dérivés d'avions militaires, ou que le microprocesseur était à l'origine destiné au servo-guidage embarqué des missiles. Chaque fois, c'est une dizaine d'années d'expériences et plusieurs milliards de dollars de commandes qui ont permis de construire le savoir faire ultérieurement diffusé dans des produits civils.
Le prospectiviste que je suis fait observer que le nouveau système technique, s'appuyant sur l'opto-électronique et la biotechnologie demandera, en proportion, encore plus d'investissement intellectuel que le précédent. Par exemple, la mise au point d'un logiciel capitalise des milliers d'heures de travail. Son incription sur des disquettes ne coûte presque rien. Sa mise à disposition sur Internet encore moins.
Que devient alors l'économie de marché ? Elle fonctionne, mais en aval d'un dispositif de capitalisation du savoir et du savoir faire dont le financement dépasse de loin ce que le marché sait traiter. Le Capital risque ne doit pas faire illusion. Il est venu appuyer les développements financés par la commande publique. Il aurait été bien incapable de les financer à sa place.
Pour l'Europe, l'état de restriction budgétaire où se sont mis les pays de l'Union en votant les clauses technocratiques du traité de Maastricht n'est heureusement pas éternel. Il n'est pas superflu de préparer dès maintenant la stratégie "haussmannienne" qu'appelle la montée de la pauvreté. Aux programmes militaires devront succéder des programmes civils capables de fournir à leur tour le volant de commandes publiques nécessaire à la capitalisation des compétences dans les techniques de pointe.
Le Japon qui, du fait de l'article 9 de sa constitution, n'a pu capitaliser ses techniques de pointe par l'armement, a inventé des "objets virtuels". Les programmes intitulés "l'usine sans ouvriers" puis "l'ordinateur de cinquième génération" énonçaient un objet virtuel sur lequel les entreprises et les chercheurs se mettaient au travail. L'objet n'était finalement pas réalisé, mais les connaissances acquises étaient dûment réemployées à des projets réels. En France, André Giraud, en 1979, avait lançé un concours sur "l'automobile consommant 2 litres au 100". Celle-ci n'a jamais vu le jour, mais l'AX Citroën lui doit beaucoup.
La politique d'innovation, avec ses trois volets, culture technique, réduction des obstacles et programmes se décline au niveau des régions et des entreprises
Les nouveaux pays industrialisés : Corée, Taïwan, Singapour, Malaisie ... s'inspirent instinctivement de ces trois volets, sans nécessairement les formuler. Ils ont : une éducation musclée, orientée vers les techniques modernes ; une liberté économique : on peut y créer une entreprise nouvelle en moins d'une heure, et la sécurité des capitaux est assurée, y compris pour les étrangers ; enfin, des grands programmes d'investissement .
Toutefois, ils sont dans l'immédiat plus à même d'attirer les technologies étrangères que d'en inventer de nouvelles. Ils inventeront dans la phase suivante, quand leur politique éducative aura produit ses effets, pour autant qu'ils sachent éviter la confiscation de territoires économiques par des corporatismes, des monopoles ou des groupes d'intérêt locaux.
Car l'accomplissement de la politique d'innovation est le passage à une société civile planétaire dans laquelle les trois pouvoirs sont séparés et articulés entre eux, et celà au niveau des entreprises comme des états.
Dans les entreprises créatrices (on cite souvent l'exemple de 3M), il y a un début de séparation des pouvoirs. Un exécutif bien entendu, mais aussi une sorte de législation, des règles qui énoncent clairement les conditions d'exercice du droit d'innover, et un embryon de judiciaire (par ex. une société de capital-risque interne) qui accepte ou refuse les projets nouveaux.
Dans une organisation plus vaste aussi, un état ou un groupe d'états, on ne peut pas faire l'économie de la séparation des pouvoirs. Celle-ci est induite par le nouveau système technique. Les pouvoirs centralisés ne peuvent résister à la marée d'informations. Ils saturent. C'est "l'engorgement au centre et la paralysie aux extrémités". Ils sont contre sélectionnés par la concurrence. A leur place, s'installent des organisations "à intelligence répartie".
