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Avertissement : Ce livre a été édité il y a plus de vingt ans (mars 1978). Il est épuisé en librairie (l'auteur en a conservé quelques dizaines d'exemplaires pour les demandes urgentes). Néanmoins, il reste un "classique" de la théorie de l'innovation. C'est pourquoi nous le mettons en version presque intégrale (scannée) à la disposition gratuitement des internautes francophones. Il a aussi une traduction allemande, sous le titre "Die Innovation Bremse".
Comme ils ne savent pas écouter, ils ne savent pas parler non plus
(Héraclite, VIe siècle av. J.-C.)
PRÉSENTATION
L'innovation : réalisation de l'improbable.
Voilà donc plus-de six ans que je suis censé construire une politique de l'innovation ; six ans déjà, pour cette tâche ambiguë.
Avec le temps, le concept d'innovation, au lieu de se meubler de connaissances et de certitudes, me remplissait au contraire de doutes, creusait constamment l'écart entre ce qui est et ce qui est dit. Etant alors arrivé, à force de douter, au point où il devient difficile de se faire comprendre, j'ai résolu de rédiger ce que j'ai vu, à travers l'innovation, avec l'espoir de raccourcir le chemin de ceux qui ne peuvent se satisfaire d'apparences, au risque de perturber le confort de quelques autres.
J'aborde en effet l'innovation à l'envers, en disant : les idées et les actes naissent de l'espoir d'être entendus. Ce n'est pas de leur production qu'il s'agit, mais de l'écoute qu'ils rencontrent.
Que peut-on savoir de cette écoute qui, non seulement accepte ou rejette, mais aussi inspire l'innovateur et en quelque sorte, parle à travers lui ? Peu de choses car, le plus souvent silencieuse, elle n'apparaît que par bribes, en réaction, concernée au demeurant à la fois par le réel, le possible et les enjeux du futur.
L'expérience montre que si l'on demande à l'industrie d'aller dans la lune, elle le fait ; tandis que si on lui demande de dépolluer, elle ne le fait pas, ou ne s'y résigne qu'en ronchonnant, comme l'enfant qu'on oblige à ranger, bien que ce soit possible, souhaité et reconnu.
Car ce ne sont pas les obstacles techniques qui empêchent les projets des hommes, mais le comportement des institutions, entreprises, administrations, associations ou autres. Celles-ci sont des êtres vivants, ont leur propre vision du monde ; elles habitent l'humanité, mais échappent à la volonté des humains. Elles sont donc au centre de l'analyse, d'autant que, en s'analysant elles-mêmes, elles se transforment.
Cette écoute silencieuse qui gouverne toute chose à travers les institutions est opportuniste, protéiforme et insondable. Elle n'est pas : elle se transforme. Celui qui joue avec elle peut espérer l'obliger à se dévoiler. Mais il ne pourra ni vraiment la connaître ni la maîtriser.
Cependant, sa présence est inévitable. Elle nous imprègne. Elle est là, derrière nous. Ainsi, certain soir, j'ai su que par ma main c'était quelque chose d'autre qui vous écrivait.

L'existant est là, contingent ; il ne se laisse pas déterminer.
J.-P. Sartre
"Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause et passent par dessus la vérité du fait; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.". Ainsi s'exprimait Fontenelle, il y a près de trois siècles.
Conseil précieux en matière d'innovation, car plus le fait surprend et paraît improbable, plus les explications foisonnent, tendent à la légende et se rassurent au coin des mythes familiers.
Voici donc pour commencer des faits :
Les frères Biro sont Hongrois, émigrés en Amérique du Sud. Ladislav est peintre, Georg est ingénieur chimiste. En 1938 ils avaient déposé une dernande de brevet dans leur pays natal : le stylo à bille. Au début de la guerre, ils fondent une société en Argentine. Les stylos de l'époque utilisaient un piston pour refouler l'encre, dispositif mal commode qui fuyait. Les frères Biro déposent alors des brevets de perfectionnement: un coussinet sur lequel repose la bille, avec des stries pour l'alimenter et le remplacement du réservoir par un tube étroit où l'encre se maintient par capillarité. Eversharp et Faber achètent la licence pour les USA.
En 1945, Milton Reynolds rapporte d'Argentine des stylos Biro. En consultant un ingénieur et un juriste, il découvre un brevet américain de 1928, au nom de Loud. Un stylo à bille pour tracer sur les surfaces rugueuses, tombé dans le domaine public sans que l'on pense à l'utiliser pour l'écriture. Après avoir fait modifier le mode d'alimentation lui aussi protégé, Reynolds est en mesure de tourner les brevets Biro. Il lance sur le marché son stylo en 1945, un an avant Eversharp (licence Biro).
Peu après, un chimiste autrichien vivant en Californie, Seech, met au point en bricolant dans sa cuisine une encre utilisant le glycol (I'antigel) comme solvant. Elle a une meilleure capillarité et se couvre d'une pellicule solide au contact de l'air, d'où l'auto-obturation. Telles sont les origines directes du stylo à bille.
Sur ce cas apparaissent trois traits caractéristiques des histoires d'innovation:
Voici maintenant deux autres cas:
Carlson eut l'idée d'utiliser l'électrostatique pour reproduire les documents en 1934. Il se documenta pendant trois ans à la bibliothèque technique de New York et déposa ses premiers brevets en 1937. Mais la mise au point ne commença qu'après qu'il eut convaincu l'Institut Battelle de leur intérêt, et la fabrication, en 1946, lorsque la petite société Haloïd, ayant pris connaissance d'un article écrit en 1944, décida de s'en emparer. La première machine Xerox ne fut mise sur le marché qu'en 1950.
Vers 1895, le Danois Poulsen, sans affectation précise à la compagnie des téléphones de Copenhague, se rend compte que " I'on pourrait aimanter un fil métallique par plages si rapprochées que l'enregistrement du son devienne alors possible, ceci en envoyant le courant issu du micro dans un électroaimant devant lequel on fait défiler rapidement le fil ". En 1898, il dépose le brevet du télégraphone et obtient le grand prix de l'exposition universelle de Paris en 1900. L'appareil intéresse d'abord les militaires américains qui, après 1920, apportent un perfectionnement important : la prémagnétisation, diminuant le bruit de fond. Il est aussi commercialisé et utilisé par les radios. Mais son démarrage véritable se produit après le remplacement des fils ou bandes d'acier par des bandes magnétiques. C'est en 1920 que le docteur Pfleumer, chercheur indépendant, dépose en Allemagne les premiers brevets à ce sujet. Mais il faut attendre 1937 pour qu'une compagnie d'électricité s'y intéresse. Aux Etats-Unis, la guerre stimule les recherches : une nouvelle bande, quatre fois plus performante, est mise au point. Cependant les grandes sociétés restent sur la réserve : même après la fin des hostilités, le magnétophone est développé par de petites compagnies qui grandissent par la suite.
Ces deux cas illustrent un autre trait de l'innovation : les petites entreprises sont plus réceptives que les grandes compagnies, même si celles-ci disposent de moyens plus importants.
Ainsi, le principe de l'enregistrement magnétique a été inventé en 1898, mais les difficultés de mise au point du support et les réticences de l'industrie n'ont permis le développement du magnétophone que pendant et après la Seconde Guerre mondiale.
Il faut donc se défaire, en matière d'innovation industrielle, de la conception que seule l'idée compte, alors que c'est la manière dont elle se réalise, se diffuse, se transmet, qui transforme la société.
En plus des causes dues à la technique de chaque innovation, la lenteur de cette diffusion est celle de l'écoute sociale. Cette écoute varie selon la configuration des institutions productrices : dispersée, l'industrie est plus réceptive que concentrée en quelques grands groupes.
LES PERFORMANCES ABONDENT
L'expérience rnontre que s'il est demandé à l'industrie d'aller dans la lune, elle le fait.
Autour d'une épopée technique, un « grand projet », les énergies se mobilisent et il y a lieu de s'attendre à des performances. La France s'est de la sorte illustrée, dans des genres certes contestés tels que la filière Graphite-Gaz ou le Concorde, mais qui n'en sont pas moins d'authentiques exploits.
Les passions guident ces réalisations : ce n'est pas un hasard si les techniques militaires ont toujours été en avance sur les techniques civiles.
« Le conflit est le père de toute chose », disait Héraclite. Aujourd'hui, le conflit se scinde en deux: la guerre et la concurrence (la guerre économique) proches l'une de l'autre et la lutte des classes. La lutte pour la vie transforme les organes des animaux. C'est aussi dans la lutte que se forgent les outils des hommes. Les métaux, la chirnie, l'atorne ont des origines guerrières mais, même lorsqu'elles ne servent pas à tuer, toutes les techniques ont un certain rapport avec la lutte pour la vie des individus, des cultures, mais surtout des institutions. Le « stress » produit la performance.
LA PERCOLATION N'OBÉIT PAS AUX MÊMES FORCES
(Le mot percolation est employé par les experts des Nations Unies à propos de l'aide aux pays en voie de développement: "ça ne percole pas", disent-ils pour signsEier que seule une petite partie de l'économie en beneficie.)
Une fois la perforrnance effectuée, la diffusion de son acquis dans l'industrie dépend des motivations et des anticipations de celle-ci.
En fait, cette percolation est lente : la polymérisation des esters date de 1850. Son utilisation pour fabriquer des bateaux, des lampadaires, des sièges ou des carrosseries automobiles est récente et loin d'avoir saturé son marché.
Les avionneurs utilisent depuis près de 30 ans des colles araldites ou époxy dont l'usage date de moins de dix ans dans le ski, le meuble et le bâtiment.
Cependant, lorsqu'une innovation civile a réussi, il n'est pas rare qu'elle en engendre toute une grappe d'autres qui en sont, de quelque manière, déductibles.
Les travaux de Carothers (1927-1936)'sur les polymères de condensation sont à l'origine de tout le foisonnement actuel des fibres synthétiques.
L'apparition des pointes feutre a démontré qu'il existait un marché hors du cercle des stylos à plume opposés aux stylos à bille; les concurrents ont alors réagi et créé lesE pointes nylon. En outre, les fabricants japonais ont recouvert systématiquement les différents segments du rnarché: pointes pour architecte, pour marquer les caisses, avec encre non toxique pour les enfants, etc.
Les emballages plastiques se sont répandus dans l'industrie alimentaire par un mécanisme qui ressemble à la contagion. Il est vrai que la comparaison, au même étal, d'emballages différents, par imitation, provoque une contagion.
Ainsi, malgré la lenteur naturelle de l'évolution de l'écoute, la percée, I'événement, rendent crédibles des opportunités voisines, détruisent toute une plage de résistances.
LA PRÉVISION D'APPLICATIONS DÉCLENCHE L'IDÉE
L'histoire de l'acier inoxydable est édifiante: en 1904, Léon Guillet publia un mémoire détaillé sur les propriétés physiques des alliages fer-chrome à basse teneur en carbone ; mais c'est seulement en 1911 que deux chercheurs allemands découvrirent que ces alliages résistaient à la corrosion.
Celle de la streptomycine est encore plus remarquable, puisque c'est le même chercheur, Waksman, qui isola en 1915 le « streptomyces griseus » et se rendit compte seulernent en 1943, à la suite d'une recherche exhaustive et stimulée par l'exemple de la pénicilline, de ses propriétés antibiotiques.
Le débouché des recherches, dans ce cas, est né, non pas de la découverte, mais de l'attente d'une application.
L'écoute sociale imprègne l'inventeur; elle le motive dans ses recherches.
L'OUBLI TECHNIQUE
En 1902, un pharmacien d'Avignon vend sous le nom de Nécromite du Dyphényl Dichloro Trichloréthane pour toutes ses applications. Il le mélange alors avec de la naphtaline, dont l'odeur persuade ses clients qu'il s'agit bien d'un insecticide. Lorsque Ciba Geigy, en 1938, découvre, brevète, vend la licence du DDT, qui connaît alors le développement que l'on sait, tous avaient oublié le pharmacien. Ce n'est que quelques années avant l'expiration du brevet qu'un licencié américain s'aperçoit que cette invention est depuis longtemps du domaine public. Il y eut, dit-on, un arrangement a l'amiable.
