2100.org

Innovation et

Coopération industrielle dans les projets de recherche

Le rôle des Pouvoirs publics

 

« Pour qui n'a qu'un marteau, tout finit par ressembler à un clou »

 

Le 17 Février 1998

Par lettre du 29 Mai 1997, le Ministre chargé de l'Industrie a demandé au Conseil Général des Mines une étude concernant la coopération inter entreprises en matière de recherche et d'innovation.

Cette commande fait suite :

• d'une part à une double interrogation des services de la DGSI

1- Etant donné que les statistiques - et l'observation usuelle - montrent que les entreprises les plus innovantes sont aussi très coopératives, est-ce qu'il est légitime d'espérer qu'un encouragement financier à la coopération rendra les entreprises plus innovantes ?

2- Les procédures Euréka ayant inclus dans leurs conditions d'éligibilité la coopération entre partenaires européens de nationalité différente, certaines entreprises françaises ont délaissé leurs partenaires nationaux pour bénéficier d'une aide en s'alliant avec une entreprise d'un autre pays européen. Dès lors, le partenaire délaissé s'est retourné vers l'administration française, laquelle s'est demandée si elle pouvait construire un équivalent d'Euréka franco français, suceptible de compenser cette incitation à l'infidélité.

• d'autre part, à une prise de position au niveau des Ministres. La lettre de mission me désignant pour effectuer ce rapport est signée du précédent Ministre, appartenant à l'ancienne majorité. Depuis, elle a été confirmée, ce qui montre que le sujet intéresse à la fois la majorité et l'opposition.

Des déclarations plus récentes ont confirmé que l'innovation est désormais considérée comme un axe politique majeur.

Il n'empêche que la définition d'une politique d'innovation est loin d'être évidente. Elle fait l'objet de discussions d'experts auxquelles j'ai participé, au niveau international, depuis plus de vingt ans.

Or, la question des alliances d'entreprises s'inscrit dans la problématique de l'innovation. Comme on pourra le constater dans ce rapport, c'est parce que les conditions de l'innovation ont évolué que les alliances jouent un rôle nouveau et important.

Il est donc nécessaire de préciser ce que sont les concepts directeurs, les raisonnements structurants et les principaux moyens d'action d'une politique d'innovation. Je le ferai dans la seconde partie.

Une mission spécifique, comprenant un large éventail de consultations, ayant été confiée à Henri Guillaume à ce sujet, le présent rapport est conçu pour compléter son travail. Il s'appuie à la fois sur les observations des économistes et sur mon expérience passée d'animateur de la politique d'innovation.

Les recommandations sont présentées dans le corps du texte sous forme d'encadrés. Trois d'entre elles sont reprises dans la conclusion.

Je n'aborderai pas le cas des programmes type JESSI ou Bioavenir, qui méritent chacun une étude séparée. Bioavenir fait d'ailleurs actuellement l'objet d'un audit piloté par le Comité Consultatif d'Evaluation du CNRS, dont je fais partie. Il montre qu'il n'est pas possible de se prononcer sur ce genre de programme sans une enquête approfondie dépassant les moyens actuels du Conseil Général des Mines.


TABLE

EVOLUTION DES COOPERATIONS

L'avis des destinataires

Les échanges culturels

Question complémentaire : l'EDI

Intensification de la coopération

Le cas des NTI (nouvelles technologies de l'Information)

Un exemple dans la Chimie

L'expérience de Roqueplo

Nature et cause des coopérations

Typologie des coopérations

1-Les alliances stratégiques

2-La sous-traitance

3-La Recherche sous contrat

4-Les pôles de compétences locales

5-Les Technopoles

6-La coopération locale interprofessionnelle

6-La coopération à l'occasion de commandes publiques

L'INNOVATION, REPONSE A LA MONDIALISATION

La Stratégie américaine

Cas des logiciels

Poids des lobbies

Place de la France

Inversion du rôle de l'Etat

QU'EST-CE QU'UNE POLITIQUE D'INNOVATION ?

Rigueur du raisonnement

propositions contre-intuitives

Loi de Gresham des " aides "

La propriété intellectuelle

Les grands programmes

Le Capital-risque

LA POLITIQUE D'INNOVATION EN PRATIQUE

Raisonner sur la logique d'acteurs

Rôle des services de l'Etat

Préparation du travail

Sur l'arbitrage des dossiers

Sur le repérage des stratégies technologiques

Les trois volets de la politique d'innovation

1- La culture technique

2- La réduction des obstacles

3- Les Programmes

CONCLUSION

DOCUMENTS CONSULTES

Annexe 1 : résumé de l'enquête DGSI auprès des entreprises

Annexe 2 : Graphes de l'évolution des coopérations mondiales dans les secteurs de la Chimie, de l'Automobile, du Matériel électrique et de la Défense

Annexe 3 : Graphes de la constitution des "clusters" mondiaux dans les NTI

Annexe 4 : Cadre législatif européen (anti trust)

Annexe 4 : Carte des technopoles européens

Annexe 5 : Les programmes militaires et les programmes de recherche américains

Annexe 6 : lettre de mission

 


Remerciements

Je remercie particulièrement les membres du service STS

Philippe Bourgeois, qui m'a fourni l'essentiel de la documentation

Jacques Serris

M. Teissier

et aussi :

Grégoire Postel Vinay pour ses conseils et les informations en provenance de L'OSI.

Jean Luc Vo Van Qui pour ses observations,

Mes collègues du Conseil Général des Mines

Gérard Piketty

Yves Martin

Jean Michel Yolin

pour leurs critiques constructives, qui m'ont permis de nombreux ajustements

T. Gaudin


Evolution des coopérations

Avant de prendre des initiatives pour encourager la coopération inter entreprises, il est logique et utile d'effectuer une sorte d'étude de marché. On pourrait même dire que c'est nécessaire, si cela ne risquait de paraître impertinent vu la quantité d'interventions administratives initiées en l'absence d'enquête préalable et sans suivi ni évaluation de leurs effets.

L'avis des destinataires

Dans le cas présent, il convient de se féliciter, car l'étude a été faite, en 1995, par la DGSI elle-même et ses résultats sont tout à fait pertinents. On trouvera en annexe copie du dépliant les résumant.

Le questionnaire a été envoyé à 4000 entreprises. 1600 ont répondu, soit un taux de retour de 40 %, tout à fait satisfaisant pour ce genre d'enquête. Le questionnaire ne comprenait que 11 questions, rédigées dans un style clair, bien présenté avec des formulaires faciles à remplir.

Il est vraisemblable que cette prévenance a contribué à ce que le taux de réponse soit élevé, et sans doute aussi à ce que les réponses soient plus fiables que celles qu'aurait obtenu un questionnaire plus élaboré et complexe, pour le remplissage duquel l'entrepreneur agacé se serait défaussé sur des échelons subalternes. Sur un sujet aussi sensible, il est en effet important que le chef d'entreprise réponde lui-même.

Les entreprises ont, par principe, une attitude favorable à la coopération. A la question : "Faut-il faire de la coopération ?" seules 3,5 % répondent par la négative. Toutefois, la mise en pratique n'est pas aussi répandue. La coopération régulière ou occasionnelle concerne 73 % des entreprises de moins de 50 salariés et 97 % des plus de 50.

Ce résultat est sans surprise. Un entrepreneur est en effet, presque par définition, un acteur économique qui a des clients, des fournisseurs, des collègues avec lesquels il coopère. La coopération, en quelque sorte, fait partie de son style de vie.

Toutefois, les petites entreprises sont plus isolées que les grandes et, pour ce qui est de la mise en pratique, seulement une entreprise sur quatre dit coopérer régulièrement.

C'est, disent-elles, surtout parce qu'il est difficile de trouver des partenaires. Le manque de soutien institutionnel n'est pas cité comme un problème ; il vient en dernier rang des "difficultés ". Par contre, les "risques encourus par le partage d'informations confidentielles" peuvent en être un, pour 40 % des entreprises interrogées.

Du coté des avantages, près de 60 % y voient une « acquisition de savoir et d'expérience », 50 % « une plus grande ouverture sur l'extérieur ». Ces deux points, qui concernent les connaissances et le savoir-faire, pèsent plus lourd que les objectifs classiques d'économie d'échelle ou de prestige.

Le développement de produits nouveaux est le thème de coopération qui attire le plus les industriels, avant les procédés de fabrication et bien avant la gestion des ressources humaines. Très peu (12 à 20 %) sont intéressées par l'EDI (échanges de données informatisées).

En ce qui concerne le rôle des pouvoirs publics en la matière, la réponse la plus fréquente est qu'ils n'ont aucun rôle à jouer (entre 35 et 50 % selon la taille). Néanmoins, plus de 30 % (les petites entreprises plus que les grandes) estiment qu'ils pourraient aider à trouver des partenaires et remplir un devoir d'information sur les points d'entrée possibles dans une coopération.

Environ 30 % acceptent l'idée d'une aide, réponse qu'il faut regarder avec circonspection, car les gestionnaires d'entreprise sont naturellement peu enclins à refuser le principe de quelque chose qui pourrait leur rapporter de l'argent. Une entreprise est par définition à but lucratif.

Une fois cette enquête effectuée, le second mouvement demande un effort d'adaptation. Il s'agit d'une part de constater objectivement les résultats, d'autre part d'en tenir compte dans la gestion des actions de l'Etat.

Si l'administration souhaite suivre la direction indiquée par cette enquête, elle doit concentrer ses efforts, non sur les « aides », mais sur des services d'information et une sorte d' "animation culturelle" du milieu des entreprises, notamment la recherche de partenaires.

Sans doute, elle est moins habituée à cette activité qu'à passer des contrats d'aide directe avec les entreprises. C'est peut-être aussi moins gratifiant pour les fonctionnaires, mais on ne peut pas ne pas prendre en considération les comportements et les attentes des destinataires.

C'est d'ailleurs en partie ce qui se passe sur le terrain. En voici quelques exemples : Dans le dossier consacré au regroupement d'entreprises paru dans le n° 17 (Mai 1996) de la revue Industries, figure un entretien avec le DRIRE de Franche Comté, Robert Moreau, qui cite l'exemple des actions menées dans le Jouet, l'industrie du Bois, l'Ameublement et la Lunetterie. Il note que la région a hérité de métiers concentrés sur des bassins géographiques : l'Horlogerie à Besançon, la Lunetterie dans le Jura, ce qui facilite la mise en place de coopérations.

Il explique comment les fabricants de composants pour lunettes du Jura, à travers leur société commune « Comotec » se sont liés pour approcher de front les grands lunetiers français ou italiens . A la suite de quoi, cette première coopération ayant fonctionné, ils commencent à redéfinir collectivement leurs machines, qu'ils étaient jusqu'à présent obligés de bricoler chacun dans leur coin, leurs fournisseurs de machines n'étant pas capables de livrer les appareils très spéciaux dont ils avaient besoin.

Il cite aussi le cas d'un sous-traitant de l'automobile, spécialisé dans l'éclairage interne des voitures, aidé par le FRAC pour faire appel à un designer et à un bureau marketing.

Le même dossier cite le cas de cinq entreprises du Cher de secteurs différents (découpage-emboutissage, décolletage, injection de thermoplastiques, traitement de surfaces et transporteur) qui se sont regroupées en 1995, avec l'aide de la DRIRE Auvergne, sous forme d'un GIE, pour mieux répondre aux appels d'offre.

En fait, le secteur des sous traitants de l'automobile subit une concentration massive sous la pression des constructeurs, avec un impératif de réduction des coûts. En dix ans, Renault est passé de 2000 à 600 sous traitants, soit une division par plus de trois, et Valéo de 4000 à 1500 fournisseurs.

Ce mouvement est indissociable de la mise sous assurance qualité de la sous traitance, s'accompagnant d'un transfert de savoir faire et de responsabilité. Par exemple, au lieu d'éxécuter le frein dessiné par le bureau d'études du constructeur, le sous traitant devient aussi responsable de sa conception et le donneur d'ordre, après lui avoir transféré son savoir-faire, se limite à définir les spécifications. Pour ce qui est des prix, on observe l'apparition d'un nouveau type de contrat prévoyant une réduction programmée le long de la courbe d'expérience du sous traitant.

