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Introduction à l'économie cognitive
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Editions de l'Aube, F-84240, La Tour d'Aigues,
Tél +33 (0)4 90 07 46 60, Fax +33 (0)4 90 07 53 02
Le champ de l'économie est limité |
Les connaissances |
La survie |
L'essence de la technique |
Autojustifications |
Hors marché |
But de cet essai |
Philosophie libérale |
Les communs |
Culture et langage |
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L'Histoire |
Mésopotamie |
Premiers logiciels |
Symbiose |
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Un autre regard |
Mesures |
l'Aéroport |
Cognitive ? |
Survie et spécialisation |
Maintenant ? |
Economie de la reconnaissance |
Les trois logiciels |
Les trois pouvoirs et la conscience |
1- La vigilance |
2- La saturation |
3- Maffieux ? |
4- Emergence de l'innovation |
5- Le savoir-faire |
6- Simulacres |
7- La pratique |
Victoire ? |
Les États |
Pronostic |
1 Programmes |
2 Lobbies |
3 Travail |
4 Écriture |
5 Survie |
Il y a 33 ans, j'entamais ma vie professionnelle en construisant les premiers modèles physique financiers pour le Commissariat Général au Plan. Jeune ingénieur nourri de mathématiques modernes, imprégné de l'idéal d'honnêteté intellectuelle qu'elles expriment, je n'étais pas prêt à accepter qu'un objet aussi complexe et mal mesuré que l'économie puisse être valablement représenté par quelques grossières équations. Je faisais ce travail à contre coeur.
Au fond de moi-même, j'ai, dès le départ, suspecté les modélisations d'être des escroqueries involontaires, d'autant plus néfastes qu'elles servent de justification à des politiques contraignantes. Voyant, après les chocs pétroliers, la mendicité réapparaître dans nos rues, puis s'accroître, je ressentis une sourde indignation devant la langue de bois des instances officielles, qui, face à ces drames humains, répètent imperturbablement le même discours insipide et inefficace appris dans les grandes Écoles.
Mais à l'époque je ne voyais pas encore très bien quoi proposer d'autre qui soit plus clair et légitime. Connaissant l'habileté des groupes d'intérêt à récupérer les idées qui les arrangent en ignorant celles qui les gênent, je résolus d'attendre que les choses s'éclaircissent dans mon esprit, plutôt que de prendre intempestivement la parole, comme l'ont fait tant de mes contemporains, sur des idées confuses dont la mise en pratique risque de se retourner contre les objectifs qu'elles prétendent servir.
Il faut dire que ma génération, successivement entichée de Marxisme, de Trotskisme, de Maoïsme et du modèle (sic) Yougoslave de décentralisation , pour retourner finalement à la case départ avec l'ultra libéralisme, a couru, on peut le dire aujourd'hui, d'illusion en illusion.
L'état lamentable où se trouve la Russie six ans après son "ouverture" à l'économie de marché, la pauvreté et la violence de toutes les grandes villes du monde, à Bombay comme à Los Angeles, alors que la technique permettrait de donner une vie décente à tous, montrent clairement la faillite des doctrines économiques, y compris le libéralisme.
J'ai pressenti que d'autres approches plus réalistes étaient possibles quand je me suis occupé de politique d'innovation, pendant les années 70. Les outils conceptuels pertinents ne pouvaient pas provenir des économistes. Raisonnant en statistiques agrégées, ils ne voyaient pas les innovations. La logique de l'évolution restait donc hors de leur champ de perception.
J'ai alors trouvé dans l'histoire des techniques, l'éthologie, la socianalyse et l'analyse institutionnelle des enseignements précieux, préparant à une approche plus complète de la réalité . Mais c'est seulement à la fin des années 80 que la combinaison de l'approche cognitive et de la théorie de l'innovation s'est imposée à moi comme devant prendre le relai de l'économie classique.
Le champ de l'économie est limité
Tout d'abord, l'économie baigne dans une réalité plus vaste que le champ d'investigation des économistes. D'ailleurs, les circuits économiques, c'est à dire ce qui fait l'objet d'échange, ne concernent, jusqu'à la Révolution Industrielle, qu'une part minoritaire des productions humaines.
Depuis l'Antiquité, la culture marchande est présente. Dès l'invention de l'écriture (-3000) par les Mésopotamiens, la codification des échanges apparaît. La puissance de Carthage dans l'antiquité, comme celle de Venise à la Renaissance, viennent de la maîtrise des circuits commerciaux méditerranéens et de la virtuosité que leurs peuples manifestent dans les transactions. Le monde est, depuis des millénaires, parcouru de routes -la plus connue est la route de la soie- où transitent les produits merveilleux des civilisations lointaines.
Mais ces choses restent dans les mémoires précisément parce qu'elles sont exceptionnelles. Le quotidien, pour le plus grand nombre, c'est, jusqu'à la Révolution Industrielle, l'auto production et la terre, base de survie.
A partir du douzième siècle, les marchés se développent, malgré les réserves de l'Église, qui qualifiait à l'époque de "lieu de perdition" ces épicentres où l'argent fait tourner les têtes. Au treizième siècle, le pourtour de la mer Baltique, collectivité de ports marchands connue sous le nom de Ligue Hanséatique, connaît un essor commercial et financier exceptionnel, où se dessinent déjà les contours du capitalisme moderne.
Néanmoins, si l'homme du Moyen âge va au marché, c'est avec retenue. Il échange ses surplus, et garde par devers lui assez de terres, de bétail, de potagers et de productions diverses pour pouvoir vivre de ses propres ressources et faire face aux aléas. Le citadin aisé, qu'on appellera plus tard bourgeois, possède une maisonnée rurale (la "manse") capable de pourvoir à ses besoins en cas de difficulté.
Ainsi, avant la Révolution Industrielle des 18 et 19° siècles, l'économie, c'est à dire ce qui passe par le marché, ne représente qu'une fraction superficielle des productions, comme les vagues à la surface de l'Océan. La richesse ne se mesure pas au revenu, lequel ne représente que la partie échangée, donc marginale des productions, mais au fait de posséder ou avoir des droits sur une terre nourricière.
Les connaissances
Cette situation s'exprime dans la répartition des connaissances : le paysan médiéval possède un savoir faire diversifié. Il n'a pas accès à un "savoir" validé par une expérimentation de type scientifique, mais il sait se débrouiller en toutes circonstances.
Quelque temps avant l'an mil, le réseau des monastères commence à capitaliser les connaissances agricoles sur plusieurs récoltes, introduisant une démarche pré-scientifique dans la sélection des semences et des animaux. Une littérature agronomique se constitue, dupliquée par les copistes et diffusée dans le réseau des monastères.
Jusqu'à l'imprimerie (1450), les moines ont le monopole de la conservation et de la diffusion du savoir. A partir du douzième siècle, leurs connaissances percolent dans la société rurale par le canal des 700 monastères cisterciens disséminés dans toute l'Europe, où les paysans viennent puiser les informations techniques qui les intéressent.
Il s'ensuit un bond de l'innovation et de la productivité, suivi d'une croissance de la population, qui double en deux siècles. Certains historiens l'expliquent par l'amélioration du climat, d'autres évoquent la reconstitution des marchés. D'après les informations que j'ai pu recueillir, le facteur dominant est bien plutôt la diffusion du savoir-faire dans la société rurale, conséquence de la "révolution cistercienne", selon le processus suivant :
Après le départ des chevaliers aux croisades (1095), les monastères peinent à percevoir les redevances de leurs immenses domaines. Leurs trop lourdes charges en personnel les mettent en difficulté financière. Ils se tournent alors vers le travail manuel et la technologie pour redevenir autonomes, c'est à dire capables de vivre de leurs propres productions. Puis, dans un même mouvement, ils diffusent dans les campagnes environnantes les connaissances (la sélection des semences et, plus généralement, la capitalisation des observations agronomiques sur de nombreuses récoltes) et les tours de main qu'ils ont acquis.
Par rapport au paysan du Moyen âge, l'homme moderne a bien davantage accès aux informations. Mais il a perdu en savoir-faire ce qu'il a gagné en savoir. Il ne sait plus survivre en forêt, ni même vivre de sa propre production. Il est devenu dépendant de la société marchande. Ainsi, le marché ne jouait qu'un rôle marginal. Il est devenu aujourd'hui l'essentiel. Même les ruraux achètent leur nourriture au supermarché.
La survie
Insensiblement, l'extension de l'économie dissout l'autonomie. L'individu -ou le petit groupe villageois- ne maîtrise plus sa relation au monde. En quelques générations, un instant dans l'histoire de l'Espèce, il a subi un ethnocide au ralenti, sans morts ni batailles. Il a perdu sa capacité de vivre hors du grand système économique. Personne ne l'a décidé. La machine transactionnelle, aidée par la Science et la Technique, a produit ses effets.
Un groupe d'hommes modernes ne survivrait que quelques semaines à la lisière de la forêt de la vallée de l'Omo, là où l'espèce humaine a si brillamment commencé. Dès lors, peut-on dire que l'homme a vraiment progressé ?
Peut-être, direz vous, mais nous avons tant d'abondance ! Et cette remarque n'est-elle pas déplacée, alors que nous allons parler de l'économie du vingt et unième siècle ?
Je répondrai qu'on ne peut aborder aucun aspect des sciences humaines, y compris l'économie, sans se référer à la question de la survie.
L'éthologie nous enseigne que tout, non seulement la morphologie des organes, mais aussi les comportements et les croyances, peut être rapporté à la problématique de survie, de la même manière qu'en géométrie les objets sont rapportés à leurs coordonnées cartésiennes.
Les éthologues affirment aussi que même nos désirs sont le résultat de l'adaptation aux conditions objectives de survie que l'Espèce a connu quand s'est constitué sa spécificité génétique, il y a plus de deux millions d'années, soit 80 000 générations. Mais, comme le fait observer Desmond Morris, les conditions actuelles ont changé et nos désirs sont faits pour un environnement qui n'est plus.
Ceci pose une question très délicate aux économistes. Si en effet le désir de la population, archaïque, n'est pas encore réadapté aux nouvelles conditions de vie, alors peut-on considérer qu'il est légitime à définir le souhaitable ? Et s'il ne l'est pas, alors qu'est-ce qui l'est ? Plus précisément, y a-t-il, au delà des désirs individuels, une trajectoire de l'Espèce s'imposant aux volontés particulières ?
L'essence de la technique
C'est sans doute ce type d'interrogation qui a mené Heidegger à parler de l'essence de la technique comme imprégnant le devenir social par delà la volonté des individus. Le mouvement de la technique serait un mécanisme par lequel l'interaction de décisions apparemment libres engendre un ensemble qui ne l'est pas. Bien plus, Heidegger parle de la technique moderne comme d'une réquisition (Ge-stell) s'imposant à la société comme aux choses. Il oppose l'harmonie de la "poïésis" artisanale exprimée dans les anciens ponts de bois qui franchissaient le Rhin à la dureté du barrage en béton réquisitionnant la puissance du fleuve.
Ce gestell est une interprétation valide, quoique brutale, de l'apogée de la mécanisation : sous le prétexte de satisfaire les "besoins" économiques de l'Homme, l'Homme réquisitionne la Nature et, pour effectuer ce travail de réquisition, réquisitionne l'Homme lui-même. D'où une immense contradiction, qui expulse la société d'elle-même et cause cette incessante agitation, comparable à celle d'une fourmilière qu'un cataclysme aurait éventrée.