Il n'est pas exagéré de dire que notre société présente des troubles de sa mémoire technique. Dans les entreprises, il est souvent difficile de reconstituer les événements ayant plus de cinq ans ; au niveau national, la conservation des réalisations n'est pas assurée, faute de moyens. Au point que les historiens des techniques n'ont, pour certaines périodes, de rneilleures références que le catalogue de Manufrance ! Seul le système des brevets fournit des repères, pour ce qui a été déposé.
Des événements sont remarqués, d'autres ne sont pas entendus ou sont oubliés. L'écoute s'alimente de la mémoire, de la culture technique aujourd'hui negligée.
PAR SUITE DE L INCREDULITÉ DES EXPERTS, L'INNOVATION SE PROPAGE PAR L'EXTÉRIEUR
Rossmann, ingénieur dans une petite entreprise textile de Silésie, dépose en 1928 une série de brevets d'un nouveau procédé de tissage. Il essaye vainement de convaincre les industriels textiles de son intérêt. Ce n'est qu'en 1931, après avoir construit, avec l'aide d'un artisan, un prototype de démonstration, qu'il réussit à intéresser la société suisse Sulzer, jusqu'alors spécialisée dans la fabrication de machines à vapeur, diesels et turbines. Venue de l'extérieur avec une technique inédite, elle avait tout à gagner dans ce marché nouveau pour elle.
Déjà au siècle dernier, Charles Bourseul, fonctionnaire des postes, ne peut convaincre ses supérieurs de l'intérêt de son invention, le téléphone ; I'administration des postes met plusieurs décennies à adopter le télégraphe Morse et n'y consent qu'à condition qu'il reproduise sur des cadrans les mouvements du télégraphe Chappe.
Les compagnies ayant des services de recherche ne sont pas à l'abri de ces rejets, que l'on appelle aux Etats-Unis « facteur NIH » (not invented here). Qu'elle vienne de l'intérieur ou de l'extérieur de l'entreprise, une innovation est bien souvent perçue cornme un affront à ceux qui n'en ont pas eu l'idée, surtout lorsqu'ils sont précisément payés pour inventer. Les innovateurs eux-mêmes sont sujets à ces réactions : Edison ne croyait pas au moteur à explosion, ni Marconi à la télévision.
Les experts résistent avec compétence à la nouveauté. En se reposant sur leur jugement, les institutions se protègent du risque, et s'autorisent à ne pas écouter.
VOLONTAIREMENT, DES INVENTIONS NE SONT PAS MISES SUR LE MARCHE
De nornbreuses entreprises possèdent des brevets de barrage qu'elles n'exploitent pas. Ceci pour ne pas avoir à supprimer des installations non encore amorties, pour diminuer leurs risques ou même parfois pour ne pas changer leurs habitudes.
Un exemple : la direction assistée. C'est encore l'uvre d'un inventeur isolé, Davis dont les premiers travaux datent de 1926. La General Motors en achète la licence et renonce deux fois, pendant la crise économique puis en 1941, à l'introduire sur le marché, puis ne fait aucun effort dans ce sens après la guerre, les voitures se vendant bien comme elles étaient. Ce n'est qu'en 1951 que son concurrent Chrysler en équipe les premiers véhicules de tourisme. Un accord est rapidennent conclu avec General Motors et en moins de deux ans, la production dépasse le million d'unités par an.
Les entreprises chimiques multinationales possèdent chacune des forêts de plus de 10000 brevets dont elles n'utilisent qu'une partie pour effectuer leurs fabrications ou concéder des licences. Le reste sert à maîtriser la concurrence en bloquant la technologie.
On ne peut se dissimuler que l'innovation perturbe l'ordre établi et se heurte de ce fait à des oppositions conscientes et organisées : les centres Leclerc, les montres bon marché vendues dans les bureaux de tabac, I'injection directe d'ammoniac dans le sol comrne engrais, l'utilisation des tôles de polyester pour la carrosserie automobile ont subi de telles oppositions.
L'écoute a ses zones de surdité, recouvrant des champs d'intérêts précis.
L'INNOVATION LE DOS AU MUR
A la fin de la Seconde Guerre rnondiale, un fabricant italien de petits rnoteurs militaires se retrouve sans commande. L'urgence le fait s'interroger sur les utilisations possibles de ses moteurs: il invente la Vespa.
Cet exemple n'est pas isolé : la fin des guerres est l'occasion de créations techniques, soit par filiation directe : chimie, aérospatiale, électronique et autrefois mécanique lourde ; soit indirecternent comme dans le cas de la Vespa, par l'effet d'une coupure de credits.
A cet égard, nous vivons une époque originale puisque le propre de la guerre nucléaire est de ne pas se produire (ou de tout anéantir). Des lors les transferts technologiques qui accompagnent d'ordinaire la fin des hostilités n'ont pas lieu, ou sont plus difficiles.
Récemment, I'entreprise d'horlogerie Lip, victime à la fois d'une mauvaise gestion et de la concurrence étrangère, après une prernière mise en liquidation qui remua la France entière, est reprise, rechute puis est remise en liquidation mi-76 ; c'est alors que les travailleurs, sacha nt ne plus pouvoir compter que sur leurs propres forces, s'interrogent: pouvons-nous fabriquer autre chose? en quelques mois, une demi-douzaine d'appareils médicaux sont inventés et mis au point, avec les médecins des environs de Besançon.
Dans ces cas, I'innovation était le dernier recours. L'entreprendre, c'était renoncer à s'adresser à l'écoute antérieure, et partir dans l'inconnu. C'est pourquoi elle n'a été tentée qu'en dernier lieu, comme on quitte son pays natal.
LES ÉCOLES DE PENSÉE
C'est une réaction habituelle que de chercher un responsable unique à chaque innovation. Mais, les faits acceptent plusieurs lectures différentes. La personnalisation en est une, intentionnelle, qui les prive de leur dimension collective et que la nature profondément sociale du phénomène d'innovation rend suspecte. Il est clair, en effet, que l'imagination se situe dans et pour un contexte, sur lequel elle agit. On ne peut pas considérer l'innovateur isolément.
On observe qu'en certains lieux, à certaines époques, se révèlent des écoles de pensée où un petit nombre d'esprits réunis par qùelque affinité, se mettent à produire à l'unisson. Les historiens de l'art ou des religions reconnaissent ces écoles et leur prêtent attention. Leur poids dans l'histoire des techniques est comparable.
Au début du XIXe siècle, le club d'Arcueil en France et différentes sociétés savantes en Angleterre (auxquelles participent des industriels) accouchent des premiers progrès de la physique et de la chimie.
C'est dans le Bauhaus de Weimar que se sont confrontés entre 1919 et 1933 I'art et la technique moderne. Son influence se fait encore sentir dans l'architecture et l'ameublement ; le Design en est un prolongement.
A la fin du XIXe siècle, I'influence des écoles d'ingénieurs françaises sur l'évolution des techniques a été déterrninante pour l'aviation, I'automobile, les transports, la construction.
Le groupe constitué vers 1900 autour de Carothers chez Du Pont de Nemours en liaison avec l'université de Harvard est à l'origine du développement des fibres synthétiques (nylon, tergal...). Celui animé par Schockley à la Bell téléphone, avec ses correspondants du Massachusetts Institute of technology a produit le transistor et l'électronique moderne.
Au centre de ces écoles de pensée se trouvent souvent quelques personnalités exceptionnelles d'une grande culture, réceptives aux idées nouvelles. Comme Lucien Herr (bibliothécaire de l'Ecole Normale Supérieure au début du siècle) certaines orientent par leur manière d'écouter. D'autres, tels Claude Bernard et Louis Pasteur forment par la discipline de leur esprit.
Dans ou hors d'une institution, à l'occasion ou non d'un enseignement, il s'agit d'une écoute nouvelle s'établissant dans un groupuscule de quelques individus. Ils expérimentent une vie en commun et, de là, naît un mode créatif. On observe ces écoles de pensée aussi bien dans les arts que dans les sciences et les techniques.
RECHERCHE ET INNOVATION : L'INVERSION
Chaque institution émet, à propos de l'innovation les idées qui lui conviennent. Mais qui s'astreint à n'admettre pour vrais que les énoncés demontrés par des faits se trouve vite dans une grande incertitude. Le récit de la naissance de chaque innovation admet plusieurs lectures. On y trouve non pas une cause, mais un enchevêtrement de facteurs plus ou moins décisifs. Et chacun choisit son explication de l'événement, en rapport avec ce qu'il veut prouver.
La controverse des rapports Hindsight et Traces est, à cet égard, caractéristique. Le premier, rédigé au ministère américain de la Défense, indique que sur sept cent dix événements ayant participé à la création de vingt systèmes d'armes depuis 1945, seuls 0,3 % étaient du domaine de la recherche fondamentale. Le second, rédigé à la National Science Foundation, analyse cinq innovations civiles et trouve que, sur trois cent quarante et un événements d'importance moyenne pour leur naissance, 70 % proviennent de la recherche fondamentale.
Ainsi, les scientifiques d'un côté, les militaires de l'autre ont pu trouver d'excellents arguments démontrant des thèses concurrentes (dont l'enjeu est évidemment budgétaire).
De nombreux scientifiques défendent que la recherche est à l'origine de tout progrès.
Sans doute la présence de scientifiques facilite certaines émergences. Sans doute, depuis le XVIIIe siècle, la critique scientifique des pratiques en usage a transformé profondément la technique. Néanmoins les innovations suivantes:
Ce sont des innovations par rapport au marché qui témoignent essentiellement d'une perception de celui-ci.
Ce ne sont pas pour autant les plus faciles à mettre en uvre: la machine à récolter le coton mit près d'un siècle (1850-1945) à être au point, le rnétier Sulzer plus d'une vingtaine d'années (1927-1950). Chaque fois, une foule d'obstacles pratiques, économiques et psychologiques ont dû être surmontés.
D'autre part, les personnalités motrices&emdash;il y en a souvent plusieurs &emdash; ne sont pas toujours des scientifiques et souvent rien ne pouvait laisser- prévoir, dans leur statut social, le rôle déterminant qu'elles allaient jouer : les inventeurs du kodachrome étaient des musiciens, Leblanc, inventeur d'un procédé de fabrication de la soude était un médecin et Morse, inventeur du télégraphe, un peintre.
D'autre part, on observe que le développement massif de certaines recherches suit le succès d'innovations correspondantes :
Peu de sciences échappent aujourd'hui à cette inversion. Même les mathématiques sont influencées dans leur contenu par l'ordinateur. Inutile d'insister sur l'énormité des crédits que la physique doit au succès de l'arme nucléaire.
Il est clair que, dans les secteurs ayant innové, les chercheurs ont de bien meilleurs arguments pour drainer à leur profit les fonds de l'Etat. De leur côté, les industriels y encouragent les explorations systématiques, de manière à ne laisser échapper aucune occasion voisine.
Certes l'orientation des recherches a des conséquences, directes ou non, sur l'innovation. Cependant, il faut avoir connu de l'intérieur les circuits de financement de la recherche pour sentir la puissance du désir de reproduction des chercheurs et les difficultés que subissent corrélativement les idées originales hors nomenclature (sur la théorie sociologique de la reproduction, voir les uvres de Pierre Bourdieu).
Ainsi, contrairement à ce que disent ses représentants institutionnels, ce n'est pas la recherche qui est cause de l'innovation, celle-ci est le fait d'initiatives hétérogènes et improbables (nous ne contestons pas cependant l'efficacité de la critique scientifique des pratiques industrielles; mais est-ce là ce que l'on appelle recherche, tant dans l'université que dans l'industrie?). L'innovation, elle, entraîne la crédibilité le financement et le développement des recherches. En quelque sorte, on cherche là où l'on a déjà trouvé.