Les échanges culturels

Il faut néanmoins constater, en termes de culture technique proprement dite, les différences objectives avec les comportements de nos concurrents étrangers. Les manifestations de « culture technique » industrielle sont beaucoup moins vivaces en France qu'en Allemagne par exemple. Les notices fournies par les entreprises allemandes, les publicités mêmes donnent des indications techniques très précises, ce qui montre que la culture technique touche jusqu'au grand public dans sa vie quotidienne. Or, les exigences du client sont la meilleure garantie de la qualité du travail du producteur.

D'autre part, la présence française dans les foires et salons est faible. Nos sociétés savantes sont peu fréquentées, beaucoup moins que dans les pays anglo-saxons et trop souvent par des retraités.

Les organismes dépositaires par vocation de la culture technique (CRITT , ARIST , INPI , AFNOR , LNE et COFRAC , centres techniques industriels , musées techniques) ne font pas l'objet d'un soutien cohérent et déterminé. Les uns sont rattachés au Ministère chargé de l'Industrie, les autres à celui qui s'occupe de la Recherche et celui de la Culture a aussi son mot à dire. Malgré des initiatives éparses des fonctionnaires, il n'y a aucun lieu où puisse s'élaborer une politique d'ensemble et les moyens en cause restent souvent sous critiques.

Il en résulte que nos industriels vont le plus souvent s'informer à l'étranger. Quand un industriel de la chimie, j'ai pu le constater directement, fait un choix stratégique, il consulte les études du Stanford Research Institute. Pour l'électronique et les télécom, les entreprises se renseignent aussi à Silicon Valley. Pour la mécanique, ils vont en Allemagne ou en Suisse (le Polytechnique de Zurich est le plus grand centre de documentation technique du monde). En ce qui concerne l'optique et la reprographie, tout est désormais entre les mains des japonais, chez qui il est plus difficile de s'informer.

Sans doute, dans certains domaines très particuliers de l'économie, tels que la mode ou la gastronomie, la France reste le lieu où tout se décide. Mais il faut reconnaître que, pour ce qui concerne l'industrie proprement dite, n'y a plus un secteur de la technologie où ce soit encore le cas.

Il ne serait donc pas absurde de consacrer des moyens conséquents à développer les échanges entre techniciens, effectuer et diffuser la veille technologique, multiplier les visites d'usines et les rencontres, financer les voyages des jeunes chercheurs et ingénieurs, développer des foires, salons et congrès technologiques, ainsi que les publications, bases de données, serveurs et accès internet permettant à nos entreprises, y compris aux petites, d'être les mieux informées...

Une autre conséquence logique de cette enquête est que lier systématiquement l'obtention d'une aide à une coopération entre entreprises ne paraît pas s'imposer. En effet,

- Dans le cas des aides européennes, on comprend bien que les coopérations transfrontalières étant relativement rares, ne serait-ce qu'à cause de l'obstacle de la langue, le fait de subordonner une aide à l'alliance de deux partenaires de nationalités différentes incite les entreprises à traverser les frontières et leur font entamer des démarches qu'elles n'auraient sans doute pas faites sans cette condition.

D'autre part, la Commission se maintient dans son rôle en n'intervenant que dans le registre transnational, laissant ainsi les affaires internes à la gestion propre des différents états membres.

- Dans le cas qui nous occupe, celui des soutiens apportés par l'Etat français à des entreprises nationales pour leurs recherches techniques, la mise en oeuvre d'une telle condition apparaît sous un jour bien différent. Si en effet, comme le montre l'enquête, la plupart des entreprises, particulièrement les plus importantes, ont déjà des coopérations qui fonctionnent, elles pourront sans difficulté se présenter avec leurs partenaires habituels et l'effet incitatif de la condition sera nul.

Pour celles qui n'ont pas de partenaire attitré dans le domaine considéré, l'enquête montre que ce n'est pas par méfiance ou conservatisme, mais le plus souvent parce qu'elles n'ont pas pu trouver à qui s'allier. Ce sont en moyenne de plus petites unités, celles qu'il faudrait favoriser parce qu'elles sont, plus que les grandes, créatrices d'emploi. Il serait sans doute illusoire d'espérer que la condition mise à l'obtention d'une aide leur fera rencontrer le partenaire qu'elles souhaitent.

Par contre, on peut s'attendre à ce que cette condition ait des effets pervers :

Le premier est que pour obtenir l'aide, l'entreprise cherche rapidement un partenaire acceptable qui ne sera là que pour compléter le tableau. Il est évidemment facile de simuler une alliance fictive. Mais cette fiction a une autre conséquence plus regrettable : elle détourne de la réalité. La mise en place d'un accord de pure forme ne peut que gêner dans la recherche ultérieure de vrais partenariats correspondant à de vrais besoins.

Le second vient de ce que plus une idée est originale, donc innovatrice, moins il y a de partenaires éventuels convaincus de son intérêt. Exiger un partenariat, c'est donc introduire un biais conformiste là où il s'agit au contraire d'encourager l'originalité.

Le troisième est de favoriser les grandes entreprises au détriment des petites qui, l'enquête le montre, ont plus de difficultés à trouver des partenaires de coopération. Bien plus, cette condition peut, dans certains cas, pousser une petite entreprise originale à se laisser phagocyter par une grande, par le biais des accords de propriété intellectuelle.

Il faut se souvenir en effet que les petites entreprises étant moins habituées à la fréquentation des administrations, elles sont naturellement tentées de croire que l'alliance avec un partenaire plus important leur donnera la crédibilité qu'elles n'ont pas.

Si l'aide leur paraît nécessaire, elles seront peut-être prêtes à sacrifier leur indépendance. Geste qui peut être fatal, car il peut arriver que la grande entreprise ne développe une idée nouvelle que dans la mesure où elle ne gêne pas ses intérêts en place et ne perturbe pas trop les jeux d'influence internes entre des "barons" défendant chacun jalousement leur territoire.

Une issue possible à cette difficulté est d'introduire une coopération, non pas avec une autre entreprise, mais avec un organisme dont la vocation est, précisément, de diffuser la culture technique (centre technique, école d'ingénieurs, université de technologie...), avec une clause accordant, dans la mesure du possible, à cet organisme diffuseur la propriété intellectuelle.

A ce sujet, deux argumentations s'affrontent :

La première dit que seules les entreprises sont capables de négocier des licences à l'autre bout du monde avec des portefeuilles de brevets en main. C'est leur métier, et elles ont le poids juridique et financier nécessaire pour bien défendre leurs intérêts, qui finalement sont aussi ceux de la France. C'est donc une bonne chose que la propriété intellectuelle soit localisée de préférence dans les entreprises.

La seconde dit que lorsque cette propriété a été constituée avec l'argent du contribuable, elle ne peut plus être totalement privatisée sans contrepartie. L'entreprise associée devrait pouvoir bénéficier d'une licence, à condition qu'elle soit non exclusive ou d'une exclusivité de courte durée.

D'autre part, la présence d'un organisme à vocation d'utilité publique ou collective est de nature à tempérer l'effet d'intimidation, voire de prédation que les grandes entreprises pourraient être tentées d'exercer vis à vis des plus petites.

Enfin, le savoir faire acquis à l'occasion de ce développement est dans ce cas recyclé dans la profession ou transmis aux étudiants. Il entre dans un patrimoine collectif, ce qui est normal puisqu'il a été financé par le contribuable, et l'expérience acquise peut alors féconder d'autres activités.

Il y a sans doute une part de vérité dans chacune de ces deux argumentations, variable selon les cas particuliers. Je penche personnellement plutôt en faveur de la seconde pour avoir vu des chercheurs et même des inventeurs isolés défendre avec succès leur propriété intellectuelle face à des grands groupes internationaux.

Question complémentaire : l'EDI

Un des résultats de l'enquête d'opinion effectuée à l'initiative de la DGSI est le peu d'intérêt manifesté par les entreprises pour la coopération en matière d'échanges de données informatisées (EDI). Seulement 12 à 21 % se disent intéressées, alors que le développement de produits et les méthodes de fabrication obtiennent des scores de 25 à 43 %.

Toutefois, il n'est pas pour autant, dans ce cas, illégitime que l'administration, tout en respectant la logique du marché, fasse un effort particulier de promotion de l'EDI, et cela d'autant plus que les entreprises ne sont pas spontanément convaincues. Il ne s'agit plus alors de suivre la demande des destinataires, mais au contraire de la devancer voire de la susciter.

Ce type d'intervention est légitime quand les pouvoirs publics se trouvent devant une situation dite de la poule et de l'oeuf, ce qui est le cas de la plupart des actions visant le domaine de la communication, dont l'EDI fait partie.

L'exemple du Minitel est caractéristique. Au début, si les ménages et les entreprises ne sont pas équipés en terminaux, il n'y a pas de marché pour les serveurs et, s'il n'y a pas de serveurs, il n'y a pas non plus de marché pour les terminaux.

L'initiative audacieuse de mettre à disposition gratuitement des terminaux, que les commentateurs anglo-saxons ont à l'époque (vers 1980) considéré comme une hérésie, a crée un marché pour les serveurs et les logiciels, permettant aux français de prendre une avance significative.

Dix ans après la mise en place du Minitel, la comparaison avec le vidéodisque laser, lancé vers la même époque par RCA et salué par Wall Street comme l'innovation de la décennie fut éloquente. Le Minitel avait survécu. Il était même un succès extraordinaire. Plus de 8000 services y étaient disponibles. De son coté, le Vidéodisque était un échec total.

Toutefois, depuis cette date, le minitel n'a pas su se renouveler, malgré la disponibilité de la technologie Numéris, qui lui aurait permis d'accroître son avance. Puis, dans les années 90, est arrivée la marée irrésistible de l'Internet mondialisé. Toutefois, les insuffisances d'Internet sont maintenant perceptibles et il est probable que la génération suivante des internets construira des serveurs sur le principe du kiosque développé à l'occasion du Minitel.

On peut regarder le cas de l'EDI de la même manière : une fois que l'EDI est installé, il fait gagner un temps considérable à un très grand nombre d'acteurs . Mais, tant qu'il ne l'est pas, personne n'a intérêt à le pratiquer dans son coin, car il ne fonctionne que si les partenaires le pratiquent aussi.

Donc, dans ce cas, même si l'enquête ne démontre aucun signe d'enthousiasme pour l'EDI, il se peut que, en s'appuyant sur d'autres arguments que la présence d'une demande latente, l'administration trouve opportun de le promouvoir.

Néanmoins, si elle se lance dans un tel exercice, il faut que ce soit avec des moyens suffisants pour obtenir un résultat significatif. Ce type d'intervention est soumis à un effet de seuil. Toute demi mesure est une mesure pour rien.

En tant que prospectiviste, la généralisation de l'EDI me paraît un enjeu d'ampleur considérable, pour la raison suivante :

Du fait des difficultés de l'emploi, des dizaines de milliers d'acteurs économiques vont tenter de s'installer à leur compte, en créant de toutes petites entreprises. De la sorte, ils n'auront pas les sécurités que procure l'emploi statutaire, mais ils pourront quand même apporter de quoi survivre à leur famille.

Il est vital pour la prospérité du pays que leur tâche soit au maximum facilitée. Or, actuellement, les formalités de facturation et d'élaboration de la comptabilité, des impôts, des assedic sont encore traitées à base de formulaires papier qui font perdre un temps considérable et compliquent inutilement la vie du petit entrepreneur.

En fait, ces formalités ont été conçues pour des grandes entreprises possédant des services spécialisés. Elles sont inadéquates pour l'entrepreneur individuel, qui devrait impérativement passer l'essentiel de son temps, non à remplir des papiers, mais à faire son véritable métier.

Bien des critiques n'ont pas manqué de remettre en cause ces fonctionnements. Elles commencent à donner lieu à des réformes. Les différentes formalités sont tellement imbriquées que personne ne domine suffisamment l'ensemble pour être capable de proposer d'autres pratiques.

Néanmoins, on sait que la simplification est à terme inévitable. 37 mesures de simplification administrative ont été adoptées au conseil des Ministres du 3/12/97. La carte à puce va aussi donner l'occasion de la mettre en oeuvre pour les particuliers dans les fonctionnements de la Sécurité sociale.