Constatant que, depuis les années 80, le système technique mondial amorce une transition de la civilisation industrielle vers la civilisation cognitive, j'ai proposé une autre approche. Je ne cherche pas à contredire Heidegger, mais à le replacer dans son époque. Il écrivait après la seconde guerre mondiale, après que le système industriel ait culminé dans une atrocité : l'industrialisation de la mort. On comprend bien qu'il ait centré son attention sur cette immense machine qui broie tout, y compris les hommes.
Depuis, les prémices de la civilisation cognitive sont apparus, et la technique "post-moderne" n'est plus la technique "moderne" au sens de Heidegger. Nous avons à élaborer une autre vision pour les temps futurs.
Pour ma part, je vois l'essence de la technique comme une pro-grammation. Étymologiquement pro-grammer, c'est écrire à l'avance, dans la matière, l'usage qui en sera fait. Les objets techniques, en effet, sont la concrétisation du projet humain qui les sous tend : l'assiette est l'inscription du projet de manger, le verre celui de boire, le siège celui de s'asseoir.. Toute la technique peut être vue comme une immense écriture.
La technique est du rêve incarné. En cela, elle dépasse le jeu des intérêts. Seule l'exploration de l'Imaginaire permet d'en approcher la nature.
Le déploiement planétaire de la technique est aussi construction d'une Techno-Nature .
Depuis l'invention de l'agriculture, il y a dix mille ans, l'Homme projette (inscrit) dans la Nature l'ordre de son esprit : il sème en ligne, il range, organise, délimite, sélectionne les semences et les animaux, construit des abris et des outils, effectue un travail constant de maintenance de cet ordre.
Il remplace donc la Nature sauvage par une Nature domestiquée, ou Techno-Nature, laquelle est désormais planétaire, puisque même les derniers grands espaces "naturels" (les forêts tropicales et les océans) seront placés sous protection ou cultivés (aquaculture) au siècle prochain.
Ainsi, la réflexion sur l'essence la technique nous renvoie à l'écriture . Or, écrire est, en soi, un acte structurant à la fois la pensée et l'action. Il enclenche des enchaînements nouveaux et participe à la création. Il enferme aussi et exclut ce qui n'entre pas dans la logique de ses règles. Avec la généralisation de l'écriture, multipliée par ses formes digitales, c'est toute une machine sociale qui s'est mise en marche, dont nous commençons à peine à comprendre les rouages.
Il est vraisemblable que le fait d'être devenus incapables de survivre hors du circuit économique est une de ses manifestations. C'est une véritable mutation dans l'histoire de l'Espèce Humaine. Elle s'est d'ailleurs récemment accentuée : après la défaite de 1940, par exemple, les parisiens pouvaient encore trouver moyen de se replier à la campagne chez des parents ou des amis et survivre tant bien que mal des productions locales. On n'ose imaginer ce que serait aujourd'hui pareil exode ! Et les trop nombreux camps de réfugiés qui parsèment la planète témoignent de l'incapacité des peuples de toutes civilisations de survivre sans aide alimentaire et sanitaire.
Auto justifications
En compensation, depuis quelques siècles, dans la mythologie occidentale, l'autonomie est périodiquement réaffirmée comme, sinon une vertu, du moins une performance exemplaire et rassurante. Robinson Crusoë, présenté comme un anglais moyen, démontre sa capacité à mettre en valeur une île déserte, mieux que les indigènes, avec ses seules connaissances usuelles d'européen "civilisé" : auto justification du colonisateur apportant les bienfaits de la Civilisation aux peuples primitifs !
L'ingénieur de Jules Verne accomplit de semblables exploits. En réalité, l'industrialisation dont il est le représentant, triomphe en éliminant les savoir-faire artisanaux. Elle remplace la sensibilité du métier par le discours de la Science. Elle substitue à la poésie de l'artisan les machines servies par des travailleurs déqualifiés. Et l'Ingénieur, porte drapeau de cette rationalité froide et conquérante, saurait tout seul, mieux que les anciens, maîtriser la Nature et faire face aux éléments. Allons donc !
Il s'agit, là aussi, d'un discours de propagande. La Raison n'est pas mise au service de la Liberté. Pervertie, elle accouche d'une machine sociale qui met en coupe réglée, au service de la production, la vie de la majorité, tout en éradiquant ses capacités de survie autonome. L'industrialisation a besoin de figures emblématiques pour justifier son ethnocide. L'Ingénieur de Jules Verne en est une, comme Robinson Crusoë était celle de la colonisation.
Elle a besoin aussi d'une justification forte et cohérente, qui établisse de soi disants fondements à son pouvoir. Ce sera le discours économique libéral. De Adam Smith à Debreu, ce discours établit une modélisation de la production et montre le jeu du marché comme le meilleur possible pour optimiser la satisfaction des acteurs, évaluée en termes de consommation maximale au prix d'un travail minimal.
Hors marché
Le lecteur s'étonnera peut-être de voir commencer un essai économique par l'évocation de auto production et du hors marché, qui sont précisément ce qui sort de l'économie. Je répondrai que, malgré les apparences, l'homme moderne ne peut pas et ne pourra jamais faire abstraction du hors marché. D'abord, faut-il le rappeler, parce que l'essentiel n'a pas de prix et n'est pas à vendre. Mais aussi parce que, quand viennent les crises, on voit réapparaître les potagers , le bricolage et des centaines d'autres pratiques permettant de se passer de l'argent qu'on est plus en mesure de gagner.
Dans un village du sud de la France s'est créée une monnaie spontanée à usage local pour acter et équilibrer les échanges de prestations en nature entre les villageois. Dans l'Est de la Russie, des tribus d'Inuits, privées par la crise de leurs rentrées en roubles, ont repris les techniques de survie de leurs ancêtres, que quelques anciens connaissaient encore. A l'échelle mondiale, des centaines de millions de sans domicile fixe, expulsés de l'économie, sont obligés de réinventer des moyens de subsister sans ressources monétaires.
Maintenant que nous sommes désarmés devant la perspective de survivre hors des circuits de l'échange, nous mesurons la fiction des personnages emblématiques que sont Robinson Crusoë et l'ingénieur de Jules Verne. Nous commençons aussi à mesurer l'irréalité de la modélisation économique, qui ne prend en considération que les quantités produites et consommées au détriment de l'essentiel, c'est à dire la manifestation de la Vie, en particulier la capacité de survivre.
But de cet essai
Toutefois, le but du présent essai n'est pas de rajouter un texte supplémentaire à l'abondante littérature critiquant la soi-disant science économique. Cela ne servirait à rien, car l'expérience montre que, plus elle est critiquée, plus elle s'impose dans les faits comme cadre de référence des décisions. "Ca ne marche peut être pas très bien, mais on n'a rien d'autre à mettre à la place. Alors, contentons nous de corriger les défauts les plus sensibles.", tel est en résumé le discours dominant depuis l'ouverture des pays de l'Est.
Or, après une vingtaine d'années de cheminement intellectuel dubitatif sur ce sujet, accompagné d'interrogations sur les conditions de l'innovation, la prospective et l'histoire des techniques, je suis maintenant convaincu qu'il est possible de proposer une autre approche, plus fondée, de la réalité économique, que j'appelle l'économie cognitive. Et cette approche mène, dans bien des cas, à des décisions différentes de celles inspirées par l'économie classique.
Je vais donc essayer d'expliquer ce qu'est l'économie cognitive, quels sont ses fondements, ses raisonnements et donner quelques exemples de diagnostics et de recommandations concernant le monde contemporain. Mais il faut d'abord remonter aux sources.
Ce que l'on appelle économie n'est pas un être en soi, que l'on pourrait appréhender indépendamment de la Société et de la Nature. Les considérations qui précèdent sont là pour montrer précisément qu'elle plonge dans quelque chose de plus vaste, dont elle est une expression particulière, qu'il faut replacer dans le grand mouvement de l'Histoire de la Vie.
Les modèles sont des modèles, et la réalité, c'est la réalité. Prendre un modèle pour la réalité, cela s'appelle de l'idolâtrie. C'est le principal piège intellectuel des "théories économiques". Il est du même ordre que celui qui consiste à prendre l'effet pour la cause, la manifestation pour le manifesté, le résultat pour un objectif, le signe pour la chose signifiée et le veau d'or pour une divinité.
S'il n'y a pas de modèle global de l'économie, il est néanmoins possible de construire une phénoménologie économique. J'entends par là l'identification de "phénomènes", considérés par hypothèse comme caractéristiques de l'univers économique, et dont on souhaite établir une lecture aussi pertinente et exacte que possible.
On peut se faire une assez bonne idée de ce que sont ces "phénomènes", en imaginant que la société (et même la biosphère en général) est habitée par des "logiciels" . Ces logiciels, il s'agit de les traquer, de les explorer, d'en décrire le fonctionnement, les domaines de validité et les limites.
Attention, un "logiciel" n'est pas un "modèle". Le modèle est une représentation totalisante, voire totalitaire, utilisable, non seulement à des prédictions, mais aussi à l'établissement de politiques ou au moins d'instruments de pilotage. Derrière le modèle, se cache la main et la ruse du pouvoir.
Un logiciel, au contraire, est partiel. C'est un des fonctionnements profonds de la réalité vivante, dont nous ne voyons que l'extérieur. Selon les moments, comme en informatique, certains enchaînements du logiciel sont activés, pendant que d'autres restent en sommeil... Comme en intelligence artificielle, certains logiciels peuvent évoluer par apprentissage..
A vrai dire, les pionniers de l'économie ont été tellement impressionnés quand ils ont découvert les premiers logiciels qu'ils leur ont donné des noms grandioses. Ainsi, la formation des prix est devenue la "loi" de l'offre et de la demande ; le mouvement de spécialisation est devenu le "théorème" de Ricardo. La relance par l'investissement, "théorie générale" de Keynes.
Un seul logiciel (la relation offre-demande avec sa conséquence contestable, la spécialisation) suffit d'ailleurs à rendre compte de la pensée économique classique . Ce qui vient après n'est plus de la même nature. L'effet de relance par l'investissement, mis en évidence par Keynes, ne relève plus des principes de l'économie d'Adam Smith, selon lesquels il suffirait de faire confiance à la "main invisible du marché " pour que tout retrouve spontanément son équilibre.
Et cependant, Keynes est apparu, dans le monde anglo-saxon, après la crise de 1929, comme un sauveur du capitalisme , celui qui a apporté les arguments théoriques nécessaires pour légitimer l'intervention des États. Car, ce faisant, il a évité la planification économique, tentation bien compréhensible à l'époque, où le système soviétique, dans l'enthousiasme de ses débuts, après la première guerre mondiale, n'avait pas encore exhibé ses défauts.
Philosophie libérale
Cette tolérance relative pour les idées Keynésiennes montre bien l'attachement anglo-saxon au marché. Cela, on ne peut le comprendre sans replacer le débat dans sa dimension philosophique, politique et même religieuse. L'Angleterre, depuis le Moyen Age, a eu des expériences malheureuses avec le pouvoir politique. Des crimes, des abus, des oppressions, mais peu de rois ou de féodaux qui, comme François 1er, aient fait honneur à leur fonction.