LES CAUSES SONT INTROUVABLES
Dans sa hâte à glorifier, la légende projette sur l'innovation un modèle religieux : visité par l'inspiration, puis éclairant le monde de sa Vérité, qu'elle soit surnaturelle ou scientifique.
C'est le contraire, I'innovation remonte de la pratique dans une multitude de tâtonnements têtus, une longue marche vers la crédibilité, au milieu des quolibets. La légende se construit a posteriori. Nombreux sont ceux qui ont intérêt à la propager, y compris l'inventeur, car cette légende répond elle aussi à une attente ; dans son succès, les faits comptent bien moins que sa conformité à ce que l'on croit déjà.
Comme disait Fontenelle:
« Il y a je ne sais quoi de si heureux dans cette pensée que je ne m'étonne pas qu'elle ait eu beaucoup de cours; c'est une de ces choses à la vérité desquelles ont est bien aise d'aider et qui persuadent parce qu'on en a envie. » (Il s'agissait de savoir si les oracles étaient rendus par les démons et avaient cessé par l'arrivée du Christ.)
Ainsi l'économie politique vers 1830 fit d'Arkwright un héros. Il dota l'Angleterre, dit Carlyle, de cette force nouvelle, l'industrie du coton.
Arkwright est un barbier, qui, en 1768, à trente-six ans, avec l'aide d'un horloger, Kay, construit une machine à filer le coton pour laquelle il dépose un brevet. (Nous reproduisons ici la version de Paul Mantoux, à laquelle des travaux plus récents ont apporté quelques nuances (Endrei).) Il réussit à intéresser des banquiers, puis des bonnetiers à son projet; il fonde un premier établissement à Nottingham, puis un second à Cromford où, dès 1779, travaillent plusieurs milliers de broches. Il obtient vers 1774 la levée de l'interdiction des tissus de coton imprimés dits « indiennes » que l'industrie de la laine, menacée par la concurrence de l'importation des Indes, avait fait imposer par le Parlement en 1700, et profite ainsi à la fois de la mode et de la productivité de ses machines.
Plusieurs entreprises prennent une licence de ses brevets mais il a aussi des contrefacteurs et, en 1781, il intente un procès à neuf d'entre eux. Il perd, car le texte de ses brevets est obscur ; en 1785 il en intente un autre qu'il gagne ; ses concurrents contre-attaquent et l'on apprend alors qu'un certain Thomas Highs avait, dès 1767, construit une rnachine identique à celle dont il se prétend l'inventeur, avec l'aide précisément du même horloger John Kay. Cette fois il perd son procès et ses droits. Il continue cependant à fonder d'autres usines et meurt en 1792 riche et anobli.
Trente ans plus tot, en 1738, Wyatt avait déposé un brevet d'une machine ressemblant, à quelques détails près, à celle d'Arkwright ; en 1740, il avait monté une petite usine avec son associé Paul, à Birmingham : elle fit faillite en 1742. Les droits rachetés, une autre entreprise fut fondée qui végéta jusqu'en 1764. Le catalogue des brevets fait mention de deux inventions analogues en 1678, 90 ans plus tôt, par Dereham et Haines et en 1723 par Thwaites et Clifton. .
On retrouve dans cette histoire d'il y a deux siècles les mêmes traits que dans celle du stylo à bille ; l'origine de l'idée est introuvable, mais le moment où elle émerge est celui où elle peut être entendue.
Tout se passe comme si les innovateurs étaient imprégnés, traversés par les attentes de la société qu'ils interprètent et dont ils sont les interprètes. La vie est un théâtre; la plupart des acteurs restent muets, rnais ceux qui parlent s'expriment à leur place; ils jouent, irnprovisant, le rôle que l'on attend d'eux et, avec le temps, le perfectionnent. Dès lors, pour comprendre, il faut observer, non seulernent les acteurs, manifestation visible et directe, mais surtout le public, et comprendre son écoute. Que dire de cette écoute?
Une commande définie et crédible conime celle d'aller dans la lune, ou celle, en Angleterre, que Kenneth Lee fait au groupe de recherche qu'il avait constitué après la Première Guerre mondiale : « trouver un procédé qui rende le coton aussi infroissable que la laine », affichent une attente, provoquent l'imagination. Dix ans après qu'ils eussent été posés, ces deux problèmes étaient résolus.
Il est clair que les écoles de pensée évoquées plus haut se résument dans la construction durable d'une écoute aux fondements nouveaux.
Les techniques de créativité sont des manipulations de l'écoute, portes un instant ouvertes sur le non-dit et trop tôt refermées, qui souvent inoculent aux participants le germe invincible de l'Etrange.
La littérature fantastique elle-mêrne remarquait Borgès, a sa logique. Ce qu'elle exprime retombe toujours dans les mêmes ornières (le temps, la mort, la transfiguration, la présence d'êtres différents) résulte des tensions de l'homrne vivant en société et procède d'une combinatoire presque assez pauvre pour être classifiable. On la sent guidée par une écoute.
En vérité, I'exercice de l'imagination est implicitement contrôlé par la société. Comment ? que peut-on connaître à ce sujet ?
Les exemples cités décrivent les circonstances d'innovations, tentent d'approcher le champ des forces où elles émergent. Mais les causes sont inaccessibles: celui qui fouille dans l'histoire personnelle de l'inventeur ne trouve que hasards et anecdotes sans lien. Celui qui tente d'embrasser les rnouvements de la société tout entière perd la trace de l'idée technique.
Pour interpréter le sens de la technique référons-nous d'abord au message de la tradition philosophique: "la pratique précède la théorie" : un exemple suffit à le saisir : la machine à vapeur précède de quelques décennies la thermodynamique, interprétation théorique de la machine à vapeur (les praticiens s'appuyaient au départ sur la « fausse » théorie du Calorique). Mais ce message philosophique s'incarne aussi dans le détail du processus d'innovation : les acteurs interprètent en permanence ce qu'ils vivent, leur synthèse ne relève aucunement d'une causalité simple et mécaniste. Ceux qui croient possible de l'expliquer comme résultat déterministe de différents « facteurs » identifiables commettent la plus grave (et la plus répandue) des erreurs épistémologiques (et ouvrent de ce seul fait les portes au discours technocratique) .
En vérité on peut décrire le rapport de la théorie à la pratique comme celui du rêve à la veille. Pendant le rêve, on remet en ordre ses pensées, à propos des événements les plus marquants de la journée. Transposé au niveau social cela s'énonce : les recherches (le rêve) s'orientent de manière privilégiée vers les domaines où sont déjà apparues des innovations (les événements de la veille). Ainsi, depuis la Seconde Guerre rnondiale, d'énorrnes crédits de recherche se sont déversés sur la physique des particules, parce qu'il y avait eu la bombe atomique, puis sur la physique du solide, parce que le transistor avait été inventé. C'est bien l'émotion qui suscite les recherches, comme c'est l'émotion qui provoque le rêve, interprétation des événements. Celui qui ne rêve pas devient fou. De même, une société renoncant à la recherche ne saurait donner un sens à son destin.
Ainsi on ne peut espérer reconstruire un déterminisme, un mécanisme de l'innovation pour la raison que celle-ci est produite par des êtres vivants, donc insaisissables.
D'ailleurs les objets techniques eux-mêmes après qu'ils aient été conçus et diffusés évoluent aussi comme des êtres vivants, nous allons le voir.
La chose comme elle vit aime à se cacher.
Héraclite
L'OBJET VIVANT
L'évolution des objets ressemble à celle des êtres vivants. Des organes leur poussent, d'autres s'atrophient : étudiant l'évolution du wagon de chemin de fer au XIX° siècle, Lorenz dit : « on pourrait presque croire étudier la retombée d'un processus phylogénétique de différenciation. On s'est d'abord contenté de mettre une diligence sur des roues de chemin de fer. Ensuite, on a trouvé que l'empattement de la voiture à chevaux était trop court, on a donc allongé cet empattement et par là même toute la voiture. Mais, à ce moment là, au lieu d'inventer en toute liberté d'esprit une forrne de voiture adaptée à ce long châssis, on y a posé, aussi bizarre que cela puisse paraître, toute une série de carrosseries habituelles de diligences ordinaires, les unes à la suite des autres. Ces carrosseries fusionnèrent au niveau des parois transversales et devinrent des compartiments mais les portes latérales, avec leurs grandes fenêtres encadrées de fenêtres plus petites de chaque côté, restèrent inchangées. Les parois de séparation entre les compartiments furent maintenues et il fallait que le contrôleur fasse de l'acrobatie tout le long du train, un marchepied qui faisait toute la longueur et une série de poignées ayant d'ailleurs été prévues à cet effet ». Plus de cinquante ans après le premier wagon apparaît en Europe le couloir intérieur, et encore un demi-siecle après l'absence de couloir et de cloisons, inspirée de l'aménagement des avions.
Lorenz conclut: "ces exemples rnontrent bien l'absence de planification préalable dans l'évolution de ce que l'on appelle les produits de la civilisation. Ils sont au service de certaines fonctions, exacternent comme des organes, et le parallèle entre leur développement historique et le devenir phylogénétique des structures organiques prête fort à penser que, dans les deux cas, des facteurs analogues entrent en jeu, et surtout, que c'est certainement la sélection et non pas la planification rationnelle qui joue là le rôle principal".
Cette sélection, à l'évidence, s'inspire de l'usage: seule la diffusion de l'objet révèle les acceptations, les réticences, I'utilisation, I'écoute. S'il est en éveil, le producteur observe, interprète les bribes qui lui parviennent et repense l'objet. Sinon, tel Henry Ford : il «fournit des voitures de n'importe quelle couleur pourvu qu'elles soient noires», attitude née du confort d'une position dominante, cause du déclin et abandonnée ultérieurement.
La domination, hors d'atteinte pour s'installer cherche à tuer l'objet, geler le mouvement de ses générations successives, qui émergent chacune de la précédente imblable et différente à la fois ; rêve d'arrêter le temps, de prétendre à l'immuable ; croire, ne serait-ce qu'un instant avoir enfin raison, aspirer à se rendormir en toute sécurité.
Hérédité des objets, même travestie par l'apparence : 90 % des pieces de la Renault 5 proviennent de la Renault 4. Mais aussi évolution de l'objet "abstrait", juxtaposition de composantes remplissant chacune une seule fonction abstraite vers l'objet "concret", dont chaque élément s'intègre dans le tout. Ces notions «abstrait » et « concret » semblent paradoxales puisque tout objet est, par définition, concret. Elles ont été introduites par G. Simondon : «on pourrait dire que le moteur actuel est un moteur concret, alors que le moteur ancien est un moteur abstrait. Dans le rnoteur ancien, chaque élément intervient à un certain moment dans le cycle puis est censé ne plus agir sur les autres éléments ; les pièces du moteur sont comme des personnes qui travailleraient chacune à leur tour mais ne se connaîtraient pas les unes les autres.» Au fur et à mesure que l'objet devient plus concret chacune de ses parties collabore plus intimement : les ailettes du moteur, d'abord ajoutées à la chemise pour la refroidir, deviennent partie intégrante et concourent aussi à sa résistance. Les garde-boue, les pare-chocs, les phares, les poignées de porte entrent dans la carrosserie et s'y fondent. De séparées, les fonctions deviennent réunies dans une même forrne objet concret synthétique et simplifié et non plus juxtaposition abstraite de composants signifiant chacun une fonction différente.Tel est le mouvement propre de l'objet technique quel que soit son contexte.
L'OBJET MODELÉ PAR LES INSTITUTIONS
La même convergence se manifeste d'un bout à l'autre de l'industrie: I'audace vient aux petits, elle vient aussi aux débuts.
Comparez le foisonnement baroque des premiers âges de l'aviation, ces machines volantes incroyables tendues de toile et de corde à piano (les premiers ouvriers qualifiés de l'aviation étaient des facteurs de pianos) avec le conformisme des avions actuels, flèches volantes à réaction, concrètes mais presque identiques en comparaison de la diversité des débuts.