Désormais, les possibilités de l'EDI permettent d'entreprendre une opération définitive de très grande ampleur ayant pour objectif d'introduire des modes opératoires simplifiés, sans papier (évitant l'utilisation du chèque, de la facture et des formulaires) spécialement conçus pour les nano-entreprises "individuelles et portatives" et les associations, qui seraient ensuite progressivement utilisées aussi par les autres firmes.

Ces acteurs de l'économie, sans doute, ne sont pas ceux auxquels le Ministère de l'Industrie a l'habitude de s'adresser. Même les services chargés de l'Artisanat sont traditionnellement plus concernés par les "Métiers" et leurs problèmes, traités corporation par corporation. Néanmoins, la situation qui se présente pour le début du siècle prochain est nouvelle. Elle appelle d'autres démarches dépassant les clivages et les usages de l'administration d'autrefois.

Intensification de la coopération

La littérature économique accorde depuis quelques années une attention accrue à la coopération interentreprises en matière de recherche, aussi bien en Europe qu'aux Etats Unis.

L'Université du Limbourg a fondé à Maastricht l'Institut MERIT , lequel, à partir de 1986, a construit une banque de donnée sur les accords de coopération dénommée CATI (Coopérative Agreements and Technology Indicators). En 1995, la revue Research Policy (Elsevier) publie un article de John Hagedoorn analysant l'évolution des alliances dans les secteurs de la Chimie, de L'aérospatiale/Défense, de l'Automobile et du gros Equipement électrique.

Il fait observer au préalable que ces quatre secteurs ne représentent que 25 % environ des alliances conclues pendant la période examinée, les années 80, l'essentiel (environ 70 %) étant le fait des nouvelles technologies stratégiques : technologies de l'Information, Biotechnologies et nouveaux Matériaux. Et cependant, l'évolution, comme le montrent les graphes reproduits en annexe 2, est spectaculaire. Une véritable toile d'araignée mondiale est en train d'être tissée entre les grandes entreprises.

On peut se demander quelle interprétation donner à cet accroissement des alliances. Comment se fait-il qu'elle intervienne maintenant et avec une telle intensité ?

 

Croissance des nouvelles alliances stratégiques dans les domaines de l'Automobile, Aviation/ Défense, Chimie, Gros équipement électrique et Chiffre global, 1980-89. Source : Hagedoorn (1995)

D'abord, y a-t-il vraiment accroissement ? La base de données CATI ne concerne que les alliances déclarées. N'y avait-il pas, antérieurement, d'autres accords restés dans l'ombre par crainte des foudres de l'antitrust ? Il y en avait sans doute, mais il ne semble pas qu'une inflexion sensible des poursuites anti concurrentielles soit intervenue qui justifierait qu'on publie maintenant ce qu'on dissimulait hier.

Bien que la base de données n'ait pu être maintenue faute de crédits, un prolongement jusqu'en 1995 est publié dans le fascicule "Innovation systems" de l'OCDE. Il montre une accentuation de la tendance aux Etats Unis.

 

Incluant tous les accords recensés par CATI dans Biotechnologie, Technologies de l'information et nouveaux matériaux. Source : Hagedoorn (1994)

Ainsi, la croissance des accords est continue et ressemble bien plus à une tendance lourde du système industriel liée aux nouvelles conditions de la compétition :

d'une part, celle ci est vraiment mondiale, non seulement sur les matières premières, mais aussi sur les produits et les technologies qui se retrouvent identiques d'un coté à l'autre de la planète.

d'autre part, l'enjeu des pays émergents, tant pour l'équipement que pour les biens de consommation est actuellement stratégique pour les entreprises des pays développés . Un réseau d'alliances est plus difficile à contourner par les nouveaux venus qu'une entreprise isolée.

enfin, le cas des accords concernant le diesel TDI , comme celui, antérieur, de l'Airbus, montrent que les entreprises tirent un double avantage de ces alliances : une solidarité accrue face aux concurrents lointains et la valorisation d'investissements de mise au point particulièrement lourds.

En fait, il semble que le paysage mondial de la technologie ait évolué structurellement dans les années 80-90. La question de l'Innovation qui, en elle-même, est intemporelle, se présente désormais sous d'autres auspices. Elle est reconnue comme stratégique par les acteurs et fait l'objet d'une mobilisation.

Le cas des NTI (nouvelles technologies de l'Information)

Un autre signe, plus convaincant encore, de cette évolution est fourni par ce que les économistes appellent depuis le début des années 90 la course à l'innovation dans le secteur des composants électroniques et des NTI en général .

 

Le graphique ci-dessus, qui résulte du dépouillement de la base de données CATI, montre l'extraordinaire croissance des alliances dans les années 80, croissance qui s'est stabilisée au début des années 90.

En fait, il ne s'agit pas tout à fait d'une course à l'innovation, mais plutôt d'une course à la performance, dont l'objectif n'est pas une innovation imprévue, mais au contraire un produit certes nouveau, mais éminemment prévisible, puisqu'il s'agit d'emmagasiner ou de traiter toujours plus d'informations dans un volume toujours plus petit et avec des fréquences d'horloge toujours plus élevées.

Sans doute, pour franchir chaque étape de cette course, l'industrie doit consentir des investissements de recherche considérables portant sur des techniques de gravure plus fines et un design recomposé (cas du passage des processeurs Motorola 604e au 705).

Elle doit aussi effectuer des investissements de production énormes, compte tenu des exigences de propreté qui accompagnent ces fabrications (salles blanches). . Au niveau mondial, seules les grandes compagnies ont à la fois les capitaux et les compétences nécessaires pour rester dans la course

Dans ces conditions, les alliances dont on trouvera un essai de cartographie en annexe sont bien conclues dans une optique de course. Gagner un an sur la sortie d'un produit dont le prix de vente peut diminuer de 20 % par an ou plus permet d'écrèmer la rente de situation pendant qu'il en est encore temps.

Le Graphique ci-après, qui concerne les entreprises des NTI à l'échelle mondiale montre que les motivations principales sont bien le gain de temps (Lead Times) et la complémentarité technologique, deux arguments qui d'ailleurs se complètent.

 

Par contre, les alliances conclues pour entrer sur un nouveau marché protégé (par un monopole local par exemple), qui représentaient une part importante au début des années 80, ont progressivement décliné pendant la décennie.

La conclusion qu'on peut en tirer est que, au moins dans ce registre des NTI, favoriser les alliances franco françaises serait un grave contresens. La question est en effet de savoir si, dans un marché mondialisé, où les prérogatives monopolistes ne protègent même plus de la domination technologique, les entreprises françaises vont rester dans la course en concluant des alliances avec les partenaires les mieux placés, de quelque nationalité qu'ils soient.

Un exemple dans la Chimie

Mieux encore que le cas de la micro-électronique, trop central et caractéristique pour être convaincant, l'exemple suivant, raconté par l'Usine Nouvelle du 7/3/96 donne la mesure de l'évolution dans une grande entreprise chimique, Elf Atochem :

« Les années noires 1992-1993, aggravées par le déferlement des produits venus à prix cassés des ex républiques socialistes, de Chine, du Moyen Orient ou des pays européens à monnaie dévaluée, ont sonné le signal d'alarme... Il nous restait, dit un cadre, ce que ces pays ne savent pas encore faire : respecter, de façon fiable et durable des spécifications clients et avoir un train d'avance en matière d'innovation »

La réaction d'Atochem, comme celle de son concurrent Total Chimie, a été d'enquêter sur les demandes de leurs clients. L'opinion de 650 d'entre eux a été sollicitée. Le constat - trait caractéristique du nouveau système technique- fut que les grosses commandes régulières sont de moins en moins nombreuses, alors que les petites commandes spécialisées, à la carte, sont en augmentation.

Dès lors, il était logique de s'allier avec certains clients pour mettre au point des produits nouveaux spécifiques. Atochem s'est ainsi associé au fabricant de jus de fruits Joker pour créer une bouteille multicouche en plastique opaque protégeant des ultra violets. D'autre part, « Après trois ans de travail avec les constructeurs d'automobile, les transformateurs et les moulistes, elle a développé des matériaux spécifiques pour les pare chocs avec un procédé de traitement de surface au plasma ».

Ces alliances techniques procèdent avant tout d'une perception plus fine des besoins et des usages. Plus que la mise en commun de moyens, il s'agit du couplage de systèmes cognitifs, du partage d'un champ de vision commun, celui de la réalité de l'usage du produit. Ce travail aboutit à un enrichissement du vocabulaire de chacun des partenaires, débouchant naturellement sur un processus créatif. Le modèle en est donné par l'expérience de Roqueplo :

L'expérience de Roqueplo

Au milieu des années 80, un chercheur, Philippe Roqueplo , s'est livré à une expérience fondatrice. Il a réuni dans une même pièce quelques spécialistes des micro-ondes, qui parlaient un langage bien à eux (les Klystrons, les Gigahertz...) et d'autres spécialistes, inconnus des premiers, et fort loin de leurs préoccupations : des techniciens de la conservation de la viande.

Les uns et les autres, issus d'univers différents, n'avaient pas de vocabulaire commun, mis à part celui de la vie de tous les jours (passe moi le sel...). Le jeu consistait à les obliger à construire un vocabulaire "fonctionnel", autrement dit intelligible de leurs interlocuteurs. Il fallait pour cela un animateur énergique, et Roqueplo l'était. Chacun, en effet, retourne spontanément à son jargon, et se sent à l'abri des mots étranges que seuls ses collègues comprennent.

Les rappels à l'ordre furent incessants. Il fallait que les électriciens s'expliquent : la micro-onde traverse la glace, mais elle est absorbée par l'eau. Elle agite les molécules de l'intérieur, par résonance, et, ainsi, produit de la chaleur. Les professionnels de la viande aussi, sur les conditions dans lesquelles se conservent les quartiers, et comment elle peut être congelée ou décongelée.

Alors, en une après midi de cet exercice conflictuel, à la surprise générale, sont apparues une vingtaine d'idées de brevets. La simple mise en communication de deux champs linguistiques qui s'ignoraient était génératrice de création !

Comment n'y avait-on pas pensé plus tôt ! Que de temps et d'énergie économisée si l'on avait su qu'il suffisait de communiquer. Qu'au lieu de se protéger par l'obscurité et la sophistication des mots, tel une tortue qui rentre dans sa carapace, il fallait, surmontant ses craintes, se servir du langage pour faire la lumière, rétablir la clarté là où l'ombre régnait.

La création technique est un travail sur la communication et la langue, donc un travail culturel.

Le cas d'Atochem n'est pas exceptionnel. Les autres chimistes prennent la même direction. Les deux tiers de la quarantaine de nouveaux produits étudiés par Rhône Poulenc (matériaux) proviennent d'une recherche combinée avec ses clients.

Dans un cas au moins, cette démarche a conduit à une innovation majeure : celle des nouveaux bétons sans armature, mise au point en commun par Bouygues, Rhône Poulenc et Lafarge.


Nature et cause des coopérations

Depuis les travaux fondateurs de 1975 , les économistes ont pris l'habitude d'opposer la relation de compétition sur le marché à la relation de dépendance (hiérarchique) entre entreprises. Ne sachant comment qualifier les accords de coopération, ils ont inventé la notion de relation intermédiaire ou hybride pour décrire une catégorie qui leur paraissait nouvelle et difficile à cerner.

Depuis, la littérature économique sur le sujet s'est considérablement accrue. Il n'est pas exagéré de dire qu'il y a une mode de l'économie du partenariat depuis le début des années 90. Les chercheurs y ont trouvé l'occasion de déployer leurs nouveaux outils conceptuels, ceux de la théorie des jeux.

Les réflexions qui précèdent montrent néanmoins que cette littérature permet sans doute de mieux cerner les comportements élémentaires des agents, mais elle ne donne pas la clef de la question centrale : Pourquoi y a-t-il un tel accroissement des accords interentreprises et quel est l'avenir de ces partenariats ?

La réponse échappe à la logique économique. Il faut la chercher dans la technologie, plus précisément dans la différence entre l'ancien système technique, celui de l'Industrie, et le nouveau, celui de la société cognitive.