Cent quarante cinq ans avant la France, l'Angleterre commet le régicide. En 1649, le Roi Charles 1er est exécuté pour haute trahison. L'Irlande est soumise aux exactions de l'impitoyable Cromwell. Alors que le continent s'éblouit des munificences du Roi Soleil, les penseurs anglais, prenant le contre-pied de l'absolutisme, se demandent comment organiser la société sur un autre principe que celui du pouvoir. Ils posent leurs idées par contraste : le pouvoir de droit divin en France, le contraire, c'est à dire la liberté d'entreprendre de l'autre coté de la manche.
Cette opposition est étayée par le clivage religieux : l'Inquisition, instituée au treizième siècle, était encore là au dix septième. Elle jetait ses derniers feux avec l'affaire des possédées de Loudun, complice d'un abus de pouvoir manifeste du Cardinal de Richelieu. Les exactions de l'Église et de l'État scandalisent les protestants anglais. Au delà d'une confrontation entre le protestantisme et le catholicisme, il y voient, à juste titre, un puissant motif de se mobiliser pour protéger la liberté contre les abus des institutions.
La "lettre sur la tolérance" de John Locke pose alors les fondements théologiques et philosophiques du libéralisme : le "no-bridge". Chacun a une "intime conviction", qui échappe à sa volonté et à laquelle les autres n'ont pas accès. A un certain niveau, il n'y a pas de pont (no bridge) entre ce que je crois et ce que vous croyez. Chacun d'entre nous est donc dépositaire d'une précieuse originalité, qu'il convient de laisser s'exprimer, même jusqu'à l'excentricité, acceptée comme possible enrichissement de la collectivité.
En conséquence, "L'État est une société d'hommes instituée dans la seule vue de l'établissement, de la conservation et de l'avancement de leurs intérêts civils". "La juridiction du magistrat se termine à ces biens temporels". Même le consentement du peuple ne saurait lui donner le pouvoir d'intervenir sur les âmes, car ce serait contraire au commandement divin.
A l'époque, comme encore maintenant, les défenseurs anglo-saxons du capitalisme se vivent donc comme porteurs d'un combat sacré contre les abus de pouvoir politiques et religieux.
Les communs
Malheureusement, cette doctrine, au début de la Révolution Industrielle, n'a pas apporté la liberté mais l'asservissement à des millions de paysans chassés de leur terres par suite de l'"enclosure", privatisation des biens communs, notamment des pâturages où les plus pauvres menaient paître gratuitement leur bétail.
De nos jours, la question des communs redevient centrale. Toute forme de socialisation passe par la mise en commun de quelque chose. La planète apparaît comme un espace commun que l'espèce humaine partage et doit globalement préserver des pollutions, de l'effet de serre...
Le monde n'est pas illimité. Il est de plus en plus saturé par les conséquences de l'action de l'Homme. Là où ces saturations se manifestent réapparaît aussi la logique des communs : préserver, par delà les intérêts particuliers, ce qui est nécessaire à la survie de la collectivité. Le mouvement du développement durable (sustainable development), lancé par le rapport Bruntland , relève de cette logique.
Je n'insisterai pas sur les questions soulevées par la préservation des écosystèmes et les nouvelles approches nées de la prise de conscience que des enjeux vitaux doivent s'imposer aux économies, car la littérature sur le sujet est déjà fort abondante.
En économie, comme dans bien des manifestations de la vie, on trouve souvent des grandeurs évoluant selon des courbes en S. Dans une première phase (l'expansion), la grandeur suit une croissance exponentielle, telle une population qui se multiplie en peuplant un nouveau territoire. Dans une seconde phase, la croissance se ralentit du fait de l'approche des saturations.
La logique devient celle de l'auto-limitation, avec ses difficultés, et de l'intériorisation des contraintes, plus difficile à vivre que celle de l'expansion. Le marché fonctionne autrement, et il n'est plus seul en cause. Pour obtenir que les acteurs économiques intègrent l'approche des limites dans leurs décisions, la collectivité est amenée à organiser des anti-marchés (par exemple des incitations fiscales ou des taxes parafiscales affectées à des organes de régulation ) qui sont des sortes de forces de rappel fonctionnant à l'inverse des marchés habituels.
Culture et langage
D'autre part, le langage est par nature un bien commun, ainsi que la culture. Et, dans la société cognitive, l'appropriation change de nature. Si je vous donne un kilo de sucre, je me détache définitivement de lui. Il n'est plus à moi. Si je vous donne une information, nous sommes deux à avoir la même information, que nous partageons. Elle devient un bien commun.
Il ne s'agit plus de la même économie. La propriété classique, en effet, se réfère d'abord au monde rural, où soit la possession, soit le droit d'exploiter permet la production nécessaire à la survie.
Elle a été prolongée par la législation de la "propriété intellectuelle". Mais celle-ci est une convention, nécessaire pour rémunérer l'inventeur ou l'auteur de l'enrichissement commun. Elle est une reconnaissance que la société accorde à l'auteur pour avoir ouvert des voies nouvelles dans le registre de l'esprit, dans son essence différente de la propriété usuelle, celle qui figure dans la déclaration des droits de l'Homme.
Cette reconnaissance, caractéristique de la civilisation cognitive, souffre d'ailleurs d'un fonctionnement mal maîtrisé et souvent déréglé. Un grand artiste tel Van Gogh, meurt dans la pauvreté et, cinquante ans après, la valeur d'une seule de ses toiles permettrait à plusieurs personnes de vivre dans l'abondance pendant plusieurs décennies. Par ailleurs, au vu du montant fabuleux des droits engendrés par les logiciels à succès, on peut s'interroger sur la légitimité de l'appropriation trop durable par des entreprises de biens culturels qui sont par nature des "communs".
Le "no-bridge", et la logique de privatisation qui en découle, vient, comme dans l'Angleterre de Dickens, appuyer le discours d'appropriation, au sens actuel de la propriété intellectuelle, du lobby des marchands. Le confinement de la politique au registre des jeux d'intérêt permet donc aussi de légitimer les langues de bois. Il n'empêche que, à l'origine, se trouve une position philosophique et théologique fondée : celle de la tolérance de Locke.
Cette position trouve aussi ses limites avec le viol des consciences auquel se livre la publicité. L'"intime conviction", que Locke supposait inviolable, est quotidiennement agressée par des modèles comportementaux, des associations d'idées, l'appel à des pulsions qui encombrent le psychisme du public.
Le mental est devenu un territoire. Le droit d'y accéder se paye cher. Lors des reportages des jeux olympiques, la moindre parcelle de l'écran de télévision où peut apparaître le nom ou le logo d'une marque est dûment tarifée. A la propriété intellectuelle s'ajoute la propriété commerciale, celle de la clef pour pénétrer le mental.
Enfin, le "big business" a pris la regrettable habitude d'exiger de ses serviteurs un tel zèle de l'esprit qu'ils semblent capables de vendre leur âme pour la plus grande gloire des quatre lettres d'une raison sociale.
Tous ces phénomènes manifestent le passage insensible et progressif vers un autre registre, celui du cognitif.
Il faut ici préciser un point de philosophie. L'expression "Sciences cognitives" n'est pas tout à fait légitime, car ce dont il s'agit n'est plus tout à fait une Science, mais une connaissance de la connaissance, c'est à dire une démarche construisant elle-même ses propres fondements. C'est, comme il a été dit, le paradigme cognitif . Un paradigme est plus qu'une théorie, c'est une manière de lire la réalité. La théorie de la relativité, par exemple, a bouleversé la manière de voir des physiciens. C'est plus qu'une théorie ordinaire. On dit que c'est un paradigme car elle change l'approche même de la physique.
Il en est de même de l'approche cognitive. Elle relativise la connaissance, la rapporte à l'acte élémentaire de prise de connaissance, qui est l'un des phénomènes, et peut-être même le phénomène fondateur du vivant. Paradoxalement, la notion centrale du paradigme cognitif n'est plus la connaissance, mais la reconnaissance. L'adage qui fonde l'approche cognitive est : "La reconnaissance précède la connaissance"
L'économie cognitive est d'abord une économie de la reconnaissance. Qu'est-ce à dire ? Que l'échange, au sens usuel des économistes est une concrétisation particulière de reconnaissance, il est le geste par lequel les partenaires reconnaissent comme acceptables les conditions de la transaction. Mais ce n'est pas le seul lieu où se déploie la reconnaissance.
Ainsi, les labels, les marques, les essais, les examens, les normes sont autant d'épreuves de reconnaissance qui éventuellement préparent et structurent les transactions, mais dépassent largement le cadre des marchés.
Par ailleurs, l'exclusion est d'abord un déficit de reconnaissance. La saturation des perceptions, à laquelle s'ajoutent des craintes, des embarras et des agressivités stimulées par la concurrence, empêche les acteurs de reconnaître les talents. Et cela bien que, à l'origine, le commerce ait eu pour supériorité l'exaltation du talent opposée à l'intimidation du rapport de force.
En fait, le développement du commerce s'est accompagné d'un formidable accroissement de l'information commerciale, aidé par des moyens de diffusion surpuissants, et cela jusqu'à saturation de la capacité de perception des destinataires.
Alors, en passant dans l'autre partie de la courbe en S (celle des saturations), le paradigme du client-roi s'est inversé. Un nouveau rapport de force s'est constitué, non plus comme exploitation de la faiblesse physique ou économique , mais comme exploitation de la faiblesse psychique (du client). La propagande est son arme. Se libérer de son emprise est le nouvel enjeu, d'une ampleur comparable à celui que visait John Locke.
Les trois logiciels
Pour le philosophe, la question la plus fascinante de l'approche cognitive est : peut-on reconnaître ce que l'on ne connaît pas encore ? Contre toute attente, la réponse est oui. En termes de relations humaines, cela s'appelle la naissance de l'amour, en termes de Science la découverte, en termes d'art la création et en termes économiques, l'innovation. Toutes ces manifestations de la reconnaissance se ressemblent, comme l'a montré Francesco Albéroni . En fait, ce sont une seule et même chose, la manifestation de l'"Etat Naissant", l'époque fondatrice où tout paraît possible.
Nous nous trouvons donc, non plus avec deux logiciels, le pouvoir et le marché, mais trois, car il faut y rajouter la création (l'innovation), qui ne procède d'aucun des deux autres et les transcende tous les deux. En effet, c'est par l'innovation que les choses changent. Ce troisième logiciel fait de l'espèce humaine l'égale des Dieux, car il porte en lui le principe de Vie.
Il entretient avec les deux autres la même relation de conflit et d'alliance que ceux-ci ont entre eux, comme je l'ai dit plus haut. L'innovation est espérée et redoutée par le pouvoir qu'elle valorise et menace à la fois. Elle est attendue et repoussée par le marché qu'elle anime et perturbe à la fois.
En vérité, elle est la pierre de touche de la santé économique. Un pouvoir est abusif quand l'innovation ne peut plus émerger. Un marché est déréglé (souvent par suite de captures corporatistes ou monopolistes) quand il ne sait plus développer et diffuser les innovations.
Qu'on me permette ici une interprétation audacieuse de l'Histoire. Le couple Pouvoir-Marché est présent, par exemple, dans la civilisation Chinoise comme dans la civilisation Islamique. Cela n'a pas empêché la Chine et l'Islam de stagner pendant plusieurs siècles.