La séparation des trois pouvoirs se professionnalise. Elle ne peut plus s'accommoder de l'amateurisme des politiques. Les performances dépendent de la façon dont la connaissance est acquise, gérée, et traduite en décisions. Il s'agit ici non seulement du savoir scientifique ou technique, mais surtout des connaissances élémentaires qui font le quotidien : le flux des produits, les réactions des clients, les pannes et les défauts à corriger... Ces connaissances là définissent un principe de réalité d'usage courant.
La politique d'innovation apparaît comme une alternative aux politiques économiques qui ont conduit aux désastres humains que nous voyons.
Mais elle ne consiste pas pour autant à faciliter l'émergence de n'importe quelle nouveauté. Tout n'est pas souhaitable. Les drogues, ou plus généralement les trop nombreux produits qui fonctionnent socialement comme des drogues, combinant accoutumance et destruction, sont des innovations nocives. La politique d'innovation ne peut pas ne pas en tenir compte.
Elle cherche aussi à canaliser l'énergie novatrice dans des directions socialement utiles et désirables, par exemple en lançant des concours d'idées, en organisant des recherches, en faisant des expériences. Elle se doit évidemment de prendre en compte les finalités d'intérêt général, telles que la sauvegarde de la Nature, la protection du consommateur, la santé publique, la qualité de la vie, la réduction des inégalités dans le monde.
Qu'est-ce que l'innovation ? Quelles sont ses relations avec les pouvoirs, les cultures, les transformations de civilisations ? Telles sont les questions auxquelles j'ai tenté de répondre, en présentant à la fois des exemples et des réflexions théoriques.
Toutefois, pour qui raisonne d'abord avec son cerveau reptilien, en termes de rapports de force et de cupidité, ce sont d'autres questions qui sont prioritaires, telles que :
L'innovation est-elle l'arme qui a permis la victoire des économies capitalistes sur le communisme, ou encore celle qui a permis la domination de l'Occident sur le Tiers Monde ?
Est-elle le moyen de réduire le chômage et l'exclusion, d'obtenir plus de confort et de sécurité en travaillant moins, de satisfaire les pulsions ludiques des usagers ?
Est-elle l'espoir qui permet de remonter le moral des employés qui s'ennuient, des jeunes qui flânent ou des vieux qui se laissent fasciner par la télé ?
Est-elle le carburant de l'économie de marché, qui lui apporte ses plus values, ses profits et ses déploiements internationaux ?
Sans doute, l'innovation est tout cela.
En fait, elle n'est rien de tout cela, car elle n'est au service d'aucune mécanique, d'aucune finalité. Ce n'est pas un instrument pour résoudre un problème ou une arme pour conquérir un territoire.
C'est l'Etre lui-même, qui ne se laisse asservir par rien.
L'innovation manifeste la destinée humaine : la réappropriation du Pouvoir Créateur, jusqu'alors confisqué par les Dieux.
Si elle a apporté la prospérité ou la victoire, c'est de surcroît, parce qu'elle exprimait cette extraordinaire puissance créatrice.
La mobiliser au service de finalités prédéfinies, c'est déjà la mutiler.
C'est aux institutions à se mettre au service de la Création et non l'inverse.
Néanmoins, la Vie est faite de régulations. L'innovation est comme toute chose : il en faut, ni trop, ni trop peu. Vouloir de l'innovation à tout prix est tout aussi nocif que de la refuser.
Par ailleurs, certaines innovations sont destructrices de vie. Elles mutilent la Nature ou endommagent la conscience et l'autonomie, c'est à dire la liberté. Les systèmes qui fonctionnent comme des pollutions ou des drogues sont des innovations qu'il est légitime de combattre.
Les dix commandements pour étouffer l'Innovation
1-Considérer avec méfiance toute idée nouvelle venant d'un subordonné, parce qu'elle est nouvelle et parce qu'elle vient d'un subordonné.
2-Faire en sorte que ceux qui ont besoin de votre accord pour agir doivent aussi obtenir l'accord de plusieurs niveaux hiérarchiques inférieurs.
3-Demander aux départements et aux individus de se critiquer mutuellement et de se mesurer les uns aux autres. Cela vous épargnera la tâche de décider, vous n'aurez qu'à sélectionner le survivant.