On voit à la lumière des exemples ci-dessus que deux causes superposent leurs effets, aboutissant à cette intensification du partenariat qui a, pendant les quinze dernières années, profondément transformé le paysage industriel.

La première est la pression de la concurrence des NPI et, plus généralement, le passage, pour les industriels fabricants, d'une situation de pénurie à une situation de surabondance. Quelle que soit sa taille et sa notoriété, l'entreprise est alors obligée de se pencher beaucoup plus attentivement sur les besoins de ses clients, même petits.

La seconde tient au changement de système technique qui s'accompagne d'une explosion du vocabulaire, laquelle rend nécessaires et efficaces de nouvelles formes de travail à caractère culturel dans le champ de la technique, dont le modèle est fourni par l'expérience de Roqueplo.

Ces deux causes se combinent lorsque, pour faire face à une concurrence, des entreprises s'associent pour former ce que la littérature économique appelle un "Cluster" , c'est à dire un ensemble lié par des accords de coopération technique capable de faire contrepoids aux structures concurrentes, même si celles-ci sont dominantes en termes de capital ou de chiffre d'affaire.

Cette transformation est très profonde. Selon le travail de prospective que j'ai coordonné , elle est au coeur du passage de la civilisation industrielle à la civilisation cognitive. Elle modifie les conditions de l'innovation et conditionne l'évolution de l'attitude des Etats et des entreprises à son égard.

La complexité de ces spécialités, que manifeste l'explosion du vocabulaire, introduit un nouveau mode relationnel entre les entreprises : ni la vassalisation, ni la concurrence, la coopération, c'est à dire la mise en synergie de champs de compétence qui vivaient séparés. Cette relation nouvelle n'est, dans son essence, ni une conséquence du rapport de propriété du capital, ni un effet de la mise en concurrence sur un marché, encore que ces facteurs puissent la susciter.

Ce qui la détermine est à l'intérieur des entreprises, au contact de la technique : c'est l'entente des équipes qui ont à travailler ensemble sur un même projet. Le reste, y compris les participations croisées et les accords de partage, est du registre de l'habillage institutionnel d'une réalité beaucoup plus humaine : le désir de coopérer des individus.

Dès lors, ce qui faisait l'essentiel des relations entre entreprises, le rapport de force, qu'il soit asymétrique (vassalisation) ou symétrique (concurrence) se voit contraint de laisser sa place à quelque chose de plus complexe, l'art de coupler les compétences.

Un des traits dominants de cette transformation est l'explosion du vocabulaire technique. Un autre est que l'on change d'ordre de grandeur dans le sens de plus de finesse et de complexité. L'univers des matériaux, par exemple, pouvait être décrit avec quelques centaines de mots. Les techniciens avaient des formations spécifiques et pouvaient rester toute leur vie à travailler le même matériau.

Avec le développement des polymères (et notamment des techno-polymères, qui sont en quelque sorte des matériaux sur mesure, travaillés avec plus de finesse, au niveau des détails de la molécule), des élastomères, des adhésifs, des céramiques, des alliages, des composites, le vocabulaire se compte en dizaines de milliers de mots. Chaque année en voit l'invention de nouveaux.

Alvin Töffler fait observer que, dans la société de l'information, l'échange n'est pas de même nature que dans la société de production. Si je vous vends une automobile, dit-il, je m'en sépare. Si je vous vends une information, nous sommes deux à l'avoir. Elle devient un bien commun , car je ne m'en suis pas pour autant séparé.

Cette observation de Töffler est juste, mais elle ne constitue que le degré zéro de l'analyse de l'économie cognitive. Il faut y rajouter tout le travail d'assimilation des connaissances, les difficultés de compréhension et de communication, la mobilisation de moyens de mesure et de manipulation d'un ordre de grandeur différent...

La construction d'un savoir faire peut prendre une dizaine d'années.

Dès lors, la coopération ne se présente pas sous la forme d'un simple "achat" d'information, que l'acheteur serait en mesure d'utiliser sans difficulté dès le contrat passé. Bien au contraire, il s'agit d'un couplage de compétences dans lequel il y a partiellement transfert, mais aussi et surtout mobilisation de savoirs-faire différents dans un but commun.

D'autre part, les politiques d'innovation, que ce soit au niveau des Etats ou à l'intérieur des entreprises ont tendance à devenir plus directives.

L'innovation était, dans les années 70-80, considérée comme fondamentalement imprévisible, prenant sa source dans l'inspiration des créateurs dont il convenait à tout prix de préserver la liberté. L'ambiance des années 90 est au contraire celle d'une course à l'innovation, dans des directions relativement prévisibles, avec des commandes précises passées aux chercheurs, voire une mise en concurrence des équipes sur des objectifs de performance prédéterminés.

Ce mouvement est mondial. L'appel à propositions "Technologies Clés" en est la manifestation en France. Le comportement des grandes entreprises américaines investissant dans les techniques de pointe l'exprime également.

En fait, le progrès technique a toujours connu deux modalités :

• La créativité populaire, imprévisible et poétique. Elle naît dans de petits groupes, réunis par affinité plus que par intérêt. Elle est la même dans les Sciences, les Arts et les Techniques. Quand elle débouche sur une activité marchande, elle s'exprime plutôt dans de petites entreprises nouvelles mues par la conviction des créateurs plus que par la recherche du profit.

• La création sur commande, plus professionnelle, presque mercenaire, qui demande souvent des financements considérables et répond à des exigences prédéfinies. Les grands donneurs d'ordres gestionnaires de commandes publiques (en particulier les militaires) jouent dans ce processus là un rôle décisif. Ce sont eux qui définissent les spécifications et mobilisent les financements.

Or, depuis les début des années 90, le plus important de ces donneurs d'ordre, à savoir les fabrications d'armement, a vu, aux Etats-Unis comme en Europe, ses moyens diminuer par suite de la fin de la guerre froide. Par contre, le caractère stratégique de l'innovation civile, pour les raisons mentionnées plus haut, est devenu de plus en plus évident .

Il en est résulté que d'autres acteurs, publics ou privés, ont ressenti le besoin de se substituer aux commandes militaires défaillantes, en utilisant les mêmes méthodes directives.

Typologie des coopérations

Les coopérations peuvent prendre des formes très variées. Il existe plusieurs classifications possibles de leurs modalités. Les économistes universitaires ont commencé à les étudier. Il ne servirait à rien, dans le cadre de ce rapport, de s'étendre sur des classifications telles que :

le partenaire "esclave à la nippone"

le partenaire "loyal à l'allemande"

le partenaire "clé" cherchant une relation d'égal à égal.

Ce sont là des distinctions qui relèvent de la littérature managériale .

Je me limiterai ici à un aperçu différent, orienté par les besoins de l'action administrative, constitué de quelques catégories seulement. Elles ne sont d'ailleurs ni exhaustives, ni exclusives les unes des autres. Ce sont plutôt des thèmes d'étude préparant l'action de l'administration qu'une classification proprement dite :

1-Les alliances stratégiques

L'aspect le plus important pour l'avenir est celui des alliances dites stratégiques entre entreprises. Il s'agit, nous l'avons vu, d'un mode d'innovation en coopération dans lequel la répartion des tâches se fait sur la base des métiers. L'acquisition du savoir-faire est désormais la clef des stratégies. C'est par eux que se gagne la compétition, soit en étant plus performant, soit en étant plus rapide.

Il y a donc redistribution des tâches, processus dans lequel les prises de participations et autres relations de propriété passent au second plan, repoussés par une accélération de la compétition.

Le résultat est la formation des "clusters" dont les cartes sont reproduites dans les annexes 2 et 3, phénomène caractéristique, semble-t-il, des années 80 et surtout 90.

La meilleure attitude que puisse adopter l'administration en face de cette forme particulière de mondialisation concernant, pour chaque secteur, les techniques les plus avancées n'est pas de freiner, mais au contraire de venir en appui, dans la mesure où elle le peut, des entreprises françaises dans leur mouvement d'intégration dans les clusters mondiaux.

En effet, à travers ces alliances, elles apprennent à travailler selon les usages internationaux et elles deviennent en quelque sorte membres du club où la technologie se fait. Cet enjeu est à lui tout seul prioritaire sur les autres considérations, car il est vraisemblable que, à terme, la position dans les clusters conditionnera la survie de l'entreprise.

2-La sous-traitance

La première relation à étudier est celle de la sous traitance. Elle a fait l'objet d'un suivi administratif, notamment par l'Inspection Générale de l'Industrie, depuis plusieurs décennies et de tentatives déontologiques (établissement d'une Charte..)

Néanmoins, l'exemple d'Atochem cité plus haut, ainsi que les regroupements dans la sous traitance automobile depuis dix ans, montrent que le paysage est en train de changer rapidement.

Il faut y ajouter que les grandes entreprises, pour améliorer leur souplesse de fonctionnement et éviter de s'encombrer de trop de personnel, ont tendance à sous traiter nombre de services annexes, tels que le nettoyage ou les cantines, qu'elles géraient autrefois en interne.

Il y a donc, en fait, deux sous traitances en augmentation l'une et l'autre : la première, relativement peu qualifiée, quoique reposant sur un professionnalisme solide, est une externalisation de services logistiques existants ; la seconde, beaucoup plus qualifiée, est un véritable partenariat technologique.

Dans cette seconde catégorie, le cas d'Atochem le montre, contrairement à l'image d'Epinal d'autrefois, le donneur d'ordre peut être une petite entreprise et le sous traitant une grande, qui de plus est demanderesse de coopération technologique.

Une troisième catégorie s'est en plus récemment développée. Elle combine sous traitance, partenariat stratégique et démarche d'assurance qualité. Elle répond à cette transition vers l'économie cognitive, cause des alliances précitées.

Ce ne sont pas les déclarations de bonnes intentions sur les thèmes de la co-traitance et du partenariat qui ont transformé la situation. Ce sont les conditions objectives de la concurrence et les conséquences du déploiement du nouveau système technique.

La sous traitance prend désormais une direction nouvelle : celle de la qualification : Qualification internationale d'une part, avec des normes de compétence et de fiabilité reconnues par la communauté des donneurs d'ordre et parfois par l'ISO ; Qualification des produits d'autre part, au moyen d'essais d'aptitude à l'usage. En conséquence, la politique actuelle de la qualité, inspirée par l'exemple japonais du début des années 80, doit maintenant laisser place à une politique de la qualification de niveau mondial, mobilisant des infrastructures appropriées.

3-La Recherche sous contrat

La Recherche sous contrat est la plus qualifiée et la plus intellectuelle des sous traitances. De ce fait, elle mérite une attention toute particulière.

Malheureusement, que ce soit pour les établissements publics (CNRS, Universités, Ecoles d'Ingénieurs), mixtes (Centres Techniques, Associations dites ADER ) ou encore les sociétés privées de recherche sous contrat (Bertin est la plus connue), l'administration n'a pas réussi à définir une politique claire et efficace.

En fait, cette affaire a été entravée par un contexte soupçonneux. Les Universités ayant, par la voie des contrats passés aux ADER, abondé les moyens en personnel et en matériel de leurs laboratoires de recherche, la Cour des Comptes s'est émue de l'ambiguïté du statut de ces moyens, ni publics ni privés, et des risques de détournement suscités par ces pratiques.

J'observe toutefois qu'il y avait bien plus à perdre, en termes de compétitivité nationale, à entraver la naissance du marché de la recherche sous contrat qu'il n'y a à gagner en évitant quelque fuites, d'ailleurs limitées et contrôlables.

Une des conséquences les plus néfastes de cette priorité accordée au respect de la méfiance bureaucratique sur l'intérêt économique a été que les universitaires ayant mis au point une invention se sont trouvés conduits à faire déposer le brevet par l'entreprise associée, faute de facilités équivalentes du coté du secteur public.

On a donc assisté à une privatisation automatique des fruits de la recherche payée par le contribuable, sur la légitimité de laquelle on pourrait s'interroger, et surtout à la possibilité, pour ces entreprises, de bloquer ou de différer le développement des nouveautés en raison de leurs intérêts propres.