Il y a un millénaire, vers l'an mil, ces pays étaient largement en avance sur l'Europe. Les Chinois avaient inventé le papier, l'imprimerie, la poudre à canon, le gouvernail d'étambot, la boussole... Tout semblait les désigner pour être les plus performants des prochains siècles, et les Arabes aussi, qui retransmettaient et valorisaient leurs créations.
S'ils ne l'ont pas été, ce n'est pas par excès de pouvoir, car ils ont connu des périodes où le pouvoir, affaibli, laissait une grand autonomie aux régions. Ce n'est pas non plus par manque de marchés, vu la diversité des souks, bazars et médinas qui fleurissaient de Pékin jusqu'à Cordoue. C'est donc pour d'autres raisons.
Ces raisons, il faut à mon avis les chercher dans une sorte de résistance immunitaire que toute société sécrète pour se protéger des innovations. Si l'Europe a été plus réceptive aux changements, jusqu'à tolérer que sa civilisation soit transformée, c'est à cause d'une évolution beaucoup plus profonde que la Science économique ne sait pas analyser, mais qui devrait s'éclairer par l'approche cognitive.
Comme l'a montré Francisco Varela, le degré zéro de la reconnaissance c'est la résistance immunitaire, ces mécanismes moléculaires qui permettent à un être vivant de reconnaître le "soi" du "non soi". Au niveau des êtres vivants collectifs que sont les tribus, les entreprises, les institutions et les civilisations, ces réactions se manifestent quotidiennement dans les comportements élémentaires des individus.
Ceux-ci expriment par leur acceptation ou leur refus, leur manière de manger, de se vêtir, de se présenter, en même temps que leur personnalité particulière, l'être vivant collectif qu'ils représentent. Il se trouve que l'Europe, lieu d'aboutissement des invasions de l'Est ou du Sud a, dès le douzième siècle, choisi, par nécessité de cohabitation, d'accepter la diversité, c'est à dire de baisser la garde de ses résistances immunitaires. Dans un même mouvement, elle a inventé l'idée de Raison, sorte de dénominateur commun de cultures occupantes.
Les principes ont sans doute été posés d'abord à Cordoue où coexistaient de grands esprits provenant de l'Islam, du Judaïsme et de la Chrétienté. En posant que tous ont le même droit à la Connaissance, ils établissent les prémices philosophiques de Droits de l'Homme. Dès lors, s'opère un glissement insensible d'une société traditionnelle où "tout ce qui n'est pas permis est interdit" à une société de transformation où "tout ce qui n'est pas interdit est permis" .
Les trois pouvoirs et la conscience
Ce glissement s'est d'abord manifesté dans le champ du religieux, sur l'interprétation des textes puis, au bout de quelques siècles, avec leur désacralisation. Mais il s'est aussi traduit dans l'organisation sociale avec les trois ordres puis les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) de plus en plus autonomes. Cette séparation (relative) des pouvoirs a permis de quitter peu à peu les comportements conformistes pour passer à un respect croissant des Droits de l'Homme.
Or, il est clair que les trois pouvoirs correspondent chacun à un fonctionnement cognitif différent. Il est clair aussi que leur séparation est une condition fondamentale d'acceptation de l'innovation, car l'innovateur dérange et, seul face aux intérêts en place, il ne peut mener à bien ses projets. Pour qu'il puisse le faire, il faut une protection législative et judiciaire qui tempère les rapports de force.
Néanmoins, le sens profond de la séparation des pouvoirs n'est, à mon avis, toujours pas assimilé et cette difficulté est sans doute la cause des terribles spasmes qui ont secoué les sociétés, d'abord en Occident, puis sur toute la planète, dans le cours du vingtième siècle.
En examinant le fonctionnement cérébral, puis en tentant de le simuler, comme l'a fait l'équipe de Minsky , on se rend compte à quel point il devient difficile de dire "je". Dans la moindre des actions que nous accomplissons, à chaque instant interviennent une multitude de petits logiciels qui échappent à notre conscience.
En outre, dans la centaine de milliards de neurones qui peuplent notre cerveau, aucun ne donne ses instructions aux autres. C'est une collectivité qui n'a pas de chef, et pourtant, elle fonctionne, nous sommes tous là pour en témoigner. Un neurone, en lui-même, n'est pas un être "intelligent". Mais des milliards de neurones interagissant selon des procédures adéquates peuvent construire un individu conscient et intelligent.
Au niveau collectif, nous avons beaucoup de difficulté à accepter que la construction d'une conscience (d'une entreprise, d'un peuple, voire de l'Espèce humaine tout entière) est suspendue, non pas à la désignation d'un "chef" chargé de penser (et de décider) pour les autres, mais à l'articulation de procédures.
Dans une telle perspective, le rôle central n'est pas dévolu à l'exécutif (quel que soit son mode de désignation), mais au judiciaire, c'est à dire celui des trois pouvoirs qui se définit par ses procédures, et aussi au législatif, dont le rôle est de les établir. Même dans les entreprises, on ne peut plus dire, comme il y a quelques années, que "l'Industrie est un art tout entier d'exécution". Les compagnies innovatrices ont établi une sorte de séparation des pouvoirs interne, nécessitée par la complexité du monde moderne, qui leur permet de gérer la nouveauté et le changement à mesure qu'ils se présentent.
Voyons maintenant quelques phénomènes dont la nouvelle théorie devra rendre compte :
1- La vigilance
Les premières mesures des Sciences Cognitives donnent un résultat important : Si vous croisez par hasard dans la rue quelqu'un que vous connaissez déjà, il vous faut 120 millisecondes pour le reconnaître. C'est le temps nécessaire pour que les signaux lumineux que votre oeil a capté soient décodés par votre cerveau. Cela représente seulement une dizaine de pas de calcul de la machine cérébrale, performance due à ce qu'elle fonctionne, disent les informaticiens, de manière "massivement parallèle", autrement dit elle traite beaucoup de signaux simultanément.
Supposons maintenant une ménagère. Elle entre dans un supermarché moyen, qui gère 10 000 références . Si elle devait seulement parcourir du regard sans se reposer tous les produits pour trouver celui qui l'intéresse, il lui faudrait au moins 10 000 fois 120 millisecondes, soit vingt minutes. C'est loin d'être négligeable. Quelle différence avec le modèle de la théorie classique, qui présuppose naïvement que, non seulement ces dix mille références soient simultanément présentes à son esprit, mais aussi toutes celles des autres marchés, ainsi que les caractéristiques détaillées de chacune, au moins telles qu'elles sont inscrites sur les étiquettes et les notices...
Vingt minutes, direz vous, ce n'est quand même pas beaucoup, même si certains manifestent des signes de fatigue ou d'énervement à la sortie des hypermarchés ! Peut être, mais c'est un signe, qui conduit à toute une gamme de phénomènes. Vous avez vu comme moi, dans le même centre commercial, à vingt mètres de distance, le même produit avec deux prix différents. Et quand les lieux de vente sont éloignés, vous avez pu noter, pour le même article ou la même prestation, des écarts qui peuvent aller du simple au double, voire davantage. Dès lors, la fonction principale du marché, qui est de définir le prix par l'effet de la confrontation de l'offre et de la demande, n'est même plus assurée.
La vigilance des acheteurs est donc prise en défaut, du fait que la comparaison des offres exige un travail cognitif qu'ils n'ont pas le temps ou la possibilité de faire . En réponse, on voit se multiplier les magazines d'information pratique, destinés à renseigner le client sur les performances de ce qu'il achète.
Il n'empêche que, dans certains cas, l'usager vit avec des machines dont il ne connaît pas bien les possibilités. Les ordinateurs de poche, par exemple, ont maintenant des modes d'emploi qui pèsent plus lourd que la machine elle même. Ceux-ci sont rédigés dans le style sobre et totalement indigeste qu'affectionne cette profession. Dans ce cas, si l'usager utilise dix pour cent des capacités du produit, c'est qu'il est déjà exceptionnellement compétent.
La justification de la normalisation, des essais et des mouvements de consommateurs serait alors de rapprocher le fonctionnement de l'économie de son modèle théorique, celui de la société libérale où les choix sont exercés en toute connaissance de cause par des acteurs libres et éclairés. C'est juste, mais il faut aussi aller plus loin dans le raisonnement.
Nous avons vu que l'économie a sans doute commencé en Mésopotamie, avec l'agriculture et l'élevage, c'est à dire une projection de l'ordre de l'esprit humain dans la Nature, ce que nous avons appelé la Techno-Nature. Or maintenant, la superposition d'ordres hétéroclites créés par l'homme reconstitue un désordre, que certains ont baptisé complexité, comparable à celui que devaient affronter nos lointains ancêtres chasseurs cueilleurs, dont on voit d'ailleurs, et pour cause, resurgir les croyances et les attitudes cognitives au coeur même des sociétés les plus modernes.
D'où le sentiment bien compréhensible d'une perte de contrôle de la situation. La réalité est bien que l'homme s'est encombré de sa propre information. En théorie, ses connaissances n'ont jamais été aussi étendues. En pratique, il n'a jamais été aussi entravé par la complexité qu'il a lui-même engendrée pour accéder aux informations qui lui sont vraiment utiles, ne serait-ce que la provenance et la fabrication de ce qu'il mange et boit tous les jours. L'Homo Coca-Colensis ne sait toujours pas de quoi est fait le Coca Cola .
2- La saturation
Le client est Roi, c'est l'adage préféré des commerçants. Le roi est l'objet de toutes les prévenances. Tel l'empereur de Chine, son pouvoir théorique est absolu, mais sa liberté de mouvement soigneusement conditionnée par un flux constant de messages qui lui expliquent ce qu'il doit faire.
La manière d'obtenir ce résultat : celle qui a été utilisée de tous temps par les courtisans. Elle consiste à saturer le système de perception du Prince (le client). Ce serait impossible dans le modèle théorique libéral, où les acteurs sont censés avoir une perception universelle, instantanée et infinie. Mais dans la réalité, les moyens modernes d'information permettent de réaliser ce qu'aucun courtisan n'aurait pu rêver auparavant : investir le mental, non seulement d'une personne, mais d'un peuple tout entier.
A trois heures de télévision par jour, on capte l'attention aussi bien que les éminences grises d'autrefois. Et de manière anonyme, impersonnelle, avec les apparences de l'objectivité... Mais enfin, direz vous, il y a concurrence entre les chaînes, le téléspectateur peut choisir. Sans doute, mais entre des programmes qui se ressemblent étrangement, et ce n'est pas l'effet du hasard : cinquante deux minutes (en France) de produit d'appel (un film, une "variété", un documentaire, les jeux olympiques...), pour faire passer les huit minutes lucratives, celles de la pub...
Vous y trouverez des impertinences en direction des politiciens. On dirait qu'ils sont là pour ça, comme guignol et le gendarme. Mais vous n'en trouverez aucune qui concernent les choses importantes : les produits vendus au public. La chaîne de télé qui se permettrait de seulement poser la petite question que j'ai soulevée en bas de page à propos de Coca Cola aurait dans l'heure qui suit une meute de cinquante avocats à ses trousses, plus la défection du club des annonceurs amis. C'est plus que dissuasif.