4-Laisser libre cours à vos critiques, retenir vos louanges. Faire sentir que chacun peut être licencié à tout moment.
5-Considérer l'identification de problèmes comme un signe d'échec, pour dissuader les gens de vous faire savoir ce qui ne va pas chez eux .
6-Contrôler tout soigneusement. S'assurer que tout ce qui peut être quantifié l'est, et souvent.
7-Prendre les décisions de réorganisation en secret et les asséner de manière inopinée.
8-S'assurer que les demandes d'information sont pleinement justifiées et que l'information n'est pas fournie gratuitement. Les données ne doivent pas tomber entre de mauvaises mains.
9-Au nom de la délégation et de la participation, donner pour tâche aux cadres d'expliquer, et le plus vite possible, comment réduire les effectifs, licencier, déplacer et autres actions menaçantes que vous aurez décidées.
10-Et par dessus tout, ne jamais oublier que vous, ceux du sommet de la pyramide, savez déjà tout ce qu'il y a d'important à savoir dans ce métier.
Rosabeth Moss Kanter, The Change masters
Discours de fin d'études : Etre Maître de sa Vie
par Albert Shapero, Ohio State University, Déc 1982.
J'emploierai les formes et les couleurs que j'ai recueillies au cours de mes vingt années d'étude des entrepreneurs, personnages versés dans l'art de la lutte victorieuse contre l'étrange et l'inattendu.
Dans le musée Academia de Florence se trouve un couloir qui débouche sur la magnifique statue du jeune David par Michel-Ange. De part et d'autre de ce couloir sont posés quatre grands blocs de marbre dont se dégage une forme lourde, inachevée, imprécise. Ce sont "I Prigione", les Prisonniers de Michel-Ange.
Pour moi, par une métaphore essentielle, ces formes ont toujours évoqué l'éducation. Chaque individu vient au monde pris dans un bloc de marbre, et c'est aux parents et enseignants, aidés par les événements de la vie et les actions de l'individu, que revient la tâche de le libérer du bloc dont il est prisonnier. C'est en fait le point de vue même de Michel-Ange : il travaillait d'habitude le bloc d'avant en arrière, afin de libérer la forme qui pour lui était emprisonnée dans le marbre. Jusqu'ici, pour la plupart d'entre vous, parents et enseignants ont creusé le marbre prison, découvrant la vraie forme latente et espérée, sans la défigurer ni l'abîmer. Maintenant, aujourd'hui, nous vivons ensemble un moment critique du processus : le temps du passage. A partir de ce moment, d'autres mains vont façonner la pierre. Vous voilà à un point de décision potentielle : c'est de vous surtout que dépend le processus de découverte de la forme qui est vous en puissance.
Pour la plupart d'entre vous, c'est votre première occasion de prendre ce qui est peut-être la décision la plus importante de votre vie : La décision d'être votre propre maître. Je ne parle pas de domination sur les autres ni de contrôle des événements. Je parle de la maîtrise de votre propre vie, de votre droit éminent de décision sur ce que vous faites et sur qui vous êtes. Je parle de la décision de devenir maître du processus visant à votre libération de la pierre qui vous enserre.
A la réception de votre diplôme, vous vous trouvez à un des rares moments de votre vie où il est évident que vous pouvez décider d'agir sur la forme qu'elle prendra. Trop souvent, cette décision résulte d'une des brusques secousses de la vie. Cette décision découle parfois imperceptiblement d'un long processus. Il est possible aussi que vous ne puissiez entrevoir aucun choix. Ou alors, et c'est triste, vous pouvez sciemment décider de ne pas devenir votre propre maître.
Malheureusement, une des conséquences secondaires de l'éducation universitaire à une époque dominée par la recherche de vastes modèles précis et complets est la tendance à concevoir les individus comme étant mus par des forces et des événements qui échappent à leur contrôle. Du fait de votre éducation, vous poserez sans doute les questions classiques, à savoir si les hommes jouissent du libre arbitre et si l'on peut vraiment être son propre maître.
Laissant de coté les profondes questions philosophiques, je vous parlerai cependant de gens qui pensent et agissent comme s'ils avaient leur libre arbitre. J'aimerais vous dire qui ils sont, et quelle es