Sous nos yeux coexistent des industries foisonnantes, lieu de conception et d'initiative, ou règne l'habitude du changement et des industries stabilisées dont les formes techniques tendent vers un même moule, où les opportunités, même connues, sont repoussées par la main invisible d'un conformisme institutionnel. En télécommunications, on trouve naturel qu'un équipement soit périmé peu après sa mise en service ; dans l'automobile, on aime à souligner que les bases techniques n'ont pas varié depuis 1936. L'âge de l'industrie n'est pas en cause, puisque le téléphone et l'auto sont nés tous deux avec le siècle, mais le premier se trouve en transition, à la fois tiré par une forte demande et poussé par la mutation microélectronique, l'autre non (nous reprenons ici les notions américaines de « technology push » et « market pull »).
Il y a un temps pour l'expérimentation et la diversité, un temps pour l'optimisation et la convergence.
Critiquer, évaluer, sélectionner, optimiser ce qui n'a pas encore eu le temps d'émerger, de vivre sa diversité : présence de l'absurde. Derrière la sélection des innovations se cache la peur, le réflexe d'un pouvoir qui quadrille et contrôle, enferme et détermine, trie et sépare, n'autorise que de minces filets de vie, exsangues et confinés, canalisés, inoffensifs.
Un bureau d'études de trois mille personnes focalisé sur une seule gamme de produits ne peut être audacieux : les tâches y sont subdivisées, l'objet est découpé en morceaux, et ce partage à lui seul guide la production vers la reproduction. Le consentement y est plus lourd, du fait du nombre; la hiérarchie, toute occupée à partager le travail et à régler d'infimes conflits perd en compétence ; la perception du client, rapportée par des intermédiaires au langage obscur, n'ose se détacher du proche passé ; s'y ajoute le conformisme craintif de celui qui se sait jugé sur ses erreurs plutôt que sur ses succès. Résultat : une production de prudents phantasmes, un recopiage des errements anciens par un bon élève appliqué (il en est autrement si ce bureau d'études traite en même temps plusieurs projets très différents, pouvant s'enrichir mutuellement).
Si l'industrie institutionnelle arrive ainsi à se défendre contre sa propre imagination, elle se prémunit également contre l'imagination des autres. Malheur à celui qui hors du sérail, ose avoir une idée : on tentera de le coincer par les distributeurs, par les clients, par les fournisseurs, par les banques. Au besoin on le rachètera pour qu'enfin il se taise. Si par malheur il survit on regrettera de ne pas avoir à sa disposition les méthodes si efficaces de la mafia (encore que, l'on raconte...).
Une industrie arrivée à maturité, cartellisée, assise sur un territoire stable, réduit la diversité de ses produits et simplifie leur forme. Cependant, s'il s'agit d'un bien durable, c'est bientôt le renouvellement qui constitue sa base de ressources. D'où la mise au point d'un rituel du renouvellement, la mode, procurant à dessein des éléments de différenciation (qui parfois singent l'innovation) signifiant son accomplissement.
L'évolution des objets est irrésistible ; même chez le producteur monopoliste, qui réussit à faire prévaloir ses habitudes sur les demandes des usagers, se produit un mouvement ralenti de l'objet, perfectionnement reflet de ses transformations internes. La totale immobilité est inaccessible.
La mode est, pour une corporation, un moyen de canaliser le changement, de le conserver sous contrôle, d'éviter aussi la banalité pour mieux monter le prix. (Pour les produits de consommation, tels que les chaussures et vêtements, on peut observer des écarts de 1 à 5 pour des objets comparables.)
Mais elle sait aussi promouvoir une nouvelle technique. Ainsi, au début du siècle, la qualité des pellicules photos s'est améliorée de telle sorte qu'il devient possible d'abandonner le format 60 x 60 mrn, celui du Rolleiflex pour un plus petit. Edison avait justement, à la fin du XIXe, défini le 24 x 36 avec ses perforations latérales d'entraînement. En 1912, Smith construit une prernière caméra autour de ce format ; en 1925, le Leica d'Oskar Barnack est fabriqué en série ; mais le succès se fait attendre : il se produit après que de grands reporters, comme Cartier-Bresson l'eurent mis à la mode, eurent fait tomber les préjugés qui s'y attachaient encore.
Les véritables innovations émergent souvent à l'extérieur de la profession, là où le terrain est moins surveillé, là où l'on a le temps de se saisir des problèmes.
Ainsi, I'ingéniérie d'après-guerre, née au moment de la reconstruction, a commencé sur des procédés étrangers, qu'elle a améliorés, sans pour autant se lancer dans des conceptions totalement nouvelles; c'est à l'Institut du Pétrole, centre technique financièrement autonome, que sont nés des procédés véritablement nouveaux: forage et prospection en mer, plongée profonde, la gamme des techniques « off shore », et aussi la catalyse de raffinage et l'ingéniérie chimique. On pourrait citer d'autres exemples où soit des centres techniques, soit des écoles d'ingénieurs, soit d'autres industries ont fait évoluer de l'extérieur une profession.
Pour l'ingéniérie, la taille des objets en cause fait obstacle. Une cimenterie, un haut fourneau, un steam cracking, une sucrerie, une verrerie vivent plus de 30 ans et coûtent plusieurs centaines de millions. Expérimenter n'est guère possible : seuls l'extrapolation et le calcul fondent le nouveau procédé. Aussi les objets correspondants se présentent-ils comme une juxtaposition d'éléments aux fonctions différentes (objet abstrait) ils évoluent lentement, et mobilisent des moyens de recherche importants. Ils ne peuvent exister qu'entre les mains de pouvoirs, selon un mode élitiste et optimisateur.
A l'inverse, les objets peu coûteux de consommation courante sont divers et imaginatifs : pour eux, la mise sur le marché est l'expérimentation ; certains cependant atteignent d'emblée une sorte de perfection qui leur donne une longévité exceptionnelle : ainsi le Rolleiflex pour les appareils photos, la Coccinelle Volkswagen pour l'automobile. Ce n'est pas le calcul qui produit ces réussites, mais plutôt une sorte d'harmonie du dessin, une synthèse des fonctions (objet concret).
La conception des procédés industriels manifeste au contraire une laborieuse décomposition, toute asservie à des spécifications impératives issues de contacts lointains et mystérieux avec un client final. Plusieurs dizaines d'opérations successives corrigeant chacune les résultats de la précédente aboutissent, par approximations successives, au produit imposé : (la fabrication du polyuréthane en demande plus de cinquante. Même des produits anciens, comme le papier ou la tôle, nécessitent des dizaines d'opérations successives).
Dans cette démarche, le produit est très rarement et lentement remis en cause. Le poids des économies de fabrication se fait sentir sur le choix des accessoires et des quantités de matière ; il ne remet pas encore en question la forme générale; de telle sorte que l'industrie ne conçoit pas ses produits pour qu'ils soient faciles à fabriquer : d'un côté un client insaisissable, mystérieux et farouche, qui risque de s'échapper à la moindre perturbation ; de l'autre, des usines subordonnées, contrôlées, quadrillées, qui peuvent réaliser ce qu'on leur demande: on ne choisira pas en premier de leur simplifier le travail, même si cela permet des baisses de prix spectaculaires : la démarche d'Henry Ford est exceptionnelle. (Il s'agit ici, non pas de l'obstination dans l'erreur signalée plus haut, mais de Ford à ses débuts qui concut le modèle T en vue de sa fabrication en série, amenant une baisse de prix spectaculaire.)
Les unités de fabrication : conception « abstraite », où certains stades sont séparés des suivants par des stockages, décomposition croissante avec la capacité de l'outil et augmentant alors sa rigidité. Mais aussi intégration progressive des fonctions, donc évolution vers l'objet concret : la coulée continue de l'acier supprime stockages et réchauffages ; la précision des fonderies diminue l'usinage ou permet l'utilisation de pièces à l'état brut ; les chaînes de conditionnement ou d'élaboration (par exemple celles développées sous le nom de cinématique continue par l'ingénieur Bardet) suppriment ou enchaînent des opérations ; I'utilisation des plastiques permet, en un seul moulage, extrusion ou soufflage, de réaliser un objet qui, dans d'autres matériaux, demande une succession d'étapes.
Ces dernières années, les limites du gigantisme sont devenues perceptibles. Tels les grands sauriens de l'ère secondaire, les méga-outils ne peuvent survivre que dans une niche écologique de plus en plus étroite : approvisionnements et débouchés réguliers, absence de perturbation de toute nature. Aussi voit-on naître des unités plus petites ou plus adaptables : les mini-aciéries fonctionnant avec les ferrailles récupérées des grandes villes s'approprient la fabrication des ronds à béton ; les papetiers élaborant des projets de mini-usines de pâte, permettant d'utiliser des forêts domestiques et des unités de désencrage pour recycler les papiers de récupération à l'abri des incidents du marché international ; dans l'industrie mécanique, la construction de machines-transfert attachées à un modèle déterminé (qui d'ailleurs rend impossible une conversion rapide des fabrications comme avant guerre : en 8 mois Renault pouvait alors se transformer en fabrique de chars) paraît devoir céder devant la commande numérique qui, avec des cadences comparables, permet de varier les fabrications.
Les matériels destinés ordinairement à l'industrie participent à la fois des deux modes « abstrait » et «concret»: précautionneux et décomposés mais avec le temps lentement syncrétiques.
Cependant celui qui les commande n'est souvent pas celui qui les utilise. Il en résulte qu'ils expriment aussi les rapports de ce prescripteur avec l'utilisateur réel, qui sont hiérarchiques. L'objet, par sa qualité et ses nombreux réglages, chantera la compétence du premier (I'ingénieur) et affirmera par son aspect rébarbatif et industrieux la subordination du second (l'ouvrier) .
Les rapports de concurrence modèlent l'objet : une multitude de petites firmes cherchera à plaire par une éclosion de diversité et d'imagination ; une industrie cartellisée perfectionnera et simplifiera mais dans le conformisme. Seule la mode l'obligera à des fluctuations d'apparence.
La séduction se tourne alors vers l'inconscient de l'acheteur : I'intérieur douillet, sombre, recouvert de fausses peaux plastique, son mouvement doucement suspendu, la musique évoquant le rythme cardiaque transfigurent l'automobile en matrice. L'extérieur fuselé, d'où les angles et aspérités ont été abolis, qui donne aux objets modernes leur style « suppositoire » est aussi une évocation hétérogène à leur usage réel. Que de moyens mobilisés pour chatouiller des inconscients frustrés!
Les rapports clients-fournisseurs modèlent donc aussi l'objet.
Ainsi les « liens privilégiés » qui s'établissent entre les centrales d'achat des grands magasins et certains de leurs fournisseurs, entre des acheteurs industriels, ou même publics et des vendeurs qu'ils connaissent trop bien sont autant d'obstacles au changement, à la concurrence, à l'adaptation du produit à son usage (les industriels français, qui ont une conception quasi matrimoniale des accords d'entreprise, sont surpris du comportement des américains, que la loi anti-trust oblige à l'union libre).
Cependant, des rapports ritualisés (normalisation) ou rnédiatisés par une institution (centre technique, laboratoire d'essais) peuvent, par simplification être source de perfectionnements.
Les comportements des acheteurs du secteur public sont variés :
Pour l'armement, les spécifications sont fermes : il y a une politique du produit, même si elle est contestable. Pour les équipements de laboratoire ou les instruments de mesure, ce n'est pas le cas : I'initiative est dispersée et l'acheteur public se laisse manipuler par le constructeur (souvent étranger) qui orne son produit de boutons, voyants et carénages séducteurs avec autant d'inspiration qu'un fabricant de parfums.
A l'inverse, les services grincheux des Postes et Télécommunications ont imposé pendant des décennies des téléphones noirs, conforrnes au modèle qu'ils avaient choisi, difficilement vendable à l'étranger, alors que les constructeurs auraient volontiers varié leur gamme. Mieux, après un concours de Design, ils se sont permis de rejeter le lauréat, portant leur nouveau choix sur un combiné gris, médiocre, mais perturbant moins leurs habitudes.