C'est ainsi que le commerce de masse a le champ libre pour déployer sa désinformation, en l'absence de tout débat contradictoire et de tout processus d'objectivation. La débilité des publicités de lessive, épinglées par les interdits de Coluche, en donne la caricature.
En fait, la désinformation finance l'information. Elle influence son contenu et son style. L'heure d'émission télévisée est financée donc, d'une certaine manière, soumise aux minutes de pub qui permettent à la chaîne de vivre. C'est bien connu, et même admis comme naturel. Mais il me semble que les conséquences théoriques de ce fait n'ont pas été tirées. Il s'agit d'un renversement des rapports de l'offre et de la demande. En ouvrant son poste, l'usager est apparemment demandeur d'information. Il se trouve instantanément branché sur un système apparemment offreur, mais en réalité demandeur de son écoute afin de s'installer dans son psychisme pour y programmer des comportements d'achat. Alors, où sont l'offre et la demande chères à l'économie classique ?
3- Maffieux ?
"Je vais lui faire une offre qu'il ne pourra pas refuser" : par ces paroles, prononcées par Marlon Brando dans "Le Parrain", est définie la différence entre une logique libérale et une logique maffieuse. Il y a bien des formes de maffias. Celles du grand banditisme, présentes dans toutes les régions du monde : la Camorra à Naples, les Yakusa au Japon, les Triades à Hong Kong, le Cartel de Médellin en Colombie... Mais il y a aussi des styles plus doux, respectant les cadres légaux : capture ou partage de marchés, et toutes les mises en dépendance économiques.
A mon sens, l'observation principale de Marx est que tout système de libre entreprise dérive naturellement vers des oligopoles ou des monopoles qui, par rapport au modèle idéal de concurrence parfaite, procèdent d'une logique maffieuse. Autrement dit, le logiciel marchand, si on le laisse à son fonctionnement spontané, donne lieu à des ententes entre les offreurs et tend vers un logiciel de pouvoir, où l'offre contrôle la demande (alors que c'est l'inverse qui seul garantit le meilleur service et les meilleures performances).
La construction de l'empire Rockefeller, commencée dans le pétrole et poursuivie dans de nombreux autres domaines connexes, est une magnifique illustration du schéma de Marx. Mais celui ci n'avait pas prévu la suite : exaspéré par cet État dans l'État, le parlement américain vote la législation antitrust, laquelle est encore en vigueur. Sans cette législation, et celles qui sont venues après, telles que le "small business act" il est vraisemblable que le logiciel de pouvoir aurait fini par triompher, peut être jusqu'à provoquer la réalisation du scénario révolutionnaire prévu par Marx.
Mais il faut observer que l'application de la législation antitrust demande un pouvoir judiciaire fort, assez fort pour s'opposer aux principaux lobbies du pays. Démanteler ATT et, à un moindre degré, IBM, comme cela a été fait dans les années 70-80, n'est pas une mince affaire. Inversement, l'ouverture des pays de l'Est à l'économie de marché, avec un pouvoir judiciaire faible, sans législation pour limiter les ententes et positions dominantes, a laissé, comme nous pouvons le constater six ans après, le champ libre aux logiciels maffieux.
Ainsi, depuis 1990, à l'échelle mondiale, nous ne sommes plus dans un affrontement du Capitalisme et du Communisme, mais dans une lutte, tout aussi rude, à l'issue beaucoup plus incertaine, entre le Capitalisme loyal et le Capitalisme maffieux.
4- Émergence de l'innovation
Or, la capture de territoires économiques, c'est à dire la projection de la logique maffieuse, est le principal obstacle à l'innovation. Et une économie qui n'innove plus meurt.
Constat évident pour qui côtoie les opérateurs. Mais l'économie classique est muette à leur sujet. Elle suppose que tout est déjà connu au départ. Rien n'est à découvrir. Tout est déjà là. Il n'y a pas d'innovation. C'est pourquoi on peut si bien modéliser.
Inspirées par cette simplification outrancière, les statistiques font tranquillement l'"aggrégation" des productions en valeur, ajoutent sans sourciller les poireaux et les tomates dès lors qu'ils sont comptés avec une unité commune, leur prix.
Beaux tableaux, en effet, que ceux où la diversité des produits n'apparaît plus, ni leur natalité et leur mortalité ! L'économie y est comme un paysage qu'on observerait à travers une vitre dépolie.
Si nous ôtons cette vitre et regardons vivre les innovations comme elle sont, alors la construction de l'économie cognitive s'impose à nos yeux. Prenons un exemple contemporain dans le domaine des logiciels : les tableurs.
Au début de la micro informatique, les scientifiques et parfois les gestionnaires se construisaient en langage "Basic" leurs tableaux de calcul personnels. Chacun avait sa façon de faire mais, comme il s'agissait des mêmes problèmes, les différents programmes se ressemblaient.
L'apparition du logiciel "visicalc" a véritablement cristallisé la demande. Il résumait, dans un tableau standard, les fonctionnalités dont rêvaient les usagers, avec le maniement le plus simple et instinctif possible. En quelque sorte, à partir d'une demande latente et confuse, il proposait un produit structurant : le tableur, maintenant devenu l'un des trois piliers de la micro, avec le traitement de texte et la base de donnée.
Ce passage de la confusion à la clarté rappelle la théorie selon laquelle l'évolution de la pensée scientifique se fait par cristallisation successives de paradigmes, tels que la relativité en physique ou la théorie des plaques en géophysique, qui chacun clarifie un champ de recherches et d'observation où régnait une pensée confuse et approximative .
Dans ce registre du logiciel, il s'agit en quelque sorte d'une innovation à l'état pur : un imaginaire qui structure l'imaginaire. En philosophie, cela s'appelle un concept. C'est pourquoi on voit si souvent des designers ou des publicitaires utiliser ce mot. Ils tentent ainsi de valoriser leurs propositions, même quand elles ne sont que des platitudes.
5- Le savoir-faire
Le philosophe californien Hubert Dreyfus , étudiant l'apprentissage des pilotes, fait observer que, mieux on sait piloter, plus il est difficile d'expliquer comment on le fait. Dès lors que la connaissance, en devenant du savoir faire, s'inscrit dans les zones réflexes du système nerveux, elle passe dans l'instinctif et le non verbal. L'extraire pour l'exprimer par des mots demande alors un travail, d'autant plus difficile qu'elle n'a intrinsèquement plus rien à voir avec l'articulation du langage.
Cette observation est de la plus grande importance pour l'économie cognitive. D'abord parce qu'elle remet en perspective la distinction entre le savoir et le savoir faire, en précisant que celui-ci est enraciné plus profondément dans les comportements instinctifs, donc plus long à acquérir et plus difficile à remplacer ou à faire évoluer.
Néanmoins, l'apothéose de l'industrie, l'ère taylorienne, s'est appuyée sur le principe que "toute tâche peut être étudiée, analysée, divisée en une série de mouvements simples et répétitifs dont chacun doit être accompli comme il faut, dans un temps minimum et avec des outils adaptés" .
Drucker fait observer que, pendant la seconde guerre mondiale, les États-Unis "réussirent, en appliquant la méthode d'analyse du travail de Taylor, à faire en soixante à quatre vingt dix jours des soudeurs de chantier naval parfaitement opérationnels à partir de travailleurs sans la moindre formation, dont beaucoup de paysans élevés dans un environnement préindustriel. De même, ils montèrent en quelques mois une industrie optique de précision encore meilleure que celle des allemands et capable en outre de produire à la chaîne."
Le "taylorisme" est donc une tentative -efficace- de réduire le savoir faire à des savoirs, en le faisant passer à la moulinette de la formalisation. Son aboutissement ultime n'est pas l'organisation du travail, conséquence transitoire, mais son remplacement par des robots. Ce qui est formalisable à la manière de Taylor est aussi automatisable . Reste ce qui ne l'est pas, où se trouve le travail humain du siècle prochain.
Or, la philosophie de la seconde moitié du vingtième siècle, inspirée par les théorèmes d'indécidabilité , a pris position contre l'arrogance de la formalisation . Vouloir tout décrire par du texte et des formules est un délire métaphysique. On sait maintenant que c'est hors d'atteinte, pour des raisons mathématiques tenant à la nature même de la logique textuelle. Ce qui est énumérable n'est qu'une partie de la réalité. Le taylorisme absolu est inaccessible.
6- Simulacres
Néanmoins, le fantasme a la vie dure. Car il représente un projet multimillénaire, présent dès l'invention de l'écriture : celui de la Parole qui structure et guide le monde. Ce projet se réfère à l'essence même de la technique : pro-grammer, écrire à l'avance. Et voilà que, au moment où l'espèce humaine change d'écriture, il atteint ses limites : tout ne peut pas être dit, expliqué, programmé. La Vie et la Nature conservent leur jardin secret.
Mais une bonne partie de la classe dirigeante continue à faire comme si le savoir tenait lieu de savoir-faire, comme si le discours pouvait se substituer à l'acte. C'est alors le faire savoir qui tient lieu de savoir faire. D'où une prolifération de simulacres, rendant l'époque bruyante et désaxée.
Dans certaines sous cultures , le langage ne sert plus à communiquer, il sert à se protéger de la communication. La gestion des apparences y consomme une énergie considérable. Le principe de réalité s'estompe, voilé par un mur de mots.
Or, s'il est une chose que la doctrine libérale pouvait revendiquer, c'est bien d'être plus solide que les autres sur le principe de réalité : si le client, supposé libre et parfaitement maître de ses actes, n'en veut pas, c'est inutile d'en fabriquer... Le "marché" est sa pierre de touche. Si celui-ci est en état d'ébriété, tout le système vacille...
Néanmoins, le fond du libéralisme n'est pas pour autant remis en cause. Depuis cinquante ans, toute une école de recherche économique s'est posée la question : Qu'arrive-t-il si, dans les modèles, l'acheteur est plus ou moins bien informé, ou même s'il ne sait pas très bien ce qu'il veut. La réponse est qu'on obtient une approximation de l'économie classique, mais pas quelque chose de radicalement différent.
Évidemment, si globalement, les messages sont tendancieux au point de constituer une véritable désinformation, alors le résultat est tout autre. La trajectoire de l'économie peut alors s'écarter significativement de ce que souhaiterait la population si elle était objectivement informée.
7- La pratique
L'observation de Dreyfus a une autre conséquence : on apprend à faire en faisant. Autrement dit, rien ne peut remplacer la pratique dans l'apprentissage. L'économie cognitive porte une grande attention à cette capitalisation du savoir faire, et aussi aux processus de sa déconstruction.
Des visiteurs européens dans un laboratoire de recherche de Texas Instruments s'entendirent dire : "Promenez vous librement, regardez tout ce que vous voulez, posez toutes les questions qui vous intéressent, de toute façon, il vous faudra dix ans pour savoir en faire autant". L'accueil était dur à entendre, mais il était juste. Dans les techniques de pointe, même si les jeunes génies frais émoulus de l'université ont plus qu'ailleurs leur place, la capitalisation collective du savoir faire se compte en décennies.
C'est devenu un lieu commun de dire que l'information, c'est le pouvoir . C'est sans doute vrai pour certaines situations de négociation transactionnelle, mais pour un cogniticien, ce n'est pas si simple. Cette visite à Texas Instruments montre que ce n'est pas d'information qu'il s'agit : "posez toutes les questions que vous voulez, demandez toutes les informations...", cela n'y changera rien . Il s'agit du savoir faire et, pour l'acquérir, c'est une autre paire de manches, à cause de ce que dit Dreyfus...