D'autre part, le vivier de créateurs d'entreprises qu'auraient pu devenir, comme aux Etats Unis, les jeunes ingénieurs et thésards n'a pu s'exprimer, du fait que la propriété intellectuelle de leurs travaux était hypothéquée dès le départ.

Cette question du statut de la Recherche sous Contrat, aussi bien pour les ADER que pour les SRC ou les filiales d'EPST est posée depuis plus de vingt ans, il serait souhaitable que des règles de fonctionnement claires soient enfin précisées, avec l'accord de la Cour des Comptes, de manière que ces organisations puissent déployer leur activité, y compris à l'étranger sans se sentir en permanence sous une épée de Damoclès.

4-Les pôles de compétences locales

La proximité favorable aux alliances se décline selon deux dimensions : une proximité intellectuelle, que les réseaux (internet) stimulent à l'échelle planétaire et une proximité géographique, où subsiste l'enracinement de traditions et de savoirs techniques particuliers.

Bien que nous connaissions l'existence de pôles de compétence locaux : la coutellerie à Thiers, le Plastique à Oyonnax, le décolletage à Cluzes... leur soutien n'a pas, jusqu'à présent, fait l'objet d'une démarche cohérente, d'une politique consciente et organisée.

Il y a néanmoins, sur le terrain, d'intéressantes initiatives : la région de Cluzes bénéficie d'un petit centre technique, celui du décolletage, qui rend des services fort appréciés des professionnels. Le flaconnage dans la vallée de la Bresle et la lunetterie dans le Jura ont aussi fait l'objet de soutiens particuliers "sur mesure" de l'administration.

D'autres pays vont beaucoup plus loin dans cette voie. La politique d'innovation irlandaise, par exemple, est centrée sur le renforcement de ces pôles de compétence, jusqu'au niveau artisanal.

Les Universitaires ont produit des monographies , tant sur des contextes français (le Choletais, la région d'Annonay) que sur d'autres pôles européens (l'Emilie Romagne, la région de Limerick).

Il est très important que cette phénoménologie du développement local, et notamment tous les travaux universitaires en sciences humaines effectués à son sujet, soit portés à la connaissance des services qui travaillent sur le terrain, et que des modes d'action soit définis pour favoriser de semblables éclosions ou renforcer les lieux où elles se sont déjà produites.

5-Les Technopoles

Les technopoles sont souvent considérés par les élus locaux comme la planche de salut de l'emploi futur. La combinaison de la Recherche et de l'Industrie, la recherche de l'excellence, la percée dans les nouvelles technologies, tels sont les espoirs qu'ils placent dans les technopoles.

Le mouvement des technopoles est mondial. On trouvera en annexe une carte de ceux d'Europe. Le Japon en a défini une vingtaine et les Etats-Unis ont construit une centaine de Science Parks. Partout, ce sont les mêmes objectifs qui sont poursuivis avec le soutien des élus locaux.

En France, pour la première fois depuis que la politique d'aménagement du territoire existe, les technopoles n'ont pas été téléguidés par une initiative de l'Etat s'imposant aux régions. Ils résultent au contraire d'une multitude d'initiatives, certaines venant de l'administration centrale, d'autres des régions comme remontée vers le niveau national, et même international, d'initiatives locales.

Lorsque la dénomination technopole est apparue, après que bien des réalisations se soient déjà traduites sur le terrain, on a l'impression que l'Etat, surpris par la vigueur du mouvement, n'a pas très bien su comment l'accompagner. C'est au niveau européen que l'intérêt pour les technopoles s'est manifesté le plus clairement.

L'expérience aidant, il est maintenant admis au niveau des administrations centrales françaises, qu'ils constituent un point de passage des développements futurs. Néanmoins, l'expertise sur le sujet semble plutôt localisée dans le secteur privé. Plusieurs sociétés de conseil sont à la disposition des collectivités locales pour les aider à construire des technopoles qui marchent...

Toutefois, le foisonnement des initiatives n'est pas la meilleure garantie de succès. Pour réussir, en effet, chaque technopole doit se constituer une spécialité où il puisse prétendre devenir une capitale mondiale. Par exemple, dans l'industrie aérospatiale, il y a deux capitales au monde : Seattle et Toulouse.

Par contre, des villes françaises bien plus grandes que Toulouse, malgré la multiplication de leurs soi-disant technopoles, ne sont capitales de rien du tout. Elles n'arrivent pas à affirmer une personnalité visible de l'autre coté de la planète dans le registre des technologies futures.

Sans doute, le particularisme et les pressions locales ne facilitent pas la détermination de priorités claires. Il rend d'autant plus nécessaire une méthodologie d'évaluation plus professionnelle, menant inévitablement à des prises de position plus sélectives au niveau de l'Etat.

6-La coopération locale interprofessionnelle

Autour des groupements d'entreprises tels que le CJD, les JCE ou les UPR se constituent de véritables activités culturelles à tonalité soit managériales, soit techniques.

Les dirigeants visitent les usines de leurs collègues d'autres professions, confrontent leurs problèmes respectifs, se forment mutuellement à mieux les résoudre et finalement créent un milieu d'où émergent des idées de coopération.

Jusqu'à présent, les pouvoirs publics, mises à part les initiatives de certains DRIRE, n'ont eu qu'un faible rôle dans ces activités. Il n'est pas exclu qu'ils essaient à l'avenir de les encourager davantage, compte tenu des effets positifs qu'elles ont sur la culture technique des entreprises.

7-La coopération à l'occasion de commandes publiques

Les commandes publiques, notamment militaires, ont été, par l'exigence de performance et de nouveauté qu'elles représentaient, et les financements considérables qu'elles ont mobilisés, un véritable tracteur du progrès technique depuis la fin de la seconde guerre mondiale, soit un demi siècle.

La gestion de ces commandes a fait vivre la recherche sous contrat. Elle a été, aux Etats Unis, la principale cause du développement des plus grands technopoles : la "Route 128" et "Silicon Valley". En France, l'électronique et les nouveaux matériaux leur doivent une bonne part de leurs progrès.

Cette effet de traction des commandes publiques sur le progrès technique et l'innovation n'est pas toujours perçu comme évident, car il n'entre pas dans les schémas de raisonnement de l'économie classique. Pour le comprendre, il faut en effet raisonner en termes d'économie cognitive donc accepter le poids de l'investissement immatériel. Si les commandes publiques ont joué un tel rôle dans le passé récent, c'est parce que, lorsqu'elles portent sur des techniques nouvelles, elles financent non seulement une production, mais un processus d'apprentissage.

Lorsqu'elles sont bien gérées, le savoir faire accumulé chez les bénéficiaires des commandes est converti à d'autres productions et engendre toute une grappe d'innovations, qui connaissent ensuite leur propre développement. C'est ainsi que se sont constitués les grands technopoles américains tels que la Route 128 et Silicon Valley.

On peut dire que la gestion des commandes publiques serait la voie royale de la politique d'innovation , si elle était inspirée par la volonté de développer la capacité innovatrice du pays.

Il faut toutefois tempérer ce point de vue en observant que les grands programmes qui réussissent sont souvent amenés à mettre un frein au désir d'innovation de leurs ingénieurs. L'instruction donnée au départ de la conception d'Ariane fut de n'utiliser que des solutions éprouvées. Ariane s'en est bien trouvée, et celà n'a pas empêché ses réalisateurs d'acquérir des savoirs faire nouveaux, transposables à d'autres domaines.

De même, Airbus a été certainement moins novateur que Concorde, mais combien plus bénéfique pout tous ceux qui y ont travaillé. En toute chose, l'excès est inefficace. Pour l'innovation aussi : il en faut, ni trop, ni trop peu. On peut aussi observer que, même dans ce cas, il y a en général, pour les bénéficiaires des marchés, acquisition de nouveaux savoirs-faire et perfectionnement des techniques existantes. Même s'il s'agit d'innovations relatives et non plus absolues, le niveau technologique s'accroît du seul fait de la participation au projet.

Néanmoins, les règles des marchés publics sont logiquement construites de manière que l'acheteur, que ce soit l'Etat, un Etablissement public ou une collectivité locale, soit contraint, le produit étant prédéfini, de choisir, après une consultation aussi exhaustive que possible, le fournisseur qui propose les meilleurs prix. Strictement appliquées, elles font donc pression sur les fournisseurs pour réduire les coûts, ce qui est une des voies de l'innovation.

Il n'y a pas à s'étonner qu'il en soit ainsi. Ces règles ont d'abord pour objectif de protéger l'argent du contribuable contre les trop nombreux risques de détournement et d'éviter aussi qu'il soit l'instrument de différentes formes de favoritisme. A cet égard, il est évident qu'elles nécessitent une vigilance soutenue. Le niveau de corruption des pays ayant des règles moins strictes que la France et une moindre tradition de rigueur dans la fonction publique montre bien les risques que ferait courir une attitude plus laxiste.

D'ailleurs la capture des marchés par des fournisseurs privilégiés est défavorable à l'innovation car elle bloque le développement des nouveaux concurrents. Ce qui n'empêche que les choix de solutions innovatrices sont parfois plus coûteux que ceux reposant sur des solutions éprouvées . Dans cette configuration, la mobilisation des marchés publics au service de l'innovation se trouve devant une contradiction.

Or, il y a un cas où les règles ont prévu la nécessité d'ouvrir : c'est celui de l'architecture. La mise au concours, dans ce cas, porte d'abord sur les aspects qualitatifs du projet, notamment son originalité. Elle s'accompagne de précautions garantissant l'impartialité du choix. C'est seulement dans une seconde étape que sont posés les problèmes de coût.

La DGSI a négocié avec la commission centrale des marchés pour faire reconnaître la légitimité d'une composante "Innovation" dans les choix des acheteurs publics. L'expression "mieux disant" a remplacé "moins disant" dans les textes, ce qui est un progrès casuistique.

Il serait souhaitable d'aller plus loin. Une des voies de réflexion serait de s'inspirer de la méthode suivie pour l'architecture dans d'autres registres de technologie et de design, selon un programme d'innovation évolutif, sur des thèmes peu nombreux et choisis avec discernement.


L'innovation, réponse à la mondialisation

L'intervention de l'Etat dans les coopérations inter-entreprises ne prend sens que dans la perspective d'une politique d'innovation. Après les constats préliminaires concernant l'état des coopérations et leur évolution, il est maintenant nécessaire de resituer la politique d'innovation, qui est en fait une autre manière de définir la politique économique.

Pourquoi l'innovation est-elle devenue un thème important de l'action de l'Etat ? Parce que la situation objective de l'Europe a changé. La moitié de l'espèce humaine (l'Inde et la Chine à elles seules font déjà 40 %) arrive sur le marché du travail, acceptant des conditions de vie que nous n'acceptons plus et s'équipant du dernier état de la technique.

En vérité, la valeur du travail non qualifié est « mise à la masse », comme disent les électriciens. Jusqu'à présent, la concurrence venait de quelques « dragons » : la Corée, Taï Wan, Hong Kong, Singapour. Désormais, ce sont les poids lourds de la démographie qui entrent dans la danse. Ils constituent un réservoir quasi inépuisable de main d'oeuvre bon marché.

Comment l'Europe , avec son niveau de vie et ses protections sociales, peut-elle espérer conserver une compétitivité ? Depuis deux ans, il n'y a pas un entretien avec des industriels auquel j'ai participé où cette question n'ait été évoquée. Il s'agit certainement de la question la plus angoissante que se posent les acteurs économiques.

Le seul espoir de solution qui se présente aux pays industrialisés est bien de maintenir leur avance technologique par un effort d'innovation sans précédent. L'ampleur de l'enjeu que constitue l'innovation est désormais incontournable.

La Stratégie américaine

Sans doute, mais on peut quand même se poser une question : comment se fait-il que les Etats Unis, malgré cette nouvelle concurrence, connaissent actuellement une telle prospérité ? La réponse tient en trois termes :

le premier est qu'ils valorisent actuellement le potentiel technologique engrangé par l'effort militaire de la guerre froide, et particulièrement le SDI de la fin de années 80, qui fut un des plus grands investissements de tous les temps dans les techniques de pointe.

Or, les retombées civiles, telles que les nouvelles communications, la robotique, le virtuel, se produisent quelques années après l'effort de développement militaire, et génèrent leurs dividendes pendant au moins une décennie.