Ce refus obstiné de la fantaisie convient davantage au choix des matériels lourds: anticipant les conséquences aes micro-processeurs, ces mêmes servlces ont encouragé l'industrie à mettre au point des centraux téléphoniques sans pièces mobiles, à commutation entièrement électronique, avec digitalisation du signal, technique inspirée de celle des ordinateurs ; ce faisant, ils lui ont donné l'occasion de prendre de l'avance sur leurs concurrents étrangers.
La SNCF et la RATP ont su définir une politique menant l'industrie à un niveau de qualité ouvrant sur de nombreux marchés étrangers ; alors que, lorsque l'Etat s'est mêlé lui-même de définir des produits, il n'a pu qu'imiter avec retard et sans talent ce qui se faisait ailleurs : le plan calcul, par exemple, s'est lancé avec 5 ans de retard dans une gamme reproduisant les IBM 360, au moment où l'on connaissait déjà l'évolution vers les calculatrices de poche et les mini-ordinateurs.
Si l'Etat s'est de la sorte illustré dans l'erreur, a assisté impuissant à l'échec de ce grand projet et aussi de plusieurs autres, la cause n'en est ni technique, ni financière. Cela paraît plutôt provenir de sa position institutionnelle, qui l'incline à n'écouter que le spectaculaire et le conformiste, même si, à titre individuel, les acteurs eux-rnêmes ont d'autres vues. Car l'Etat à ce niveau est surtout demandeur de publicité (déguisée). Les petites calculatrices n'étaient pas un support convenable : elles signifient l'autonomie non la centralisation ; une modeste commodité pour tous, et non l'affirmation d'un pouvoir scientiste.
En conclusion, les contours des institutions, leurs relations mutuelles déterrninent la vie des objets : les rapports client-fournisseur, les rapports de concurrence, les rapports donneur d'ordre-sous traitant, maison mère-filiale, financiers-entrepreneur, les rapports avec leur propre personnel également. Cet ensemble de conditions externes, de négociations qui sont le contour, la situation objective des institutions, perrnettent d'interprêter leur comportement et ce point vital: la définition des objets. Ceux-ci sont les mots d'un langage, par lequel le producteur communique avec le monde.
LE LANGAGE DE L'OBJET
A travers l'objet, c'est autre chose qui est cherché. Les publicitaires en sont le miroir : ouvrons un magazine de décoration (décembre 1975) on y trouve un bidet, qui s'appelle Chambord, couleur feuille d'automne équipé d'une robinetterie de style : accumulation de sens ! on y voit les deux composantes de l'évocation publicitaire : le modèle culturel, référence à un faste passé et prestigieux : Chambord, robinetterie de style ; et, d'autre part, I'évocation de la nature, des vacances : feuille d'automne.
Un peu plus loin, il s'agit d'une baignoire à laquelle est dédiée cette ébauche de poème :
«Les baignoires voguent vers les Caraïbes dans un cyclone bleu de mousse parfumée. Les robinets murmurent des rythmes de pop music. Le décor est fastueux, dément, californien.»
On retrouve ces deux mêmes composantes ; là, le vendeur n'a pas lésiné sur les détails vacanciers, qui sont d'ailleurs les seules indications pratiques concernant l'objet lui-même : les phantasmes publicitaires ont occulté le réel.
Cet exemple permet de replacer la notion de besoin : que l'acheteur ait besoin de vacances ou d'un statut social, sans doute. Qu'il soit amené à l'exprimer par l'achat du faire semblant d'un bidet ou d'une baignoire est un contresens, qui renvoie à une sorte d'obsession des vacances ou du statut (d'ailleurs vraisemblable dans la société urbaine ) : I'objet tente sans espoir de remplir un vide.
Le contresens et le désordre conceptuels se trouvent aussi bien chez le producteur. Voici un autre exemple : les services commerciaux du SEITA affirrnaient depuis des décennies l'inocuité des cigarettes, lorsqu'on leur demanda de préparer le lancement de la Gallia, cigarette non-cancérigène ; conversion pénible car cette nouvelle venue sous-entendait la toxicité des anciennes ; on ne sut comment faire. Un moment il fut question de la vendre en pharmacie ; on y renonça, mais pour la différencier on lui trouva deux slogans : "défense de fumer, même une Gallia" publicité a contrario, toute résonnante du trouble de ses créateurs : faut-il, ne faut-il pas la vendre ? et "respirer à nouveau l'air frais du petit matin" ce qui, à propos d'une cigarette, est pour le moins surprenant.
S'ils étaient isolés, ces cas ne seraient que comiques. Mais ils sont la vie même du langage industriel.
Chaque profession a son langage. Le nombre de produits différents qui constituent son univers technique est l'équivalent d'une langue. La variété des objets (du vocabulaire) et leurs liens obéissent à des mécanismes linguistiques.
Les vocabulaires professionnels comportent quelques milliers de mots. Le nombre de pièces détachées d'une automobile, le nombre de produits différents d'un supermarché, les variétés de colles, les types de machines outils, sont de cet ordre de grandeur : quelques milliers.
Souvent, la fusion des firmes déclenche des réductions de vocabulaire : on abandonne de petits produits. L'écart est tel entre le grand fournisseur de produits chimiques et le petit client qu'ils ne se comprennent plus. Le premier compte en tonnes, et le second en grammes ; le premier connaît mal le détail des propriétés de son produit ; ils sont vitaux pour le second ; les vendeurs du premier ne connaissent que ce qu'indique le catalogue ; faute de renseignements plus précis, les seconds, n'ayant pas les moyens d'expérimenter, ne peuvent opérer.
Ainsi les produits de l'industrie s'analysent comme un langage.
Aphasie, dyslexie, silences quand la grande industrie fournit la petite. Discours dominateur aussi du donneur d'ordre au sous-traitant, qui omet de faire comprendre à quoi servira sa commande.
Lapsus, métaphores, contresens éperdus s'adressant-aux consommateurs sans visage, cherchant à capter l'attention fugitive.
Mais dans tout cela, qui parle ? qui a le droit à la parole ? tous ou quelques-uns seulement ?
Pour le comprendre, regardons l'objet porteur de pouvoir imprégnant toute la vie quotidienne : la ville.
ARCHITECTURES DU POUVOIR
La conscience de la misère urbaine, qui hante déjà le XIXe siècle, accompagne la naissance d'une pensée nouvelle des relations à l'objet urbain. Les vagabonds, que l'on tue ou bannit au XVIIe siècle, se multiplient au XVIIIe. L'industrie naissante les utilise, en même temps que s'établit le système disciplinaire moderne inspiré de l'ancien quadrillage des villes pestiférées, manifestation de méthode et de raison, capable d'encadrer de vastes effectifs, et que se généralise l'internement comme remède universel à la déviance, qu'elle soit maladie, crime ou folie. On range les hommes.
« Derrière des dispositifs disciplinaires se lit la hantise des contagions » (Foucault) de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre.
Le Panopticon de Bentham dont les principes ont dès le début du XlXe inspiré de nombreux bâtiments : prisons, hôpitaux, écoles, usines, est la figure architecturale de cette composition. On en connaît le principe : "à la périphérie, un bâtiment en anneau ; au centre une tour. Celle-ci est percée de larges fenetres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur correspondant aux fenêtres de la tour, I'autre donnant sur l'extérieur permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale et dans chaque cellule d'enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par effet du contrejour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible.
Mais les divisions de l'anneau, ces cellules bien séparées impliquent une invisibilité latérale. Et celle-ci est la garantie de l'ordre. Si les détenus sont des condamnés, pas de danger qu'il y ait complot... si ce sont des malades, pas de danger de contagion... des fous, pas de risque de violence réciproque ; des enfants, pas de copiage, pas de bruit, pas de bavardage, pas de dissipation. Si ce sont des ouvriers, pas de rixes, pas de vol, pas de coalitions, pas de ces distractions qui retardent le travail, le rendent moins parfait ou provoquent les accidents...
Le panoptique de Bentham
De là l'effet majeur du panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir...
Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible et invérifiable. Visible : sans cesse le détenu aura devant les yeux la silhouette de la tour centrale d'où il est épié. Invérifiable : le détenu ne doit jamais savoir s'il est actuellement regardé ; mais il doit être sûr qu'il peut toujours l'être... Ie roi est remplacé par la machinerie d'un pouvoir furtif..."
L'antiquité avait été une civilisation du spectacle. "Rendre accessible à une multitude d'hommes l'inspection d'un petit nombre diobjets »: à ce problème répondait l'architecture des temples, des théâtres et des cirques. Avec le spectacle prédominait la vie publique, l'intensité des fêtes, la proximité sensuelle. Dans ces rituels où coulait le sang, la société retrouvait vigueur et formait un instant comme un grand corps unique. L'âge moderne pose le problème inverse : procurer à un petit nombre, ou mêrne à un seul, la vue instantanée d'une grande multitude. « Dans une société où les éléments principaux ne sont plus la communauté et la vie publique, rnais les individus privés d'une part et l'Etat de l'autre, les rapports ne peuvent se régler que dans une forme exactement inverse du spectacle..." (M. Foucault, Surveiller et punir.)
La télévision, compensant l'intolérable solitude par un spectacle surveillé et aseptisé, rend inutile la présence de la tour de garde, sans même avoir besoin du perfectionnement imaginé par Orwell (dans son livre 1984) : I'écran qui sert aussi à observer le spectateur, tout en laissant le policier invisible. Simultanément elle restaure le spectacle antique où un petit nombre est vu par une multitude. Mais cette multitude est cloisonnée ; il s'agit en quelque sorte d'un panoptique à l'envers.
Ruse suprême du pouvoir moderne : il suffit que leur attention soit captée pour qu'ils restent séparés, ne pensent plus aux autres et bien moins à euxmêmes. Population hypnotisée, réticente à se parler, gênée pour se coaliser, qui pourra endurer beaucoup, dans le rêve et la dissimulation. L'image du panoptique se retrouve dans l'usine avec ses tâches décomposées contrôlées, chronométrées, vidées progressivement de leur savoir-faire, déqualifiées.
A mesure que l'on s'approche de l'usine, apparaît le quadrillage : les formations techniques prennent une allure disciplinaire, avec leur écriture bâton et leurs feuilles normalisées ; dans les colloques industriels, plus une conférence traite de technique, moins l'orateur enchaîne ses phrases et exprime ses idées : I'exposé prend alors la forme d'une liste de points à vérifier (parfois même émaillée de listings d'ordinateurs) reflet du geste machinal du surveillant du panoptique passant en revue ses détenus.
L'image se retrouve aussi dans l'ordinateur, la mise en fiches, le traitement centralisé, pouvoir visible et invérifiable, qui, partout où il s'exerce, cloisonne et asservit, vide progressivement les tâches de leur sens : analysant à la lumière de nombreux exemples, les conséquences de l'ordinateur dans le tertiaire, les représentants de la CFDT écrivent (les Dégâts du progrès, éditions du Seuil, 1977. 85 % des ordinateurs travaillent, d'après ce livre dans la gestion et seulement 10 % à l'automatisation des productions) : "Ce développement de l'informatique correspond à l'introduction d'une véritable logique de production dans un secteur qui l'ignorait jusqu'alors... en amont et en aval (de l'ordinateur) de véritables chaînes sont organisées. Autour des rnachines s'établissent des circuits de production au cours desquels la matière première (les imprimés, les chèques ou les bordereaux) subit les traitements voulus. L'organisation du travail est entièrement organisée dans une optique taylorienne de specialisation et de rentabilité... En fait, chacun pressent que le travail administratif est en train de se redéfinir. L'autonomie que les employés pouvaient avoir dans leur travail est souvent compromise. Dans tout ce processus, I'informatique a joué un rôle considérable" Ce n'est donc pas seulement dans la prison, I'école et l'hôpital que le principe du panoptique s'est consolidé dans l'architecture, mais aussi à l'usine et dans le travail de bureau. Faut-il donc que les forces qui le propagent soient puissantes et universelles : c'est qu'elles sont issues d'une mauvaise conscience face au spectacle du malheur des hommes.