La question mérite donc d'être posée : comment Texas -et les autres entreprises à la pointe de la technologie- ont-elles acquis leur savoir faire ?
Le nouveau système technique s'articule autour de quatre pôles :
Les matériaux : polymères, élastomères, adhésifs, composites..
L'énergie : électronucléaire et maîtrise de l'énergie
La micro-électronique, optronique, robotique, informatique
La biotechnologie
Tous ont été tractés dans leurs progrès par des commandes publiques : les trois premiers par le militaire et le spatial, le dernier par la recherche médicale. C'est que l'acquisition de ces savoirs faire de base coûte très cher, est très aléatoire et le système capitaliste est hors d'état de la financer par lui-même . Par contre, une fois que ces technologies existent et sont industrialisées, il est capable de les transférer à d'autres marchés et d'en tirer le meilleur profit.
Le cas de l'industrie aéronautique est exemplaire : tous les avions que nous utilisons couramment dans nos déplacements usuels sont dérivés des avions militaires de l'après guerre, ceux des années cinquante. Et les pays qui ont encore, un demi siècle après, une industrie aéronautique forte (les États Unis, la France et l'Angleterre), l'ont construite à cette époque, sur crédits publics, pour équiper leur armée de l'air.
Que Boeing, l'Aérospatiale ou British Aerospace soient nationalisées ou pas ne change pas grand chose. Elles ont ce mode d'existence particulier des dépositaires de technologie, qui vivent des commandes massives d'un petit nombre de grands donneurs d'ordre . Par contre, la privatisation, en aval, de British Airways a considérablement amélioré sa rentabilité. Le contraste avec Air France est saisissant. Mais tous les pays savent faire des compagnies de transport, pas des avions...
C'est d'ailleurs dans la construction aéronautique qu'on peut trouver les premiers éléments de quantification du processus cognitif. Compte tenu des acquis, la culture aéronautique étant supposée déjà là, on sait que, pour construire un nouvel aéronef (avion , hélicoptère, dirigeable...), il faut d'abord une mise de fonds de quelques milliards de francs : le prototype préindustriel. Puis vient la phase d'industrialisation, et sa courbe d'apprentissage.
Les constructeurs connaissent la forme de cette courbe avec assez de précision pour se permettre de vendre à perte les premiers exemplaires, en sachant que, l'expérience aidant, ses coûts de production baisseront suffisamment lorsqu'il aura produit quelques dizaines d'avions, pour tomber largement en dessous du prix de vente et lui permettre de se rémunérer.
Victoire ?
"L'effondrement du bloc de l'Est, c'est la victoire de l'économie de marché sur l'économie planifiée" . Voilà une évidence qu'on est bien aise de répéter et qui persuade parce qu'on en a envie. Malheureusement, elle ne résiste pas un instant à un regard critique.
S'il suffisait que les marchés fonctionnent pour que l'économie soit florissante, alors l'Afrique, l'Amérique du Sud et le Moyen Orient, qui n'ont jamais manqué de marchés, seraient des régions prospères et fortes.
En fait, les marchés suivent le progrès, ils ne le créent pas. Parfois même, ils lui résistent ; l'Ayatollah Khomeiny a été porté au pouvoir par les marchands du Bazar de Téhéran, qui trouvaient que le Shah et son premier Ministre Hoveyda allaient trop vite dans la modernisation de l'Iran.
La "victoire" américaine, il faut la chercher, non pas dans les marchés, mais dans la capitalisation cognitive effectuée à l'occasion de l'effort militaire. De 1940 à 1990, soit pendant un demi siècle, les États Unis y ont mobilisé le meilleur de leur recherche et de leur industrie, sans pour autant subir de destructions sur leur territoire.
J'ai eu l'occasion de commanditer deux études sur les causes du développement de la "route 128" autour de Boston, effectuée par Arthur D. Little au début des années 70, et de Silicon Valley, effectuée par le Stanford Research Institute au début des années 80. Dans les deux cas, la réponse a été la même : les commandes publiques, essentiellement militaires, sont à l'origine des performances économiques .
Wall Street n'a fait que suivre. Le fameux "Capital Risque" (Venture Capital) a été construit pour monter des financements qui n'avaient plus rien de risqué. Un chercheur arrivait avec une commande du Pentagone, et on lui prêtait de quoi monter son entreprise, en étant sûr que les militaires paieraient.
Je me souviens du récit que nous a fait le fondateur de l'entreprise Itec, près de Boston : un jour, j'étais dans mon labo au MIT. Je reçois un appel du Pentagone. C'était un de mes camarades de promotion. Il me dit : "John, nous avons besoin d'un appareil à infra rouges pour voir les Viêt-cong à travers les feuilles. Tu es le seul à pouvoir nous mettre ça au point". Je proteste que j'avais autre chose à faire. Il insiste tellement que je lui promets de faire un devis.
Je pensais en moi-même : "quand il verra le montant, il va bien se décourager ou chercher un autre fournisseur". Mais quand je suis arrivé avec une évaluation que je croyais astronomique, le contrat était déjà rédigé, il ne restait plus qu'à mettre le chiffre. Il l'a mis sans hésitation. La première fois que je suis allé le revoir pour lui dire qu'il fallait encore multiplier par trois, j'avais honte. La troisième fois, j'avais pris l'habitude...
A l'époque où nous avons visité (1971), l'appareil était opérationnel. L'entreprise avait compris que les commandes militaires n'était pas éternelles. Elle s'était diversifiée. La moitié de son marché était déjà civil. Mais toute l'acquisition de son savoir faire (ce que j'appelle la capitalisation cognitive) avait été financée sur crédits publics. J'ai toujours gardé en mémoire ce cas, symbole de ce qui fait la puissance actuelle des États Unis : les nouvelles entreprises de haute technologie.
Paradoxalement, c'est donc à partir du moment où la grande puissance capitaliste, les États-Unis, est sortie de la logique capitaliste qu'elle a pu triompher de son ennemi communiste, l'Union Soviétique. Les succès civils des nouvelles technologies lui ont ensuite apporté une puissance économique capable de financer un nouvel effort militaire sans précédent : le SDI, bouclier absolu. C'est alors que Youri Andropov a estimé, à juste titre, qu'il valait mieux jeter l'éponge et passer à une phase d'ouverture...
Mais, direz vous, l'Union Soviétique aussi avait d'énormes programmes militaires, et, dans une moindre mesure, en Europe, au moins la France et l'Angleterre. Sans doute, mais ils étaient gérés autrement. Au lieu de passer commande à des petites entreprises , voire à des individus talentueux qui n'avaient même pas encore crée leur firme, ces pays ont choisi la solution paresseuse : se reposer sur des bureaucraties, les combinats en URSS, les grandes compagnies telles que la Thomson en France et en Angleterre.
Il en est résulté que les jeunes ingénieurs de talent ont dû passer par les fourches caudines de ces organisations, au nom desquelles les brevets ont été pris . Les marges dues à la générosité des contrats d'armement, au lieu de servir à la conversion du savoir faire vers de nouveaux marchés, ont été utilisées à nourrir des superstructures pléthoriques et des opérations financières douteuses.
La seconde phase, la diversification civile, n'a pas eu lieu. En URSS, les combinats vivaient isolés du reste du monde, pour des raisons de secret militaire. L'étanchéité a été totale. En France aussi, le capital cognitif est resté peu employé et le contribuable, qui avait financé l'acquisition du savoir faire, a été privé du bénéfice de ses retombées civiles.
Les États
A la suite de l'école monétariste de Chicago (les disciples de Milton Friedman), l'attention des gouvernements et du Fonds Monétaire International, gardien du code de bonne conduite des États, s'est portée sur l'injection de monnaie effectuée par les pouvoirs publics dans l'économie. Ceci a eu surtout pour effet de rappeler aux États le précepte de la bonne ménagère : ne pas dépenser plus qu'on ne gagne .
Le problème est que, dans cette approche, toutes les dépenses sont mises dans le même sac. Déjà Keynes, lors de la crise de 1929, pour mieux se faire comprendre avait, dans un style très britannique, usé d'un mot d'esprit : "faites leur creuser des trous et reboucher ensuite...". Il voulait dire par là que, dans la situation de sous emploi dramatique de l'époque, le plus important était d'injecter du pouvoir d'achat pour faire repartir la demande. Peu importait la manière.
Malheureusement, il arrive trop souvent que les mots d'esprit des grands hommes soient ensuite pris comme paroles d'évangile. C'est ce qui s'est produit, et des générations d'économistes se sont crues autorisées à ne plus faire de distinction entre les différentes formes de dépenses publiques.
Pour le cogniticien, c'est là une erreur méthodologique grave. En effet, dans les dépenses publiques, dès la première approche, il distingue au moins trois catégories différentes :
1- celles qui contribuent à la capitalisation ou au maintien des savoirs faire : les commandes publiques (particulièrement celles qui concernent la réalisation d'objets inédits), l'éducation, la recherche, la culture...
2- celles qui, au contraire, accompagnent ou renforcent un processus de déconstruction du savoir-faire : elles consistent à donner de l'argent aux personnes pour ne rien faire : allocations chômage, revenu minimum d'insertion, financement pénitentiaire...
3- celles qui représentent un fonctionnement courant, neutre par rapport à la capitalisation cognitive.
Le lecteur sera peut-être choqué par cette distinction opposant les programmes technologiques d'un côté et le "welfare state" de l'autre. Mais il faut ouvrir les yeux sur le drame que représente la déconstruction du savoir faire chez les exclus, même s'ils sont assistés. Payer quelqu'un à ne rien faire, cela revient à lui dire que socialement, il est inutile. C'est le pousser vers une spirale d'échec et de dépendance. Après quelques mois, il aura désappris jusqu'au respect élémentaire des horaires et auto détruit les talents qu'il avait peut-être mis plusieurs décennies à forger.
Mettre ces dépenses dans le même sac que les grand investissements, c'est se cacher la réalité de la vie derrière les apparences comptables. D'autant que, lors des négociations budgétaires difficiles -et elles le sont presque toujours- les dépenses sociales auront la priorité : on ne peut pas ne pas secourir les nécessiteux, alors qu'on peut toujours retarder d'un an un grand investissement... Seule la pression de la guerre froide a pu justifier les dépenses des grands programmes qui, de ce fait, ont surtout été militaires.
La tradition conservatrice anglo-saxonne prétend que les pauvres ont tord d'être pauvres, qu'il faudrait supprimer les aides sociales et rétablir ainsi "l'aiguillon de la faim". C'est se voiler la face. Cet aiguillon n'a jamais appris à lire aux illettrés, il les a poussés vers la délinquance. Plus la technologie s'élabore et devient longue à assimiler, plus le conservatisme borné fait le lit des organisations maffieuses.
Pronostic
La fin de la guerre froide s'est accompagnée d'une réduction massive des commandes militaires dans les pays développés. Dans un premier temps, cela n'aura pas de conséquences, voire peut être des suites bénéfiques, en accélérant les retombées civiles des savoirs faire acquis à l'occasion, par exemple, du programme SDI .