Il faut toutefois observer que ces retombées n'ont rien d'automatique : L'ex URSS avait d'énormes programmes technologiques et militaires, qui n'ont eu presque aucune retombée civile. Ils étaient gérés en circuit fermé, alors que les programmes américains se démultipliaient sur un vivier de petites entreprises qui, une fois la commande terminée, se tournaient naturellement vers la marché civil.

le second est qu'ils sont arrivés à maintenir leur niveau de consommation en augmentant leur quantité de travail. Soit en faisant deux métiers au lieu d'un, soit en augmentant la proportion des femmes au travail.

le troisième, c'est que, pour profiter pleinement de leur avance technologique, les Etats Unis ont imposé au monde entier leur doctrine de la déréglementation, de manière que les marchés étrangers leur soient ouverts au moment où ils peuvent le mieux en profiter.

Cette situation est d'ailleurs temporaire. Le big business et le gouvernement américain sont de plus en plus vigilants au sujet de la concurrence chinoise, et il ne serait pas surprenant que, dans les années qui viennent, ils commencent à défendre des positions moins ultra-libérales .

Car en effet, depuis la fin de la guerre froide, les crédits militaires qui alimentaient les performances technologiques ont fondu, même si l'accroissement des ventes d'armes à l'étranger a quelque peu amorti leur chute . Mais il faut un certain temps, de l'ordre de la quinzaine d'années, pour que le tassement de la compétitivité qui en résulte soit perceptible.

La réalité du fonctionnement américain est complexe. Elle est mue par deux forces opposées. Selon l'époque, l'une ou l'autre prédomine.

• La première est issue de la tradition antitrust , instituée par le Sherman act (1890) prolongé par le Clayton act (1914). Cette législation, établie pour lutter contre les pratiques anticoncurrentielles, est particulièrement sévère et dissuasive vis à vis de la recherche coopérative .

Elle a son équivalent en Europe, dont une esquisse est fournie par les encadrés figurant en annexe. Néanmoins les européens sont moins stricts et sans doute moins convaincus que les américains de la nécessité de casser les monopoles et les ententes. Ils ont plutôt tendance à dorloter leurs "champions" nationaux, au risque d'entraver l'émergence de petits concurrents plus compétents et dynamiques.

Les différents Etats de l'Union ont manifesté tour à tour de coupables faiblesses vis à vis de Siemens en Allemagne, de Thomson en France, de Philips en Hollande, sans parler de l'interpénétration de Fiat et de l'Etat en Italie.

Les effets de la dérèglementation en Europe, même s'ils sont importants à long terme, n'ont pas été perçus comme un séïsme comparable à ce que furent les démantèlements d'ATT et d'IBM pendant les années 80, même si, dans le cas d'ATT transformée en "baby bells", il n'y a pas eu vraiment rupture de monopole, alors que la dérèglementation européenne conduit effectivement à une véritable concurrence.

Malgré l'intérêt qu'ils auraient à s'engager plus fermement, il est probable que les européens assisteront en spectateurs aux débats consécutifs aux pratiques anticoncurrentielles de Microsoft .

Cas des logiciels

C'est d'autant plus regrettable que les logiciels ne sont pas des "produits" comme les autres. Un ordinateur fonctionne avec un emboîtement de logiciels, depuis l'"operating system" jusqu'à l'application dédiée. Plus ils sont en amont (près du système), plus ils ont une fonction de normalisation.

Comme, de plus en plus, les machines s'échangent les textes et les données, puis les images, cet effet normalisateur s'étend et oblige l'usager à passer par les logiciels les plus utilisés, même s'ils ne sont pas les plus performants. Dans ces conditions, un nouveau produit, quelles que soient ses qualités a de moins en moins de chances de pouvoir se faire sa place.

L'histoire récente du marché des logiciels avec la lutte entre Microsoft et Apple, puis entre Microsoft et Netscape montre que cette concurrence, très particulière en raison de la nature même des produits, évolue bien souvent au détriment de l'usager, qui se trouve piégé par le producteur dominant.

Or, sur le plan du droit, une norme est un "bien commun". Elle ne peut pas être considérée comme les autres produits. Plus précisément, il me semble qu'on peut défendre l'idée que, dès qu'un produit a un effet de normalisation, il ne peut pas être approprié de la même manière par une société privée. C'est d'ailleurs sur ce point que porte le débat actuel autour de Java , langage mis au point par l'entreprise Sun, qui envisage de le céder à l'ISO.

Il serait donc logique que la législation de la propriété intellectuelle des logiciels soit remaniée. Ils relèvent actuellement du droit d'auteur, encore plus favorable au détenteur que le brevet. Or, on peut défendre la thèse que, dès lors qu'ils deviennent une norme, il faut qu'ils changent de statut et soient considérés comme un bien commun.

Ceci supposerait que l'on définisse dans quelles conditions un produit peut être déclaré norme de fait (qui serait un nouveau concept juridique ; il n'y a actuellement que des normes de droit), s'il doit l'être en totalité ou partiellement et comment doivent être calculées les redevances versées à son créateur. C'est évidemment une question juridique difficile. Mais la poser me paraît la seule voie pour sortir de la foire d'empoigne où sombre actuellement l'industrie du logiciel, au détriment du service de l'usager, piégé par des normes de fait.

En énoncant cette suggestion, j'ai bien conscience d'aller à contre courant du mouvement actuel, qui est plutôt de renforcer la protection des logiciels en les rendant brevetables. Toutefois, il en est de l'appropriation comme de toute chose : il en faut ni trop, ni trop peu. Trop peu de protection décourage l'innovateur, trop nuit à l'usager, donc à l'intérêt général.

Malgré l'agressivité que sucitent les pratiques de Microsoft, il ne faut pas trop compter sur les américains pour mener cette bataille contre leurs plus puissants lobbies, d'autant que ce secteur est pour eux une source de revenus considérable et la clef de leur domination actuelle sur le monde de l'informatique. Seuls les européens pourraient s'attaquer à cette question, en se réclamant d'une position antitrust prenant à contre pied l'idéologie américaine.

La loi française à ce sujet est d'ailleurs une monstruosité juridique qui, tout en plaçant les logiciels sous le régime des droits d'auteur, transfère sans autre forme de procès la propriété intellectuelle de l'employé à l'employeur.

Poids des lobbies

• La seconde force est suscitée par les lobbies de la grande industrie américaine, qui tentent périodiquement d'obtenir des assouplissements de la législation anti-trust, particulièrement dans le domaine de la recherche. Ils ont récemment mobilisé pour défendre cette cause quelques grands noms de l'Economie, tels que Robert Solow et Lester Thurow .

Ce dernier va même jusqu'à l'extrême dans son argumentation, en osant écrire que puisque l'enclosure au XVIII° siècle (la privatisation des parties communes, les terrains de pâture villageois) avait été nécessaire au déclenchement de la Révolution Industrielle, il fallait maintenant procéder à une "enclosure" généralisée des nouvelles technologies (la communication, les logiciels, les génomes..) pour que la nouvelle Révolution Technique s'effectue au plus vite et pour le plus grand bénéfice de l'Amérique.

Cette position, qui est un sophisme pour un esprit européen, est néanmoins écoutée aux Etats Unis, car elle est dans la ligne des intérêts du "big business". Elle est évidemment en contradiction avec les observations qui précèdent.

L'évolution que nous avons constatée fait donc actuellement plutôt pencher la balance en faveur de cette seconde tendance. En voici une manifestation très officielle :

En 1996, le bureau du Président Clinton publie un document "Technology in the National Interest" qui clarifie et explicite la nouvelle vision du Président et la stratégie qui en résulte. Cette vision n'a pas été suivie jusqu'à présent par le Congrès, et les moyens budgétaires, par conséquent, n'ont pas été mobilisés. Elle mérite néanmoins d'être étudiée, compte tenu de la cohérence qu'elle exprime.

Dès son introduction, il explique :

"Le rôle traditionnel du gouvernement fédéral en matière de technologie s'est limité au soutien à la recherche fondamentale (basic Science) et à la recherche orientée par des missions (surtout militaires ndlr). Cette stratégie convenait à la génération précédente. Elle n'est plus appropriée aux défis plus profonds du présent.

La technologie au service de la croissance américaine doit poursuivre trois objectifs principaux :

• Une croissance à long terme qui crée des emplois et protège l'environnement.

• Un gouvernement plus productif et plus réactif aux besoins des citoyens.

• Un leadership mondial dans la recherche fondamentale, les mathématiques et l'ingénierie."

Il explique ensuite que les atouts du passé mettent les Etats Unis en position de leader mondial de la technologie pour le siècle prochain. Suivent les cinq axes de la "Technology Policy" de l'administration Clinton :

1 Créer un "business environment" où pourront s'épanouir les efforts d'innovation et de compétition du secteur privé.

2 Encourager le développement, la commercialisation et l'usage de la technologie civile.

3 Une infrastructure de niveau mondial (world class infrastructure) au 21° siècle pour aider l'industrie et promouvoir le commerce

4 Intégrer les bases techniques civiles et militaires, de manière qu'elles puissent satisfaire à la fois les besoins militaires et civils avec efficacité et aux meilleurs coûts.

5 Développer une force de travail de niveau mondial (world class workforce) capable de participer à une économie en changement rapide, basée sur le savoir.

Compte tenu de l'analyse du changement de système technique présentée plus haut, cette prise de position américaine est particulièrement significative. Elle dit en substance : la guerre froide est finie, nous allons maintenant nous organiser, avec la même détermination et les mêmes méthodes que nous avons employées pour obtenir notre suprématie militaire, pour conquérir et conserver le leadership mondial dans les technologies civiles.

En quelque sorte, la technologie est présentée comme la nouvelle arme absolue, capable d'assurer aux Etats Unis la domination du Monde. Un des chapitres s'intitule "The Golden Age of U.S. Technological Leadership". Il décline les bienfaits espérés de la technologie pour la santé, l'agriculture, l'environnement et... les bénéfices commerciaux. Le rapport reprend le credo américain selon lequel, grâce aux nouvelles technologies, nous entrons dans un âge d'or (Golden Age) de prospérité durable.

Les européens seront certainement saisis de plus d'un doute sur le "Golden Age", mais ils ne peuvent pas se permettre d'ignorer la vision de leurs concurrents d'outre atlantique.

La différence principale entre cette stratégie et la leur est que, en Europe, la technologie est toujours pensée comme au service d'une autre finalité, tandis que les Etats Unis, qui visent le leadership, la considèrent comme un domaine à conquérir et lui subordonnent une politique éducative, une politique de recherche et d'information scientifique et technique, une politique de grands travaux, un aménagement de la législation et des réglementations, une réforme de l'administration...

C'est peut-être trop demander aux européens que de pousser la logique aussi loin dans tous ces domaines, mais la concurrence est là, celle des Etats Unis comme celle de l'extrême orient, et il vaudrait mieux qu'ils se décidassent avant d'y être contraints par les circonstances.

Place de la France

Par rapport aux références américaines, japonaises et aux nouveaux pays industrialisés, la position de l'Europe, et particulièrement celle de la France, présente des signes encourageants, mais aussi des symptômes inquiétants.

Les travaux de l'Observatoire des Sciences et Techniques ( Rapport "Sciences et Technologie", indicateurs, édition 1996, p. 147, Economica) donnent de la position française un tableau plutôt favorable : pour ne citer qu'un indicateur, les exportations de biens d'équipement de haute technologie ont été multipliées par 2,5 entre 1982 et 1991 (de 11,3 à 22,3 Milliards d'Ecus) et la part de marché française est restée stable pendant cette période (5,7 à 5,6 % du marché mondial) .

Mais le signe le plus encourageant est sans doute le maintien d'une forte créativité, confirmée par des succès commerciaux indiscutables, dans les activités de qualité de vie : l'agro-alimentaire, les industries de luxe, les griffes, le tourisme, domaines où l'intervention des pouvoirs publics se limite à une politique de labels (les AOC), à quelques soutiens en formation et en recherche et à l'entretien du patrimoine aidé par le Ministère de la Culture.

Il y a donc là un réel talent, une culture nationale, dont on peut se demander s'il fait l'objet de tout l'accompagnement nécessaire. Les stratégies gagnantes ne sont-elles pas celles qui d'abord renforcent les points forts ?