La question de la pauvreté, dès 1898, inspira à Malthus son essai sur le principe de population ; de 1830 à 1870 Melville, Mumford, Blanqui, Considérant, Marx, Taine et d'autres auteurs constatent la misère urbaine qui inspirera les romans de la fin du xlxe siècle.
Le remède imaginé dès cette époque, devenu depuis réalité, est d'enrégimenter et d'encaserner. Saint-Simon (1760-1825) en est le précurseur : pour lui la finalité de la société est la production ; la science, pouvoir spirituel, et l'industrie, pouvoir temporel, sont les deux piliers du nouvel ordre social. Les ouvriers sont une armée du travail (des escouades commandées par des polytechniciens en grand uniforme!) au service de la production.
Saint-Simon écrit:
« Voilà la conduite qu'a tenue la classe intermédiaire dont vous présentez l'existence comme étant si utile aux industriels. Certainement, les bourgeois ont rendu des services aux industriels ; mais aujourd'hui la classe bourgeoise pése, avec la classe noble, sur la classe industrielle. Les bourgeois n'ont plus d'existence sociale que celle de nobles au petit pied, et les industriels sont intéressés à se débarrasser en même temps de la suprématie exercée sur eux par lés descendants des Francs (par cette expression, Saint-Simon désigne la Noblesse) et par la classe intermédiaire qui a été créée par les nobles, et qui, par conséquent, aura toujours pour tendance de constituer la féodalité dans ses intérêts. »
« La classe industrielle doit occuper le premier rang, parce qu'elle est la plus importante de toutes ; parce qu'elle peut se passer de toutes les autres, et, qu'aucune autre ne peut se passer d'elle ; parce qu'elle subsiste par ses propres forces, par ses travaux personnels. Les autres classes doivent travailler pour elle, parce qu'elles sont ses créatures, et qu'elle entretient leur existence. En un mot, tout se faisant par l'industrie, tout doit se faire pour elle. »
« La France est devenue une grande manufacture, et la Nation francaise un grand atelier. Cette manufacture générale doit être dirigée de la même manière que les fabriques particulières. Or, les travaux les plus importants dans les manufactures consistent d'abord à établir les procédés de fabrication, ensuite à combiner les intérêts des entrepreneurs avec ceux des ouvriers, d'une part, et de l'autre, avec ceux des consommateurs. Le soin d'empêcher les vols et les autres désordres dans les ateliers, en un mot, le soin de gouverner ces ateliers, n'est considéré que comme un travail tout à fait secondaire, et il est confié à des subalternes. » (Saint-Simon.)
C'est à Etienne Cabet (1788-1856) qu'il revient d'avoir tiré les conséquences de la pensée de Saint-Simon sur la géométrie des villes. Dans son Voyage en Icarie, il pousse jusqu'à l'extrême la logique de « l'espace pensé à la place de l'usager de l'espace » :
« Tous les murs sont tapissés de papiers ou d'étoffes, ou couverts de peintures et de vernis, et garnis de tableaux encadrés, renfermant non des peintures mais des impressions instructives et magnifiques sur les connaissances d'une utilité journalière... dans la salle de bains, les tableaux indiquent les procédés de chaleur, la durée qu'il faut pour donner un bain... dans les chambres des enfants, les tableaux leur indiquent tout ce qu'ils doivent faire dans la journée... »
Dans cette logique, il trouve de nombreux traits de la ville moderne : les égouts, la séparation des fonctions presque un siècle avant la charte d'Athènes qui en fera le principe de l'urbanisme moderne : certains espaces sont faits pour loger, d'autres pour travailler, d'autres encore pour se distraire ; et même la séparation des circulations; enfin l'industrialisation du bâtiment par des concours:
« On ordonna désormais que toutes les maisons seraient construites sur ce plan... chacun comprit qu'il en résulterait cet inappréciable avantage que toutes les portes, les fenêtres, etc., étant absolument identiques, on allait avoir la possibilité de préparer, en masses énormes, toutes les pièces constitutives d'une maison, d'une ferme, d'un village ou d'une ville. »
« Les meubles étant absolument les mêmes, chaque famille n'emporte que quelques effets personnels. »
Cabet recommande le communisme (qui, à son époque signifiait seulement vie communautaire), et le machinisme. Marx le considérera comme un des pères du communisme utopique. En fait, dans l'assomption de l'homme producteur, envisagé aussi globalement comme masse et finalement règlementé pour son plus grand bien n'y a-t-il pas une continuité partant de Saint-Simon et Cabet, à travers Marx, jusqu'aux grands ensembles HLM et à l'urbanisme des pays de l'est (la principale observation de Marx concernant l'urbanisme est que les logements vacants ou sous-occupés suffiraient à abriter les mal logés, s'ils n'étaient confisqués par les possédants ; ce qui revient à dire que à cause d'un rapport de force, la population est mal rangée dans les logements). Méme schéma cellulaire et normalisé, mêmes piliers : I'industrie et la science. (Une science avec coupure épistémologique.)
Dès le début du XlX' siècle, apparaît d'abord timidement et sans trop se distinguer de la précédente une autre ligne de pensée, exprimée par Fourier (1772-1837) : celle du Phalanstère, qui mène, à travers Proudhon et la tendance désurbaniste, aux villes nouvelles et au Design.
Si l'architecture générale du phalanstère reste dictée par l'ordre et la technique, et présente des ressemblances avec les précèdentes, il s'agit cependant d'une ville de taille limitée (1 600 personnes chez Fourier, Ebenezer Howard montera à 32000 dans ses cités-jardins en 1902) maîtresse d'un territoire agricole, ou d'une autre ressource suffisant à sa survie ; Fourier parle aussi de propriété composée ; malgré sa manie des rangements, il refuse les formes en damier préconisées par Cabet, les trouvant inhumaines, il pose la question du pouvoir, de l'autonomie, et même de l'autarcie. Au lieu de la séparation des fonctions, il préconise leur intégration dans la ville, au nom d'une vie collective, qu'étouffent au contraire les systèmes cellulaires.
Ces vues du XIXe siècle ne furent pas uniquement théoriques : plusieurs villes icariennes furent fondées aux Etats-Unis, la plus durable vécut 20 ans (1860-1880) et s'arrêta à la suite d'un conflit de générations. Plusieurs communautés inspirées des idées de Robert Owen, proches de celles de Fourier, vécurent quelques années, en Angleterre et aux Etats-Unis. Entre 1859 et 1870, pendant que Haussmann quadrillait Paris, Godin, militant fouriériste construisait dans l'Oise le familistère de Guise, associé à là manufacture de poêles qui porte encore son nom, devenue à la fin de sa vie une coopérative appartenant aux travailleurs. Ce familistère était équipé de dépendances collectives : crèches, service médical, enseignement. Les logements avaient l'eau courante à tous les étages et même des vide-ordures. (Cependant, des règlements durent être édictés pour que les « sociétaires » n'y élèvent pas de lapins.)
La rupture entre ces deux courants s'accentue avec Proudhon qui, à l'époque du machinisme triomphant, émet des doutes : la production n'est pas un but en soi. En Angleterre, à partir de 1860, Ruskin puis son disciple Morris, personnalité du mouvement socialiste, reprennent les idées d'Owen : dissoudre l'industrie dans l'agriculture, retourner à la commune rurale. La machine ne vaut qu'en vue d'un dépassernent du machinisme, d'un retour vers la Nature. Ruskin à ce sujet affiche son admiration pour les cisterciens du Xlle siècle. Avec Morris, il constate que la quantité industrielle s'accompagne de laideur et de mauvaise qualité.
Ce courant de négation de la ville subit des avatars ultérieurs.
Au début du siècle, en Angleterre, Ebezener Howard constate que les grandes villes sont invivables et invente les villes nouvelles, qu'il appelle alors cités-jardins : petites villes de 32000 habitants entourées par une ceinture verte, cultivable, suffisante pour assurer leur subsistance (ce dernier point, fondamental, a été perdu de vue par la suite). En 1904 et 1919 il construit deux de ces cités, à titre expérimental: Letchworth et Welwyn ; une loi, votée après la Seconde Guerre mondiale, servira de cadre à 18 villes nouvelles anglaises abritant maintenant un demimillion d'habitants. D'autres pays, dont la France, I'imiteront.
En URSS, à partir de 1929-30, deux tendances s'affrontent : les urbanistes et les désurbanistes ; les urbanistes se disent raisonnables : ils veulent peupler le territoire de villes moyennes (40 à 50000habitants) d'habitat ouvrier formé de cellules simples individuelles régies par un règlement rappelant la caserne.
Les désurbanistes imaginent la ville linéaire, ou ville ruban parcourue de bout en bout d'un transport en commun à grande vitesse et grande capacité. Ainsi, sur les bords du ruban la population vit à la campagne ; avec ce transport, elle rejoint aisément tout autre point de la ville. Mais le projet désurbaniste demandait des investissements trop lourds. Le Corbusier le tourna en dérision, pour son utopisme. Il défendait, lui, la théorie de la machine à habiter, machine pouvant s'adapter à toutes les circonstances.
Au terme de cette exploration, le panoptique apparaît bien comme l'architecture du pouvoir : elle réussit à séparer les hommes, à les ranger dans les machines à habiter, dans les catégories professionnelles, dans les postes de travail déqualifiés, dans les classes des écoles, les lits d'hôpital ou d'hospice, les cellules des prisons. Par ce moyen, I'exercice du pouvoir peut être laissé à des subalternes (eux-mêmes surveillés par des moyens analogues mais discrets) ; l'architecture est telle qu'ils ne pourront faire autrement que de l'exercer.
Cependant, le panoptique atteint ses limites, qui sont celles de la centralisation : l'engorgement et l'aveuglement au centre, la paralysie et la frustration à la périphérie, quelle que soit leur mutuelle fascination. La prise de conscience se réfère alors non plus au malheur, mais à l'absurde et débouche sur des tentatives d'évacuer le centre. Les villes nouvelles se constituent à la périphérie, aussi indépendantes que possible du centre ; les ordinateurs centralisés laissent place à des réseaux : le nom de l'un d'entre eux &emdash;cyclades&emdash;signifie bien qu'ils sont mis en cercle et coopèrent sans hiérarchie. En même temps, les périphériques reprennent une variété de travaux. Tentative analogue dans le monde du travail avec l'enrichissement des tâches.
Chaque fois, c'est le caractère mal commode, frustrant, inopérant, de l'excès de pouvoir, saturé d'informations au point de ne plus contrôler ni même répondre, qui permet la coalition périphérique.
Il faut dire que la solution à ce problème de la saturation du centre n'est pas nouvelle : à la mort du tyran Polycrate (VIe siècle avant J.-C.), de Samos, le successeur qu'il avait désigné, Maïandrios, refuse de prendre entre ses mains le pouvoir. Il convoque le peuple et proclame l'isonomie. Cela signifie que la communauté, à laquelle le pouvoir est rendu, déposé dans l'agora, place centrale de la cité, est désormais à l'image de la terre, qui, pour les Grecs, occupe le centre de l'univers : ni soutenue, ni posée, mais stable parce que centrale. Dans cette configuration, personne n'exerce le pouvoir ; les chefs de tribus en cercle prennent la parole chacun à leur tour dans l'agora, lieu vide, et les décisions résultent de leur unanimité (retrouvant le palabre des peuples chasseurs). Ce sont les débuts de la cité grecque classique dite isonomique ; vers cette époque est également inventee la synagogue, qui est aussi lieu de réunion et de discussions en même temps que le lieu du culte. Ainsi à l'architecture du pouvoir, le panoptique répond celle de l'agora, avec son centre vide.
Cette architecture, placée sous le signe de la déesse Hestia, est celle du foyer, équilibre participatif, avec l'omphalos, pierre sculptée symbolisant le centre du monde. L'harmonie retrouvée après la période de tyrannie qu'ont connue la plupart des cités grecques (notamment Corinthe, Sicyone, Samos, Milet, Argos Sparte, Athènes) s'accompagne du remplacement de l'homme central par une chose.