Mais, simultanément, la concurrence industrielle se durcit. Arrivent sur le marché de la production d'immenses réservoirs de main d'oeuvre bon marché : La Chine et la zone pacifique, l'Inde, et dans une moindre mesure, une partie de l'Amérique du Sud et les pays de l'ex bloc soviétique , soit à peu près la moitié de l'Espèce humaine.
Le Capital investit massivement dans ces régions qui, du fait de la faiblesse de leurs protections sociales, produisent à très bas prix, et prennent des parts de marché en même temps qu'elles assimilent le dernier état de la technique.
Simultanément, le Capital ferme les unités de production des régions développées, dont les dépenses sociales, par voie de conséquence, s'alourdissent, en même temps que s'installent des processus de désapprentissage dus à la montée de l'exclusion.
Il ne s'agit plus seulement de quelques "Dragons" performants. La valeur du travail risque d'être "mise à la masse" par les délocalisations.
La suite est facile à prévoir : "les derniers seront les premiers" avait dit l'Évangile, la question est de savoir au bout de combien de temps. Or, en termes cognitifs, les évolutions se comptent en décennies. Il faut une dizaine d'années pour construire un savoir faire, mais beaucoup moins pour le démanteler.
L'Inde et la Chine ont encore des infrastructures à construire. Elles en sont à moins de cinq lignes téléphoniques pour cent habitants, alors que les économies modernes en nécessitent dix fois plus. Elles vont s'électrifier, s'équiper en électroménager, en automobiles, revaloriser leurs monnaies et connaître l'équivalent de ce qu'ont été les "trente glorieuses" de notre après guerre.
Donc, il n'est pas déraisonnable de penser que le processus de rééquilibrage prendra environ un quart de siècle. Mais, pendant cette période, les pays occidentaux, s'ils ne changent pas de stratégie, prendront le chemin du déclin.
En outre, l'économie de marché laissée à son propre mouvement, à l'échelle mondiale cette fois, serait, sans injection de progrès technique, saisie par une sorte d'entropie. La concurrence lamine les marges, d'où un durcissement : éjection de personnel surnuméraire, concentrations et ententes. C'est la dérive maffieuse constatée par Marx, avec en plus un renforcement des solidarités ethnico religieuses et, par voie de conséquence, déclin du respect des droits de l'Homme.
Ce qui entraîne aussi une baisse de l'innovation et de la créativité, qui toutes deux ont besoin pour s'exprimer que ces droits soient, même approximativement, respectés . Cette baisse de l'innovation renforce alors le scénario, dont nous pouvons déjà voir les prémices dans la dernière décennie du vingtième siècle.
L'économie cognitive est-elle déjà en mesure, bien qu'elle soit débutante et encore incertaine, de fournir des recommandations ? Peut-être pas encore, mais j'aurai quand même l'audace de dire ce que j'en pense, au risque de provoquer une controverse, qui aura au moins la vertu de faire avancer la réflexion.
1 Programmes
La première recommandation est de retrouver le souffle des grands programmes. Il est clair que les commandes militaires ont tracté le progrès technique. Mais, pour arriver à ce résultat, il n'est aucunement nécessaire que ces commandes soient militaires. Elle peuvent tout à fait être motivées par des objectifs humanitaires, d'aménagement ou de recherche. Mais il faut qu'elles soient d'un montant suffisant, sinon l'effet ne sera pas atteint.
Déjà, en 1978 , M. Nakajima, alors Président du Mitsubishi Research Institute et conseiller du Keidanren, proposait une série de huit grands programmes mondiaux : un second canal de Panama, un lac central africain, le percement de l'Isthme de Kra, l'obturation du détroit de Behring... Il préconisait la création d'un fonds mondial pour gérer ces grands chantiers. Le gouvernement japonais n'a pas suivi, préférant promouvoir des programmes de recherche pré compétitive dont l'industrie japonaise pourrait ensuite développer les résultats : l'ordinateur de cinquième génération, human frontier...
En 1995, Jacques Delors, avant de quitter la commission de l'Union Européenne, a tenté de promouvoir des programmes d'infrastructure (autoroutes, TGV...). Il s'est heurté à des arguments comptables, émanant des ministères des finances des états membres. Aveuglés par les fausses prophéties monétaristes, qui influencent aussi les marchés financiers , ceux ci ont donc mis dans le même sac les dépenses d'investissement et les dépenses sociales, ce que conteste l'économie cognitive.
Si ces propositions n'ont pas eu la suite qu'elles méritaient, c'est aussi parce que le sentiment de l'urgence n'était pas assez fort. Dans le passé, les grands programmes se sont imposés quand le stress était suffisant : ce fut le cas des programmes militaires, mais aussi des programmes civils. La Tennessee Valley Authority a été construite en réponse à la crise de 1929. Les grands investissements de l'urbanisme Haussmannien, au siècle dernier, comme ceux de l'Angleterre Victorienne et de l'Allemagne de Bismarck, étaient une réponse à la crise sociale de la Révolution de 1848.
La référence à cette époque est doublement pertinente. Parce que les grands pays européens ont réagi de façon similaire aux désordres causés par l'accroissement du prolétariat urbain ; parce que cette montée de la pauvreté était la conséquence des premières décennies de mise en place du nouveau système technique, celui de la révolution industrielle, qui excluait de l'économie des pans entiers de la population porteurs des savoirs faire antérieurs.
Le scénario prospectif du premier quart du siècle prochain que nous avons estimé probable dès le début des années 90 s'inspire de cette trajectoire. L'augmentation de l'exclusion due à la mise en place du nouveau système technique engendre des troubles de l'ordre public, lesquels suscitent des réactions d'encadrement et des investissements dans des grands programmes. Donc, même si les classes dirigeantes ne sont actuellement pas encore convaincues, les hommes de bonne volonté peuvent anticiper et mettre à l'étude des projets mondiaux.
Dans cet esprit, j'ai proposé dès 1993 douze thèmes, plus un :
Culture technique
Métrologie du quotidien
Industrialiser l'Espace
Habiter les mers
Maîtriser l'énergie
Transformer la planète en jardin
Communication : un réseau pour tous
Structurer les villes
Humanisme industriel
Solidarité et partage
Système judiciaire mondial
Fiscalité incitative
Le treizième programme (monétaire)
Je souhaite, avec l'Association Prospective 2100, organiser une délibération internationale, pour en élaborer le contenu de manière concertée, et aussi pour constituer des collectivités qui soient ultérieurement porteuses. C'est ce qui a été initié avec l'atelier "Cités Marines" qui s'est réuni à Monaco en Novembre 1995.
2 Lobbies
La seconde recommandation consiste à limiter très strictement, par la loi et le renforcement du judiciaire, les processus de capture qui rongent la liberté dans les économies modernes. Il s'agit, entre autres, de la désinformation commerciale, des ententes, positions dominantes et autres fonctionnements maffieux, ainsi que des entraves à l'innovation en général. Il s'agit aussi de la propriété intellectuelle qui, simultanément, refuse de reconnaître des droits aux ethnies indiennes sur leur musique traditionnelle et permet à Microsoft de s'approprier pour une durée abusive des logiciels qu'il n'a pas créés.
Bien sûr, on connaît la critique portée depuis longtemps au libéralisme sauvage : c'est, dit-on, "le loup libre dans le poulailler libre". Mais quelque chose de nouveau est arrivé avec la civilisation cognitive : la possibilité, réservée aux plus puissantes entreprises, d'acquérir une influence non négligeable sur le psychisme du public. De nombreux produits de consommation fonctionnent alors comme des drogues .
Or, mise à part l'application des lois antitrust, on constate, dans la plupart des pays, une certaine mollesse des pouvoirs publics et une résignation de l'opinion face à ces logiciels de capture. Comme s'il était dans la nature profonde de l'économie de récompenser celui qui apporte le succès en lui donnant d'abord du pouvoir, puis en l'autorisant à commettre des abus de pouvoir.
Le big business s'efforce d'entretenir la confusion, en présentant au regard admiratif des foules la légende glorieuse des débuts des grandes entreprises d'aujourd'hui, comme si elles étaient restées fidèles à l'esprit de leurs créateurs. Or, prenons un exemple : Walt Disney avait un immense talent. Il a commencé pauvre et lutté courageusement pour faire prévaloir ce qu'il croyait : les contes, le dessin animé, les animaux qui parlent.. Il a offert un monde merveilleux aux enfants. A coté de ce créateur, la Disney Company actuelle n'est plus qu'une machine à soutirer le maximum d'argent aux parents du monde entier, gérée par des diplômés de business schools froids et calculateurs.
Oui, les organisations vieillissent. A l'enthousiasme généreux et créateur du début , succède le développement, où l'on répète surtout ce que l'on sait déjà faire, puis la maturité et le déclin, où l'entreprise n'est plus qu'un organisme prédateur, la conjonction des jeux d'intérêts de ses membres, qui sucent avidement le sang du talent passé. C'est une escroquerie que de prétendre qu'il s'agit encore du même être. On ne peut quand même pas confondre Dracula avec l'Archange, sous prétexte qu'ils ont la même carte de visite.
L'exemple de Disney est plein de sens, mais il ne porte pas atteinte à la santé physique de la population. Il n'en est pas de même, par exemple des industries alimentaires qui, pour mieux vendre et fabriquer moins cher, rajoutent des édulcorants, des stabilisateurs, des gélifiants, des émulsifiants, des arômes, des colorants, rognent sur la qualité des matières premières, et qui sont finalement responsables d'accoutumances perverses dont le résultat le plus "visible" est le développement de l'obésité dans les pays riches.
Or, les moyens de lutter contre les abus où les logiciels marchands poussent l'industrie existent : l'information et l'éducation du consommateur, les moyens d'essai et de mesure, la répression des fraudes, des législations strictes et intelligentes, appliquées avec diligence. Étant entendu que cette lutte doit être internationale. Les processus de corruption, car c'est de cela qu'il s'agit, sont universels. Il suffit que la vigilance se relâche pour qu'aussitôt la mauvaise herbe repousse. Il faut donc éviter que les coupables puissent jouer à chat perché dans des républiques bananières complaisantes. L'histoire récente de la lutte contre la drogue montre quels moyens il faut parfois déployer pour endiguer ce type de fléau.
3 Travail
La troisième recommandation est, en particulier dans les pays dits développés, de cesser de donner de l'argent pour ne rien faire, non pas pour les raisons morales invoquées par l'idéologie conservatrice (on encourage la paresse , l'oisiveté est mère de tous les vices...), mais parce que c'est destructeur de savoir faire. L'homme est un animal social . Il a besoin d'être socialisé, sinon il est conduit à retourner vers lui-même la négation qu'il subit, et manifeste des comportements autodestructeurs.
Or, la socialisation, pour l'essentiel, s'exprime en participant à la projection de l'Esprit dans la Nature, depuis le niveau le plus élémentaire (le rangement, le nettoyage, le jardinage) jusqu'au plus complexe (le programme spatial..). Il ne s'agit donc pas d'une recommandation de pure forme, aboutissant à demander aux sans emploi de subir trois heures de trajet par jour pour aller faire de la présence dans un bureau (dans ce cas, mieux vaut qu'ils restent chez eux). L'intégration consiste à faire vraiment participer chacun selon ses capacités aux travaux vraiment utiles .