Le signe le plus inquiétant est la défaillance de l'industrialisation dans les techniques de pointe à usage civil. Un regard rétrospectif sur les trente dernières années offre le spectacle consternant des rendez vous manqués de la technologie. Le Laser a été inventé en France par Kastler. Les cristaux liquides ont été développés par de Gennes et son équipe. Le premier micro-ordinateur au monde était français (le Micral, 1974).

Il n'y a aujourd'hui pas un seul fabricant français d'imprimantes laser, ni d'écrans à cristaux liquides, ni de micro-informatique digne de ce nom. La défaillance n'est pas du coté de la recherche, sur laquelle certains milieux patronaux continuent à ironiser, mais bien du coté du système financier et de l'industrie, qui n'ont manifesté ni la vivacité intellectuelle californienne, ni la pugnacité et le soin japonais.

Par ailleurs, des pans entiers de l'industrie, qui existaient encore dans les années 60, ont été laminés par la concurrence étrangère : l'optique, les instruments de mesure, la photocopie et la télécopie, le génie biologique et médical, voire la machine outil... Les pouvoirs publics, par une suite de "plans d'action" aussi modestes qu'inefficaces, ont vainement tenté de retarder leur déclin.

D'un autre coté, des succès inattendus sont apparus dans le tertiaire, sans que l'Etat ait affiché une quelconque volonté de les soutenir. Ce sont la vente par correspondance (VPC) où les français ont ravi leur prééminence aux allemands, et les hypermarchés.

D'une manière générale, le déclin de l'emploi industriel depuis quinze ans se poursuit inexorablement au rythme de 100 000 emplois par an, soit presque 30% depuis 1980, et cela dans toutes les branches, comme le montre le graphique ci après :

 

Si cette tendance se poursuit, dans 40 ans il n'y aura plus d'emploi industriel en France.

Ce fait doit être considéré avec attention : les enfants qui ont dix ans aujourd'hui vont entrer dans le secondaire. Ils seront dans quarante ans au sommet de leur vie professionnelle. S'il n'y a plus d'industrie, quels sont les métiers auxquels ils doivent être préparés ? Si l'industrie est partie dans d'autres pays, quelles sont les langues et les comportements qu'ils doivent assimiler pour continuer à y jouer un rôle ?

Inversion du rôle de l'Etat

Compte tenu des données disponibles, on peut maintenant se demander si, en matière d'innovation, la trajectoire française doit quelque chose à la politique industrielle de l'Etat. Celui-ci a parié des sommes considérables sur de mauvais chevaux (Bull..) et n'a pas vu venir les futurs gagnants.

Les succès sont venus, non de la politique industrielle ou des systèmes d'aide, mais d'une gestion avisée de certains marchés publics (TGV, Télécom...), conformément à ce qui a été dit plus haut. La France est d'ailleurs mondialement reconnue pour être un pays de grands programmes où s'exprime le savoir faire caractéristique des grands corps techniques de l'Etat .

Par ailleurs, des sommes dix, voire cent fois supérieures à ce qui était dépensé en direction de l'innovation ont été consacrées au sauvetage d'entreprises en difficulté ou de secteurs anciens peu porteurs d'avenir. L'argent du contribuable est allé successivement à la sidérurgie, à Air France, au Crédit Lyonnais, chacun de ces dossiers ayant coûté plusieurs dizaines de fois le budget annuel de l'ANVAR. Même les crédits spécifiquement dédiés à l'innovation n'ont pas échappé à la pression de l'urgence et ont été contraints de participer à des sauvetages.

Sans doute, il n'y a que trois cas où une telle ponction se soit produite. Les fonctionnaires responsables des crédits "innovation" peuvent être fiers de ne pas s'être laissés piéger dans les autres "tours de table" de sauvetage organisés à Matignon.

Pour prendre un exemple, le cas de Bull est caractéristique de l'obstination dans l'erreur qui guette les politiques mal engagées. Car, non seulement cette entreprise a été un échec coûteux, bien des ouvrages l'ont signalé, mais encore elle a stérilisé le potentiel de toute une génération d'informaticiens.

La place des mathématiques dans nos enseignements et concours désignait la France pour jouer un rôle de premier plan dans l'informatique naissante. Il n'en a rien été. Les succès que nous avons connus sont venus de français installés à Silicon Valley. Il y en aurait actuellement 30 à 40000, ce qui démontre l'attractivité du "business environment" californien. En France, il n'y avait plus de place pour les petites entreprises technologiques, l'initiative et la nouveauté. Tout allait à Bull, à Thomson.

Dans le registre de la plupart des grands programmes se trouvent les occasions de faire progresser le savoir faire et la capacité d'innovation des petites entreprises. Mais il y a aussi la possibilité de gâcher ces chances et d'obtenir l'effet inverse : décourager les innovateurs potentiels jusqu'à les amener à s'expatrier.

Il n'y a pas à s'étonner que les administrations soient plus promptes à secourir les défaillances, fussent-elles en état de coma dépassé, qu'à promouvoir le développement des nouveautés. C'est qu'une entreprise en difficulté, voire un secteur tout entier, constitue un lobby qui a d'autant plus de temps pour faire connaître son cas que les affaires vont mal.

Quand elles vont bien, tout le monde est trop occupé pour aller voir les politiciens ou hanter les couloirs des préfectures ou des ministères. Un innovateur est en général bien trop mobilisé par son projet pour trouver le temps de se faire connaître des administrations.

En plus, il est inévitablement considéré comme un gêneur par les professionnels dominants, lesquels savent se faire entendre et ne craignent rien tant qu'un nouveau venu ayant acquis une avance technologique.

Si les Etats Unis ont pu maintenir un "business environment" attractif pour les jeunes ingénieurs entreprenants et de haut niveau, c'est au moyen d'une législation appropriée, le "Small Business Act", qui oblige les bureaucraties responsables d'achats publics ou d'interventions à faire en sorte que les petites entreprises bénéficient effectivement d'une part significative des commandes.


Qu'est-ce qu'une politique d'Innovation ?

La politique d'innovation n'est pas un codicille de la politique économique. Elle est, si l'on veut bien la regarder dans toute son ampleur, une autre manière de penser l'organisation des sociétés et des administrations, en rupture avec une logique trop étroitement économique qui ignore la créativité et l'entrepreneuriat.

Elle remet en cause les politiques d'enseignement et de recherche et une bonne partie du contexte législatif et réglementaire de l'activité industrielle.

C'est pourquoi dans les organisations internationales inspirées d'"économisme", telles que l'OCDE, elle donne lieu depuis plusieurs décennies, à une interminable querelle des anciens et des modernes...

Les éléments qui suivent s'inspirent d'une dizaine d'années d'expérience personnelle.

Ils viennent aussi des réflexions menées depuis 1974 par un club international, le "Six Countries Program on Innovation Policies". Ce club reçoit tous les six mois le compte rendu des travaux des économistes et des chercheurs en sciences sociales d'une dizaine de pays sur la politique d'innovation. Il confronte leurs résultats avec l'expérience de praticiens en provenance de l'industrie.

La définition même de la politique d'innovation que j'utiliserai est inspirée des réflexions du Six Countries Program.

S'il fallait d'un seul mot résumer l'idée directrice de la politique d'innovation, ce mot serait : « systémique ». Le terme est d'ailleurs repris par l'OCDE, dans sa récente publication sur les "Innovation systems".

Le mot "systémique" peut sembler, à première vue, une référence convenue aux poncifs de la philosophie contemporaine. En ce qui concerne l'innovation, cette référence est incontournable. Elle se traduit par des choix concrets et remet en cause la démarche habituelle de la bureaucratie.

Qu'est-ce en effet qu'une politique systémique ? C'est, par définition, une politique qui agit sur un système, lequel est difficile à connaître dans toutes ses interactions et réagit de manière imprévue et complexe aux sollicitations et aux impulsions extérieures.

On pourrait dire que les politiques usuelles, considérant que les effets sont proportionnels aux causes et vont dans le même sens qu'elles, s'adressent à de la matière inerte, alors que les politiques systémiques s'adressent à une matière vivante.

La conséquence la plus importante est que, par rapport à la logique mécanique, la politique d'innovation opère sur des phénomènes souvent contre-intuitifs. Une autre conséquence est qu'elle ne peut s'accomoder de l'éparpillement des actions de l'état qu'impose la nomenclature budgétaire. Il lui faut reconstituer des lieux de synthèse d'où l'on peut avoir une vue d'ensemble du sytème d'innovation.

L'approche du phénomène "innovation" fait appel à des disciplines nouvelles... Pour prendre en compte la création, il faut cesser d'assimiler l'économie à une machine. L'innovation traite non plus de ce qui est déjà là et qui tourne, mais de l'apparition de ce qui n'est pas encore. Elle nécessite une approche cognitive de l'économie. Il lui faut accéder à des grandeurs (les flux d'information et de formation, la diversité, la natalité et la mortalité des produits et services, etc..) que les statisticiens mesurent encore mal, et différemment d'un pays à l'autre.

Le développement d'une idée nouvelle est comme une vie qui émerge. Il vaut mieux, pour en parler, adopter un langage biologique : les défenses immunitaires contre la nouveauté, les sites réceptifs où se greffe l'innovation... On peut aussi employer le langage du jardinier : la graine pousse seulement si le germe est solide, et seulement aussi quand le terrain est préparé, quand les mauvaises herbes sont enlevées, quand l'arrosage et l'engrais sont convenablement dosés...

Dans son analyse des "Innovation systems", l'OCDE fait intervenir une grande diversité d'indicateurs et d'observations, préparant une véritable approche systémique, telle que le recommandait déjà le "Six Countries Program on Innovation Policies" dans le courant des années 80.

Dans le cas de la politique américaine, la "création d'un "business environment" favorable à l'Innovation" est bien une proposition à caractère systémique. Sa définition précise est d'ailleurs matière à controverse en ce qui concerne, par exemple, le champ d'application des lois antitrust.

Rigueur du raisonnement

On pourrait croire que le soutien à l'innovation s'accommode d'une certaine approximation, voire d'une ambiance d'improvisation. L'innovation elle-même n'est-elle pas faite de créativité ? La politique qui l'accompagne ne doit-elle pas emboîter le pas de ce mouvement fait de légèreté et de liberté, et prendre elle aussi un style manifestant la permissivité dont elle est l'expression ?

Rien n'est plus faux.

D'abord l'innovateur -du moins celui qui réussit- n'est léger et improvisateur qu'en apparence. En fait, il est plus rigoureux dans ses raisonnements que les conformistes, mais ceux-ci ne le voient pas, parce qu'ils ont des normes en tête. Ils ne perçoivent pas les failles logiques de leurs idées toutes faites, alors que l'innovateur les voit et en profite pour s'introduire dans les interstices laissés vacants par la concurrence.

Ensuite, parce que l'agent à qui est donné mission de mener une politique d'innovation, au nom de l'Etat et avec l'argent du contribuable, doit être beaucoup plus rigoureux dans ses raisonnements que celui qui est chargé d'une tâche plus classique, telle que, par exemple, la construction d'un pont.

Construire un pont est un métier connu, dont les difficultés ont été maintes fois repérées et sont relativement visibles. Celui qui traite de l'innovation a affaire par définition à des choses qui ne sont connues que de quelques uns. Il doit tenir compte, non seulement de ce qu'il voit, mais aussi et surtout de ce qu'il ne voit pas :

-d'une part, si la nature de l'innovation en cause est en général bien intelligible, ses difficultés et ses enjeux ne sont pas toujours apparents. L'innovateur est sans doute le mieux placé pour les connaître. Souvent, il les sent instinctivement plus qu'il ne les connaît. Parfois aussi, il imagine des développements qui ne se réalisent pas, alors que d'autres, imprévus au départ, se manifestent à la surprise générale.

En inventant le Téléphone, Graham Bell croyait aider les sourds.