D'ailleurs, n'y a-t-il pas continuité entre le pouvoir qui ne répond plus parce qu'il est saturé, et celui qui ne répond pas, parce qu'il est vacant ? Sans doute, à cela près que le pouvoir isonomique est officiellement vide et qu'on ne peut donc lui prêter des intentions qu'il ne saurait avoir.
De ce fait l'émergence des synthèses nouvelles redevient possible.
Après avoir examiné les rigidités des architectures abordons maintenant la conception créatrice: comment l'objet naît-il, dans l'interstice de toutes ces contraintes ?
HISTOIRE DU DESIGN
La conception d'un objet ne peut être qu'un acte synthétique, une prise de parti. L'oublier mène à la non-décision:
L'exemple le plus célèbre de non décision est la Ford Edsel. Pour savoir quelle automobile les américains désiraient, la société Ford fit la plus grande enquête de marché jamais entreprise : tous les détails du véhicule furent passés au crible de l'opinion publique. On construisit alors l'objet selon les indications majoritaires ; ce fut un des plus grands échecs de l'histoire de l'automobile (« la même chose s'est passée sous Colbert pour le meilleur navire du monde, avec une enquête un peu différente. » B. Gille).
Pourquoi ? parce qu'un processus de décomposition&emdash;déduction construction (non-décision) avait été substitué à la prise de parti. On croyait être meilleur en dépensant plus d'argent sur un mode technocratique, on avait en fait vidé la conception de son sens, établi une relation vide.
La naissance d'un projet est indéfinissable : un jour le projet trouve un promoteur obstiné qui lui fera vaincre les résistances ; alors, il aura droit à divers actes de naissance, consécrations de son accès à l'existence institutionnelle.
La conception du produit est une pratique sociale variée. Pour l'entreprise, déflnir son produit est l'acte vital, la prise de position face au reste du monde. Ceux qui prétendent l'optimiser, modernes charlatans, obtiennent une audience en proposant un rite pour conjurer l'incertitude.
Chaque profession, chaque firme a ses rites de conception. Le textile a ses pythies, coloristes et stylistes ; I'automobile ses bureaux d'études (qui, sans doute, se connaissent les uns les autres car ils produisent des modèles bien ressemblants), le livre ses maquettistes, la construction ses architectes (quand on fait appel à eux), l'aviation ses ingénieurs, l'électroménager et le meuble ses designers ou ses traditions.
L'incertitude de la conception a inévitablement provoqué diverses tentatives de prise de pouvoir (certains sociologues expliquent non sans raison que le pouvoir tient au contrôle de l'incertitude... de l'autre). La dernière en date est le Design mais, depuis le XIXe siècle, le discours normatif sur les objets a connu d'intéressants rebondissements :
En Angleterre, le mouvement « Arts and Crafts » (Ruskin, Morris... (voir plus haut leur rôle dans l'urbanisme) déclare que l'industrialisation a amené la destruction du « but et du sens de la vie » ; "des hommes, disait-il, vivant au sein d'une telle laideur ne peuvent concevoir la beauté et par ce fait ne peuvent la ressentir". Il remet en cause l'idée de progrès, souhaite retourner vers les sources premières de la création, réinventer les corporations, les guildes d'artisans, communautés locales d'autoproduction, au sein desquelles l'individualité de l'artiste peut exister: approche personnelle et subjective de l'objet. On dit qu'ils haïssaient la machine au point que, refusant le train, ils allaient porter leurs produits à Londres avec une voiture à cheval. En fait, leurs procédés de fabrication manuels n'ont permis de produire que des objets de luxe pour une clientèle restreinte. L'un d'eux, Ashbee, décu, explique: « d'un grand mouvement social nous avons fait une petite aristocratie travaillant avec une grande habileté pour les très riches » (toujours gourmands de retour à la nature). Malgré cela, ces idées ont laissé leur trace. Certains des mernbres, abandonnant leur intransigeance ont, après 1900, fait bénéficier l'industrie de la grande qualité de leur travail.
En France, dès 1840 était apparue la doctrine fonctionnaliste avec Viollet-le-Duc, Labrouste, architecte de la bibliothèque Sainte-Geneviève et de la bibliothèque nationale, et Eiffel. « Il existe une beauté directement liée au maniement des techniques », écrit le premier et aussi « Toute forme dont il est impossible d'expliquer la raison ne saurait être belle ».
Venant à une époque où l'académisme pastichait le gothique, cette assertion était impertinente. Mais on y sent poindre un autre conformisme, celui de l'ingénieur, cherchant à s'approprier aussi la beauté. Dans un cas comme dans l'autre (académisme et fonctionnalisme) il y a tentative (illégitime et élitiste) de s'arroger le droit de dire le beau en même temps que de créer.
En 1903, Muthesius, après un long voyage en Angleterre, où il observa à la fois l'industrie et le mouvement Arts and Crafts, prend la direction des écoles d'arts appliqués de Prusse ; en 1907 il fonde, avec Behrens, consultant de la firme AEG, le Deutscher Werkbund, réunissant industriels, artistes et artisans.
« Partant de la conviction que l'amélioration de la qualité de sa production est une question vitale pour l'Allemagne, le Werkbund, en tant qu'association d'artistes, d'industriels et de commerçants doit s'attacher à créer les conditions pour l'exportation de produits industriels artistiques.
« Le monde s'intéressera à nos produits quand ils seront l'expression d'un style convaincant.
« Tout retour ou refuge dans l'imitation signifiera aujourd'hui le gaspillage de biens précieux. L'assimilation de nos conquêtes (culturelles) est la tâche la plus urgente de notre temps. »
Le Werkbund recommande aussi la standardisation.
Le premier robot électrique ménager à usages multiples est créé par AEG en 1911, avec de nombreux autres produits (téléphones, lampes). La qualité et le sérieux des fabrications allemandes sont établis pour longtemps.
Après la guerre de 1914-1918, un mouvement s'exprime en Hollande dans la revue De Stijl. Il recherche « de nouvelles relations entre l'artiste et la société », "l'unité dans la pluralité" et déclare: « là parole "art" ne nous dit plus rien ». Il trouve un modèle dans l'architecture domestique japonaise dont il imite la simplicité rigoureuse.
Il manifeste des tendances spiritualistes, voire mystiques.
Mais c'est indiscutablement le Bauhaus fondé à Weimar en 1919 par Walter Gropius, ancien du Deutscher Werkbund, qui domine la première moitié de ce siècle. L'histoire du Bauhaus est fertile en rebondissements ; les conditions de l'Analyse y étaient réunies et celle-ci fut permanente. Personne dans cette institution qui n'ait connu son heure de gloire, aucun qui n'ait échappé au rejet et au plus profond découragement. Pas de concept qui n'ait été essayé, aucun qui n'ait été détruit.
Le Bauhaus est une école de « créateurs artisans ». On y trouve à la fois une réflexion sur les formes, des enseignements techniques sur les matériaux et une pratique effective dans des ateliers. Le jugement esthétique est suspendu ; souvent des enseignants tentent d'imposer leurs canons ; ils se heurtent à Gropius et aux étudiants qui, en fait, dominent le Bauhaus :
« Dès le début, les étudiants eurent deux représentants au conseil des maîtres ; quand il se posait des problèmes de fond, on convoquait des assemblées générales auxquelles prenaient part tous les professeurs et tous les élèves. On y discutait passionnément... Gropius encourageait aussi les élèves à donner leur avis sur les productions du Bauhaus ; rien ne quittait la maison qui n'eut été passé au crible et ne correspondit point à la ligne générale. Il régnait toujours une atmosphère de fièvre. La fin du semestre était marquée par des révolutions plus ou moins violentes. La situation des professeurs n'était pas confortable. Ils devaient avoir réponse aux problèmes du jour et pouvoir justifier de leur existence. » (Catalogue de l'exposition de 1969, Paris cinquantenaire du Bauhaus.)
Le Bauhaus subit deux tentatives de prise de pouvoir. Au début, par Johannes Itten, mystique bouddhiste, créateur visionnaire du cours préliminaire ; il est écarté en 1923. En 1928, Meyer renverse Gropius et prend la direction : il cherche à faire prévaloir une ligne de socialisme scientifique, il est renversé au bout de deux ans. Le Bauhaus, perçu comme un foyer de contestation politique, doit aussi à l'extérieur, lutter pour survivre ; il est chassé de Weimar en 1924 ; il va à Dessau ; en 1930, il a de nouveau des difficultés (chute de Meyer) : puis il se replie dans une usine désaffectée de Berlin, il est fermé définitivement en 1933, sur ordre des autorités nazi, par 200 policiers qui, en même temps, arrêtent 32 élèves.
La créativité du Bauhaus est impressionnante dans tous les domaines : architecture, ameublement, appareils ménagers, affiches, peinture, tissage, sculpture. Nombreux sont les objets qu'il a créés et qui sont encore fidèlement reproduits par l'industrie aujourd'hui. Tout l'art et l'architecture modernes semblent en découler.
Si le jugement esthétique était suspendu (ou renvoyé à un processus collectif après réalisation) cela n'empêchait pas le Bauhaus de se livrer à un travail de recherche conceptuelle sur la signification des formes. A cet égard, une base avait été fournie par la Gestalttheorie du philosophe viennois Ehrenfels (1890) dont les principales assertions sont les suivantes :
Partant de là, le Bauhaus produit un discours interprétatif étrange, servant de support à l'analyse. Ecoutons Paul Klee (Klee et Kandinsky ont enseigné au Bauhaus pendant presque toute son existence).
« Lorsque j'en vins à enseigner, je dus m'efforcer de comprendre ce que j'exécutais le plus souvent d'instinct. »
« Le triangle est venu au monde parce qu'un point a été attiré par une ligne et que, suivant la loi de son éros, il a accompli cette union ; ou bien, inversement, parce qu'une ligne tend vers un point, et se meut en conséquence. »
Pour le cercle, le problème des causes ne présente aucune difficulté : il est engendré par un centre, son histoire part du point. Ce point rayonne dans toutes les directions. On peut aussi dire qu'un pendule commence à osciller, soudain la loi de la pesanteur ne s'exerce plus, et la force centrifuge la remplace.
Le carré a été engendré par une ligne (elle-méme engendrée par un point, qui avait réussi à rejoindre un autre point) ligne qui a été attirée par une ligne parallèle et qui réussit à la rejoindre (Genèse des formes 1922-1925).
Le Bauhaus édite un fascicule intitulé, Point, ligne, plan, témoin de l'attention portée aux significations des formes élérnentaires dans lequel Kandinsky explique :
«La direction vers la droite -rentrer- est un mouvement vers la maison. Le mouvement porte en soi une certaine fatigue et son but est le repos. Au contraire, la direction vers la gauche -sortie- est un mouvement vers le lointain.»
Plusieurs uvres de Klee (l'Attaque, Salutation, le Conquérant) portent des flèches indiquant des directions. Mais, dès 1924, il écrit «cependant, un symbole n'est pas encore en soi une forme plastique. Il faut donc dépasser le signe conventionnel ; il faut donc se passer de la flèche».
Apparemment, les artistes du Bauhaus sont conscients que ces discours interprétatifs sont des cheminements contingents de prise de conscience destinés à éduquer la perception ; Klee précise :
«Ce que nous voyons est une proposition, une possibilité, un expédient. La vérité réelle est tout d'abord invisible.»
«Si, autrefois, on représentait les choses qu'on pouvait voir sur terre qu'on aimait ou aurait aimé voir, aujourd'hui la relativité du visible est devenue une évidence... l'on s'accorde à n'y voir qu'un simple exemple particulier dans la totalité de l'univers qu'habitent d'innombrables vérités latentes. L'accidentel tend à passer au rang d'essence.»
"L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible."
On ne peut mieux définir l'expérience analytique du Bauhaus résumant son apport fondamental.