Comme l'ont fait observer Michel Berry et Pierre Noël Giraud , si les entreprises sont hors d'état d'embaucher tous ceux qui se présentent sur le marché du travail, les travaux d'intérêt collectif ou humanitaire ne manquent pas. Et il vaudrait mieux s'appuyer sur la diversité du réseau associatif pour les gérer que de fonctionner, comme actuellement, avec des bureaucraties gestionnaires d'indemnisations.
C'est de toute façon une évidente absurdité que de rendre l'apprentissage obligatoire jusqu'à 16 ou 18 ans et de financer ensuite des processus de désapprentissage. C'est d'autant plus absurde que, pour avoir droit de toucher ses allocations, le chômeur doit s'abstenir de travailler. S'il travaille quand même, c'est clandestinement, au noir. Donc, au lieu d'être normalement payé pour le travail qu'il fait, il est payé pour ne pas travailler, comme si le marché du travail, où l'on ne veut pas de lui, risquait d'être pollué par sa présence. Comment s'étonner que les individus ainsi traités se sentent considérés comme des pestiférés, alors que l'assurance chômage est, en théorie, faite pour les secourir.
En outre, il y a des savoirs faire nécessaires à l'exercice de ces responsabilités dispersées qui ne sont pas enseignés. Nous allons vers une société de millions de petites entreprises et d'unités indépendantes, et l'enseignement n'a toujours pas mis à son programme la création d'entreprise pour tous .
4 Écriture
La quatrième recommandation est de se préparer à l'usage et aux conséquences de la nouvelle écriture, ou plutôt de ce qui tiendra lieu demain d'écriture, je veux dire la gestion de la mémoire télématique.
En cette année 1996, les premiers logiciels de visioconférence internet pour le grand public arrivent sur le marché . La dernière étape du nouveau système de communication commence : procurer à chacun, où qu'il se trouve, une capacité d'émission semblable à celle des professionnels de la télévision.
Je crois que l'on n'en a pas fini avec les transformations induites par ces nouveaux outils. Le catalogue du commerçant , le manuel scolaire, le journal, la mémoire d'entreprise, quasiment toutes les activités humaines sont touchées.
Faire de l'audio visuel est à la portée de tout le monde, et ne nécessite pas le même long apprentissage que l'écriture . Il suffit d'appuyer sur le bouton du caméscope. Mais pour atteindre la maîtrise d'un professionnel dans le cadrage, le montage, le traitement d'images, voire la fabrication d'images de synthèse de bonne qualité graphique, il faut bien plus d'années encore que pour savoir lire et écrire correctement.
Mettre ces outils à disposition du public, c'est déclencher, à plus ou moins long terme, une vraie révolution culturelle. La créativité technique du XIX° siècle s'était nourrie de la divulgation du savoir des corporations par la Grande Encyclopédie de Diderot. L'effet de l'imagination du grand nombre sur l'audio visuel a toutes chances d'être de même ampleur.
A cela s'ajoutent des perspectives de simplification radicale des travaux bureaucratiques. Il est d'ores et déjà possible de facturer et de payer par téléphone, et de gérer automatiquement les écritures comptables qui découlent de chacun de ces paiements. Les grandes entreprises le font avec leurs sous traitants, ainsi que d'autres échanges plus techniques, au titre des protocoles EDI .
On sait que ce sera aussi mis à disposition des petites entreprises, jusqu'au niveau de l'artisan et du commerçant, qui pourront, par ce moyen, économiser un temps considérable et disposer d'une bien meilleure information sur les résultats de leurs produits. Cela suppose une coopération des banques, des impôts et des autres administrations.
Les pays qui adopteront les premiers cette généralisation de l'EDI auront un avantage important : les acteurs économiques disposeront de plus de temps libre pour penser à ce qui fait le coeur de leur métier.
5 Survie
La cinquième recommandation est de réapprendre à survivre dans le milieu naturel. Nous retrouvons ainsi le début de cet essai, sans pour autant quitter la modernité.
La nouvelle écriture, en effet, n'est pas seulement informatique et audio visuelle. Sa plus grande nouveauté est de mettre en mémoire quelque chose qui échappait jusqu'alors à l'écriture : les savoirs faire.
Le premier exemple est le simulateur de vol. Construit à l'origine pour l'entraînement des pilotes, il ne transmet pas un discours, ni des images, ni même des images animées et du son, il met en situation. Ce que le sujet acquiert, ce sont précisément ces comportements réflexes dont parle Dreyfus, plus profondément ancrés dans la chair que ne le sont les discours.
Le simulateur a été vulgarisé en jeux vertigineux. On commence à préparer les logiciels d'entraînement des chirurgiens. J'imagine que tous les métiers artisanaux, dont l'apprentissage est encore largement compagnonnique, pourront être formalisés par ce procédé. Par exemple la menuiserie, la pâtisserie, le dressage des animaux, l'art du massage et le jardinage seront transmis par ce moyen.
Alors, la conservation des savoirs faire, très incertaine dans l'économie cognitive actuelle, sera largement vulgarisée et facilitée. Mais la programmation de ces outils demande du talent, du soin et du temps. Elle représente un investissement considérable en heures de travail, au point que, jusqu'à présent, seuls les militaires ont pu mobiliser de quoi faire des simulateurs.
Les organes d'éducation, conçus à la fin du siècle dernier sur le modèle de la salle de classe, savent construire des écoles et recruter des maîtres. Ils ne sont pas faits pour assumer des investissements intellectuels de ce type. Il faut donc des initiatives d'un type nouveau. Ces logiciels ne seront pas prêts avant quelques décennies.
Parmi tous les savoirs faire qui seront concernés, il y a ceux des métiers. Il y a aussi les manières de survivre : en mer, en forêt, dans le froid des glaces ou la chaleur du désert, ou encore dans une grande ville et dans la pauvreté.
Ces techniques de survie, les ethnies de chasseurs cueilleurs, dont il reste encore heureusement assez de représentants, les ont perfectionnées et capitalisées pendant des millénaires. Au regard de la survie de l'Espèce, elles constituent un véritable trésor, une réserve de liberté par rapport aux fluctuations de l'économie. Réapprenons à survivre, et nous pourrons voir les errements du monde d'un oeil plus serein.
L'approche cognitive de l'économie en est à ses débuts. Peut-être est-il prématuré d'en tirer des recommandations. Je n'exclus pas que le débat théorique ou l'expérience m'amènent à revenir sur certaines d'entre elles. J'ai quand même tenu à les énoncer, car la trajectoire actuelle de la machine économique planétaire est suffisamment inquiétante pour justifier que l'on essaie de lui trouver des remèdes rapidement applicables.
En effet, dès l'an 2000, sur 6 milliards d'êtres humains, un milliard aura été chassé de ses terres par la concurrence des agricultures industrialisées et viendra grossir les banlieues des grandes villes du tiers monde, puis de la planète entière.
A la génération suivante, naîtront des enfants qui ne pourront plus retourner dans le milieu naturel de leurs ancêtres, car la technique de survie ne leur aura pas été transmise. Ils ne seront pas non plus familiers avec la technique moderne, car l'école n'était pas prête à les accueillir.
Ils seront obligés de considérer la ville comme une jungle et d'inventer de nouveaux moyens d'y survivre. Des organisations ne manqueront pas d'exploiter l'errance et l'exclusion qu'il subissent avec des mots d'ordre de violence d'inspiration religieuse, tribale ou simplement maffieuse.
Cette perspective constitue une menace pour la paix plus grave encore que la crise de 1929, qui fut en son temps la cause économique de la seconde guerre mondiale.
Lors de l'installation du précédent système technique, à la Révolution Industrielle, les nouveaux modes de production avaient aussi déplacé la force de travail ancienne. L'artisanat rural ne pouvait être compétitif avec les usines. Un flot de ruraux est alors venu grossir le prolétariat urbain. Lorsqu'ils furent en grand nombre, éclata la Révolution de 1848.
La réponse des dirigeants européens de la seconde moitié du XIX° siècle, dans l'Angleterre de la Reine Victoria, dans l'Allemagne de Bismarck et dans la France de Napoléon III, dépasse largement le cadre de l'économie libérale.
Les libéraux, représentés en France par Guizot, sont chassés du pouvoir dès 1848, pour "conservatisme borné", comme on disait à l'époque. Ils sont remplacés par des Ingénieurs, inspirés par l'idéologie Saint Simonienne, sorte de constructivisme avant la lettre.
Leur réponse comprend deux éléments : Les grands travaux d'aménagement et l'éducation de masse. Ce sont eux que nous retrouvons dans les recommandations inspirées par l'économie cognitive.
Au bout d'un demi siècle, en 1900, l'Europe était redevenue le phare du monde.
Le peuple savait lire écrire et compter. L'intégration dans le nouveau système technique redevenait possible. Les grands travaux, chemins de fer, routes, canaux, tout à l'égout, métro avaient assaini le fonctionnement des grandes villes et unifié la société.
On peut transposer cette stratégie de sortie de crise sociale au début du siècle prochain, avec les technologies de l'époque : non plus la salle de classe de Jules Ferry, mais les univers virtuels, non plus la pelle et la pioche de Haussmann, mais les tunneliers et autres robots de travaux publics.
Néanmoins, il subsiste une différence importante entre la situation du monde à la fin du vingtième siècle et celle de l'Europe au milieu du dix-neuvième : il y a cent cinquante ans, l'excédent démographique européen pouvait se déverser sur le continent américain.
Aujourd'hui, il n'y a plus de nouveau continent à peupler, sauf à construire des villes nouvelles, réinvestir l'espace rural ou s'installer sur les mers...
En tous cas, il est grand temps de changer de théorie économique.
T. Gaudin, Février 1997
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La théorie économique, dont la construction a commençé au début de la révolution industrielle constitue en fait un discours d'autojustification des pratiques nées à cette époque. Elle a subi des critiques radicales et, lorsque l'urgence l'imposait, par exemple lors de la crise de 1929, les dirigeants n'ont pas manqué de prendre avec sa doctrine quelques libertés. Mais elle a la vie dure et, depuis l'effondrement de l'idéologie communiste, elle semble en voie de devenir le crédo de l'organisation du monde.
Or, nous changeons à nouveau de système technique. Le passage de la société industrielle à la civilisation cognitive se fera tout au long du siècle prochain. Et la définition même de ce qu'on appelle économie n'est plus pertinente. Son usage abusif cause des dégâts considérables, aux hommes, aux cultures et à la nature.
Cet ouvrage donne les bases d'une autre pensée économique, un cadre cohérent dont le respect permettrait d'éviter bien des horreurs.
Thierry Gaudin, Polytechnicien, Ingénieur Général des Mines a, pendant dix ans, défini et mis en place la politique d'innovation au Ministère de l'Industrie. Puis il a créé, puis dirigé pendant dix ans le Centre de prospective et d'évaluation (CPE) du Ministère de la Recherche. Il préside actuellement l'Association "Prospective 2100" dont l'objet est de préparer des programmes mondiaux pour le siècle prochain. Il a notamment publié "L'Ecoute des Silences (les institutions contre l'innovation)", "Pouvoirs du Rêve", "Les Métamorphoses du futur", "2100, récit du prochain siècle" et "2100, Odyssée de l'Espèce", "L'aménagement du territoire vu de 2100".