Il était inévitable que cette tentative finisse par s'accrocher à la fonctionnalité des objets. A partir de 1925, le Bauhaus travaille pour l'industrie, sous contrat : il dessine des meubles, des lampes, des publicités, des stands d'exposition et, évidemment, des bâtiments. C'est le point de départ du Design, en tant qu'approche globale et fonctionnelle de l'objet.
A cette époque, il s'agissait aussi bien de la relation objet-utilisateur que de la relation objet-fabricant. Les modèles sont à la fois dépouillés, pratiques et simples à fabriquer. Certains sont démontables (meubles), d'autres sont spécialement conçus pour être faits en série : en 1909 Gropius n'avait-il pas écrit au président d'AEG pour lui proposer la préfabrication modulaire des logements, considérée encore aujourd'hui comme l'avant-garde de l'art de construire ?
Les anciens du Bauhaus, après sa fermeture, se sont répandus dans le monde. Beaucoup ont émigré aux Etats-Unis ; ils ont construit et enseigné.
Après la guerre, une école de Design a été fondée à Ulm, cherchant à retrouver l'esprit du Bauhaus et approfondir la relation objet-société. Mais déjà, indépendamment, surgissait une critique plus radicale : «Tous ces objets sont démodés et renouvelés selon les nocessités de l'écoulement d'une production en expansion. Le spectacle des rôles multiples vise à obliger chacun à se reconnaître, à se réaliser, dans la consommation effective de cette production répandue partout. N'étant que réponse à une définition spectaculaire des besoins, une telle consommation demeure elle-même essentiellement spectaculaire en tant qu'elle est pseudo-usage : elle n'a de rôle effectif qu'en tant qu'échange économique nécessaire au système. Ainsi, la nécessité réelle n'est pas vue ; et ce qui est vu n'a presque pas de réalité. L'objet est d'abord montré, pour qu'on veuille le posséder ; puis il est possédé pour être montré, en réponse. Des ensembles d'objets admirables sont donc constitués qui ont pour fonction de signifier un standing précis, et même une pseudo-personnalité, exactement identique aux objets qui la représentent » (Extrait de l'Internationale Situationniste).
L'école d'Ulm fut fermée en 1968 à la suite d'agitations ; tentative de la transplanter à Paris sous forme d'un institut de l'environnement en 1969. Fermeture en 1971, par le ministère des affaires culturelles.
Beaucoup d'enseignements, mélangeant le laisser aller et le désir de revivre la grande analyse de mai 68, délaissent la transmission du savoir-faire et font de la critique sociale un préliminaire qui, inépuisable par nature, dure jusqu'à la fin des études.
En contrepoint on voit des architectes, hier gauchistes et devenus mandarins, faire de l'académisme digne du siècle dernier caressant en secret les voluptés retrouvées du dessin de la feuille d'acanthe.
L'analyse s'est dénouée faute de matière, et par suite d'un silence sur ce qui aurait pu remuer les concepteurs: les conditions de travail, les jeux, jouets et loisirs, la protection du consommateur, I'autoproduction, les pays en développement.
En 1970 le ministère de l'industrie crce un conseil supérieur de l'esthétique industrielle ; en 1975, on lui coupe les crédits.
Le Design, discipline maudite parce que globale, mais renaissant de ses cendres après chaque assassinat: représentant un savoir-faire spécifique, ne se réduisant aucunement à la juxtaposition de savoirs parcellaires, il contient une négation implicite du processus de découpage disciplinaire, expression d'un pouvoir capillaire panoptique et paralysant.
D'autre part le Design lui-même se pose nécessairement en tant que pouvoir, lieu d'émergence d'une conscience autonome, et à la fois d'une pratique. Double concurrence, spirituelle et temporelle, aux institutions en place ; lutte de l'instituant, innovateur cherchant à faire prévaloir à travers l'objet sa vision synthétique du monde, contre l'institué, le constitué avec ses défenses, ses réticences et ses résistances.
Le mode d'existence du Design a été une succession d'explosions suivies de diasporas et de dégradations mercantiles. Mais ces coups de boutoir ne sont que des préliminaires à sa naissance.
Le « vrai » Design est multiple ; il se réfère à une question centrale, avec ses deux volets : comment une société (une culture) produit ses objets ; comment les objets, en retour, transforment cette société.
L'ETHNOCIDE
L'objet n'est pas neutre. Il transforme la société. Chaque civilisation a ses techniques de survie : chez les Eskimos, la fabrication du kayak ou des vêtements est vitale ; l'erreur se paye en vies humaines ; la moindre perturbation de ces techniques représente un enjeu tel que mille précautions l'entourent; elles sont cependant déjouées :
Ainsi, l'introduction du couteau, en échange de quelques peaux de phoque, transaction percue comme avantageuse de part et d'autre, produit les effets suivants :
S'ils avaient pu prévoir cette évolution, les Eskimos s'y seraient refusés. Il se peut aussi que, à l'image des Indiens d'Amérique, leurs enfants soient saisis d'un désir de retour aux sources et déclenchent un combat sacré pour la survie de leur culture.
Il s'agit en effet d'un ethnocide par les objets : tandis que le génocide est la destruction physique d'un peuple, l'ethnocide est la destruction de sa culture (et s'accompagne souvent d'un accroissement de ses effectifs) (voir à ce sujet les travaux de R. Jaulin: la Paix blanche (UGE 10/18) et les Chemins du vide (éditions 10/18 et Christian Bourgeois éditeur).
C'est là le point de départ de l'analyse, soulignant le poids d'un objet, rnême petit.
Si le vendeur du couteau, de la tôle ondulée, du ciment ou du coca-cola peut plaider l'innocence, il n'en est pas de même du vendeur d'armes. Préoccupés avant tout de maintenir l'emploi, les pays développés ont profité de la protection de leur armement nucléaire pour vendre sans risque des armes classiques aux pays pauvres. De telle sorte que l'accès à la technologie moderne se fait chez eux par le conflit. L'objet en excès, poussé par la menace du chômage, pénètre en force, ouvre la brèche aux autres, s'impose.
Que dire, dans notre société, tout encombrée de biens et de services. A chacun correspond un ethnocide partiel, qui se fond dans l'ethnocide général. L'introduction des objets s'est faite de manière « sauvage » sans anticiper leurs conséquences, ni tentèr de les maîtriser. Aussi ont-ils proliféré et risquent-ils de transformer l'homme en une larve destructrice.
«Ils mangent les enfants de leurs enfants» disent les Indiens désignant notre imprévoyance. Quel est le sens de cette activité fébrile, machinale, non voulue ? Où sont ses limites ? Une seule et même question : celle du plein ou du vide, celle de la place de l'homme dans la nature ou hors d'elle, celle de la médiation par les objets, ou de leur production effrénée.
Celle de l'apprenti-sorcier, homme submergé par les productions d'institutions qui lui échappent.
Au terme de ces deux premiers chapitres, on comprend l'enjeu de l'analyse institutionnelle : derrière chaque exemple abordé, à l'occasion de la naissance, de la vie, des dévastations même commises par les objets, se profilent des êtres encore mystérieux qui se parlent entre eux et se répondent, exercent des pouvoirs, acceptent ou résistent : les institutions.
Le lien que l'on ne voit pas est plus fort que celui que l'on voit.
Heraclite
Identifier les résistances à l'innovation, c'est d'abord comprendre la logique sous-jacente aux comportements institutionnels, logique de la réceptivité. En la matière, ce qui est exprimé ne sera jamais qu'une infime partie de ce qui ne l'est pas ; mais placer sous les projecteurs des éléments qui seraient restés dans l'ombre transfigure et transforme les comportements. C'est l'analyse.
PSYCHANALYSER LES INSTITUTIONS ?
Les notions utilisées en psychanalyse sont le support d'une technique de transfert. Elles tiennent leur validité de ce que le transfert fonctionne. L'expérience a d'ailleurs montré que plusieurs vocabulaires, plus ou moins compatibles étaient capables de le faire fonctionner. Il en est sans doute de même si, quittant le plan des personnes, on passe à celui des institutions. On peut donc se demander : le vocabulaire psychanalytique est-il utilisable au sujet des institutions ?
Porter un diagnostic d'hystérie à une institution ne manquerait pas de sens. Parler de régression, de stade oral ou anal non plus.
Sans doute, chacun a pu voir une institution contracter une névrose : ses représentants réagissent anorrnalement à l'évocation de certains événements, plus encore que s'ils étaient personnellement mis en cause. Ils s'enflamment et protestent ou bien se renfrognent, et tentent par divers moyens d'écarter le sujet. Lors de certaines phases, l'institution devient hypersensible, détecte de très loin les approches des zones douloureuses, au point qu'elle s'oriente en fonction de leur proximité.
On rencontre aussi des paranoia institutionnelles : qui n'a entendu dire «on ne nous aime pas», «on nous en veut», attitude qui atteint son paroxysme dans le jeu de l'institution persécutée, obligée de se défendre contre un ennemi insaisissable et omniprésent. Telle était, par exemple, l'armée française au temps de l'affaire Dreyfus. Cette paranoïa s'accompagne du sentiment que l'ennemi est dans les murs ; I'institution se sent habitée par des forces qui lui sont étrangères, maléfiques et mieux organisées : l'ennemi intérieur.
C'est surtout dans les filiales de grandes institutions que l'on peut observer des relations dipiennes avec la maison mère : référens aux valeurs, à l'esprit maison, sentiment d'éloignement, d'abandon, désir de rentrer dans le giron du "siège", de l'autre côté un financement maternel, au-delà du raisonnable des filiales déficitaires, I'invention de nombreux petits truquages dissimulant leurs insuffisances, doublée d'agacements et de scènes de déception. De telle sorte que la mère et la fille toutes tournées l'une vers l'autre en viennent à oublier le monde extérieur et leur raison d'être.
Dans les moments plus incertains, on voit des institutions connaître des régressions : elles fouillent leur passé, cherchent leur sens et leur rôle, afin de reconstruire leur identité. A ce propos des travaux récents de psychanalyse représentent le moi comme une enveloppe, une peau tenant ensemble des choses hétéroclites. Les accidents de la vie affective peuvent trouer cette enveloppe qui alors se vide : le sujet a le sentiment de ne plus exister ; pour reconstituer sa personnalité, il faut repartir de loin, dans le passé, en reconstruisant pièce par pièce. Image révélatrice pour les institutions qui ne survivent qu'entourées d'une peau invisible dont elles colmatent fiévreusement les fissures, qui parfois se retrouvent vidées de leur substance, à la recherche de raisons d'exister.
Cependant, tous les mots de la psychanalyse ne sont pas transposables sans changement : ainsi, la schizophrénie, maladie grave dans laquelle la personnalité du sujet est éclatée en plusieurs entités qui tentent de mobiliser simultanément son esprit, provoquant des hallucinations et une difficulté permanente à connaître le réel est, pour les institutions, un état naturel sinon normal ; du moins dans notre société où, dispersées entre différentes personnes aux liens lâches et habitées par des clans aux conceptions hétérogènes, elles sont toujours menacées dans leur unité.
Ainsi, il est possible de projeter des notions de psychanalyse, comme aussi des notions globales telle que celle de lutte des classes. Mais l'analyse des institutions conserve une spécificité.
Les lois de Parkinson, le principe de Peter, se sont vite répandus ; ce fait exprime une demande de concepts qui ne soient ni la projection du niveau individuel, ni celle du niveau de la société tout entière. Malgré leur succès, ces tentatives ne sont qu'une première approche dévoilant quelques mécanismes. Il nous faut maintenant aborder les institutions pour ce qu'elles sont : des êtres vivants en lutte.
L INSTITUTION, TRACE DE LA TRIBU
Le mot d'institution est employé ici au sens large, voisin de celui que les auteurs américains donnent au terme organisation. Mais comme le caractère organisé des êtres étudiés constitue en soi un présupposé contestable, une connotation parasite dont la rigueur européenne ne saurait s'accommoder, le terme d'institution a été préfér&ea