-d'autre part, l'agent doit raisonner sur ce qu'il ne peut percevoir, c'est à dire ce qui se passe chez les concurrents étrangers, les clients, les fournisseurs, en résumé la réaction du "milieu". Or, vis à vis des innovations, les milieux professionnels réagissent souvent comme un corps vivant à une greffe. Des défenses immunitaires se lèvent et éliminent la nouveauté, on ne sait pas très bien pourquoi ni comment. On le sait d'autant moins qu'elles ne sont pas apparentes en temps normal.

L'innovation joue le rôle d'un révélateur des résistances cachées.

Propositions contre-intuitives

Loi de Gresham des " aides "

Bien qu'ayant à plusieurs reprises affiché une volonté de favoriser l'innovation, la France s'est arrêtée en chemin, faute d'avoir mesuré l'ampleur de l'enjeu, ainsi que la nature et le volume des moyens nécessaires.

La conception d'une politique d'innovation a commencé dans les années 70. A partir de la réforme de l'ANVAR (1979), il est apparu comme évident que la politique d'innovation consistait à aider les innovateurs en leur passant des contrats qui financent une partie du développement de leurs innovations. Renforcer la politique d'innovation consistait à augmenter le montant des aides, à en inventer de nouvelles, voire à améliorer leur efficacité, la réduire consistait à en diminuer le montant ou à supprimer certaines aides.

L'ANVAR constituait dès lors le modèle conceptuel indépassable et, lorsque l'administration a voulu, dans ce domaine, restaurer une influence déclinante, elle a tenté, comme le dit si bien l'un des fonctionnaires responsables , d'Anvariser ses interventions.

De la sorte, la politique d'innovation s'est trouvée dans la situation que résume le proverbe cité en exergue :

" Pour qui n'a qu'un marteau, tout finit par ressembler à un clou "

Accorder une « aide » directe à une entreprise, comme le fait l'ANVAR, pose d'ailleurs un problème de principe. Ce n'est pas sans raison que cette pratique est placée sous la vigilante surveillance de Bruxelles, comme susceptible de fausser la concurrence. L'administration française croit avoir contourné la difficulté en arguant qu'il s'agit de « recherche ». C'est une victoire en trompe l'oeil, car la question de fond reste entière.

« La mauvaise monnaie chasse la bonne », telle est la loi de Gresham, bien connue des économistes. En matière de soutien à l'innovation, je me permettrai d'énoncer une loi semblable concernant les aides à l'innovation : « La mauvaise procédure chasse la bonne », et ceci par des mécanismes qui rappellent ceux de la loi de Gresham.

Ceux qui gèrent les aides, en effet, cherchent à choisir les dossiers qui ont le plus de chances de succès et le moins de risques d'échec, quoi de plus normal. Ce faisant, ils passent à coté de leur raison d'être, qui est de permettre à l'industrie de prendre des risques qu'elle ne prendrait pas sans leur intervention. Ils rejoignent alors le troupeau des financeurs conformistes et confortent les positions dominantes au lieu de faire se lever les défis.

D'autre part, en aidant une entreprise pour des « recherches », fussent-elles techniques, on fausse encore plus la concurrence que si on l'aidait pour un investissement ordinaire, car le résultat de la recherche, s'il débouche sur un brevet, devient un monopole pour vingt ans et, s'il débouche sur un droit d'auteur (cas des logiciels) pour bien plus longtemps encore. Dans ce cas, c'est non seulement la concurrence étrangère qui est bloquée, mais aussi les initiatives nationales.

La propriété intellectuelle

Il y a en particulier un personnage auquel on ne pense pas toujours, c'est l'inventeur. Supposons que ce soit un jeune et brillant universitaire, qui ait été embauché par une de nos grandes entreprises après sa thèse. L'aide de l'Etat va à l'entreprise, qui prend les brevets. C'est une invention dite de « service » et le chercheur n'a aucun droit.

L'inventeur, en France, est donc pieds et poings liés entre les mains de son employeur. Or, le principal concurrent potentiel, c'est lui. Lui qui pourrait, dans un environnement favorable, créer son entreprise pour développer ses idées ou mettre en concurrence un autre groupe plus dynamique. L'aide renforce la tutelle de son employeur, alors que l'intérêt général serait évidemment de l'aider à s'en libérer.

Il ne serait donc pas superflu de remettre en chantier une négociation de la loi sur les inventeurs salariés, et aussi celle concernant les logiciels, comme il a été dit plus haut. La propriété intellectuelle , actuellement trop coûteuse et pas assez fiable (contrefaçons), doit être revigorée, car elle est à l'économie cognitive ce que la propriété du capital était à l'économie industrielle.

Ne voit on pas, en effet, les viviers de technologie, à l'image de Silicon Valley, se construire sur l'éclosion d'entreprises crées par des chercheurs et des ingénieurs de talent, après qu'ils se soient perfectionnés pendant quelques années dans un grand groupe.

Néanmoins, la pression des grandes entreprises s'est accentuée et les dernières négociations internationales font apparaître que les allemands et les japonais, qui ont actuellement les législations les plus favorables aux inventeurs salariés envisageraient des les amender, voire d'y renoncer.

Dès lors, il faut se demander si ce qu'on appelle pudiquement une « aide » à la recherche industrielle ne risque pas d'aboutir finalement, contrairement à la volonté affichée et même contre la bonne volonté de ceux qui la gèrent, à utiliser de l'argent public pour accélérer et amplifier la confiscation d'une technologie par des intérêts institués, dominants et conservateurs, au détriment du dynamisme engendré par une saine concurrence, c'est à dire au détriment de l'intérêt public. Ce n'est sans doute pas le cas pour toutes les aides, mais la question mérite d'être posée à l'occasion de l'instruction de chacune.

Les grands programmes

Faut-il pour autant renoncer à toute intervention de l'Etat, des Communautés Européennes ou des collectivités locales et se limiter à regarder et attendre que les innovations se produisent ? Certes non. Nous avons montré que, à l'échelle mondiale, le contexte de l'Innovation est déjà plus directif dans les années 90 que dans les années 80.

Je pense qu'il le sera davantage encore dans l'avenir, et que nous allons vers une renaissance, au plus tard en 2010-2020, de grands programmes de style "Haussmannien" .

A cet égard, on pourrait s'étonner que, d'une part la politique d'innovation s'inspire d'une idéologie très anti-bureaucratique, exaltant l'initiative individuelle et fustigeant les grandes structures qu'elles soient publiques ou privées et que, d'autre part, elle recommande de développer les grands programmes qui sont une expression manifeste de la puissance technocratique.

En fait, il n'y a pas contradiction. Car les grands programmes sont utiles à l'innovation par les processus d'apprentissage de la technologie qu'ils engendrent et non parce qu'ils sont un mode de gestion recommandable de l'économie. C'est là plus qu'une nuance dans le raisonnement. Pour l'économie classique, comme pour les gestionnaires de marchés publics, c'est le résultat concret qui compte. Pour l'économie cognitive , c'est la capitalisation du savoir faire qui est l'essentiel. La différence de point de vue se manifeste dans les politiques du Japon et des Etats Unis d'une part, de l'Europe d'autre part.

Si la gestion des grands programmes militaires américains ont induit de tels développements (Silicon Valley) alors que ceux de la Russie ou même de l'Europe ont eu des retombées civiles bien plus modestes, c'est parce qu'elle était organisée, dans l'esprit du Small Business Act, pour capitaliser le savoir faire dans les petites entreprises sous traitantes. Dans le cas du Japon, les grands programmes "virtuels" ont même pour unique objectif de capitaliser le savoir faire.

Le Capital-risque

Certains croient qu'il suffirait de développer le capital risque en Europe pour que naturellement poussent les cent fleurs de l'innovation technologique. C'est prendre l'effet pour la cause. Je ne conteste pas qu'il serait utile que des agents des banques européennes aillent s'entraîner au capital risque outre atlantique et tentent ensuite de transposer ici ce qu'ils ont appris là bas. Cela fait partie d'un programme général, bien nécessaire, de modernisation du système financier. Mais la croyance que l'existence d'un capital risque européen suffirait à susciter l'éclosion de l'innovation est contredite par un raisonnement simple :

Le Capital est, et sera de plus en plus, international. Il se porte vers les lieux où il y a des affaires à faire, et traverse les frontières sans difficulté. Lorsque une région du monde, on le voit pour la zone pacifique, paraît bénéficier d'un "business environment" favorable, l'argent du monde entier s'y précipite. Si le "business environment" européen était favorable aux petites entreprises technologiques, ça se saurait et les sociétés californiennes de capital risque (dont certaines sont gérées par des français ) seraient déjà en train de faire des affaires chez nous.

 


La politique d'innovation en pratique

Raisonner sur la logique d'acteurs

La sociologie contemporaine a fourni un apport décisif pour la conception des actions administratives : la notion de logique d'acteur . Elle permet d'anticiper, au delà de la fausse naïveté de l'énoncé des missions, des attributions et des domaines de compétence, quel sera le comportement effectif des acteurs compte tenu de la situation objective dans laquelle ils sont placés.

Avant que le raisonnement sur les logiques d'acteurs soit connu, il fallait bien se contenter d'une approche "nominaliste" des fonctionnements administratifs et considérer comme acquis que les agents se conformaient strictement et mécaniquement à l'énoncé fourni par les textes.

Depuis qu'il est connu, ce serait un acte générateur d'improductivité que de ne pas s'y référer. En fait, les agents ne sont pas des mécaniques, mais des êtres vivants, doués de surcroît d'un imaginaire, d'une capacité d'anticipation et de manoeuvre, éventuellement d'ambitions.

Prenons l'exemple de l'Anvar . Lorsque, en 1979, cet EPIC dont le budget annuel se traînait depuis une dizaine d'années autour de 13 Millions, hérite d'un coup de la gestion de plus de 400 Millions d'aide à l'innovation et du réseau régional des DRI , son univers bascule. La métamorphose est complète. La trajectoire ultérieure n'en était pas moins éminemment prévisible en termes de logique d'acteur.

Les DRI, qui étaient par vocation itinérants, sont devenus sédentaires . Les Délégations Régionales de l'ANVAR, auxquelles ont été confiées, sur instruction du Ministère, de larges délégations de signature, sont devenues des guichets.

Or, le problème quotidien d'un guichetier d'aide publique n'est pas d'aller chercher le meilleur dossier. Il est soit d'avoir des arguments pour refuser le plus mauvais, lorsqu'il est recommandé par un notable local, soit de servir de paravent à un notable qui n'ose pas dire au demandeur que son dossier est mauvais. D'où l'invention de règles bureaucratiques, s'accompagnant inévitablement d'un alourdissement des procédures, qui donne aux entreprises l'impression d'un "organisme distant" (rapport Greif Chabbal).

D'autre part, la procédure d'aide à l'Innovation avait été inventée par la DGRST et la Direction du Trésor sous la forme d'une avance remboursable en cas de succès. Elle était, avant d'être confiée à l'ANVAR, gérée par le comité 1quater du FDES , selon une procédure centralisée à Paris. Plus de 70 % de l'aide en question bénéficiait à seulement cinq grands groupes (le plus gourmand était la Thomson), qu'on appelait par dérision les grands abonnés.

Dès lors que ces moyens quittaient l'administration pour être confiés à une agence, la logique d'acteurs changeait nécessairement. L'agence, en effet, récupère les remboursements en cas de succès, qui viennent abonder les dotations de l'Etat pour de nouvelles aides à l'Innovation et lui fournissent par conséquent un précieux volant de sécurité.

En effet, bien que les engagements de l'Etat soient, en théorie, parfaitement fiables, les gestionnaires avisés ne peuvent manquer d'observer que, en pratique, les dotations qu'il consent sont l'objet de contractions (et de temps en temps de dilatations) liées à des événements extérieurs, tels que des élections ou des impératifs d'austérité budgétaire, qui n'ont rien à voir avec l'objet de ces financements.

L'agence cherche donc à s'assurer une sécurité de fonctionnement minimale au moyen des remboursements. Mais, comme ceux-ci n'excèdent pas le montant de l'aide accordée, l'agence n'est pas intéressée à ce que le succès dépasse ce qui est nécessaire pour qu'elle rentre dans ses fonds. Elle choisit donc de préférence des dossiers sans histoire, fiables mais sans grande ambition. Le résultat, constaté par le rapport Greif-Chabbal, est que trop de bénéficiaires sont restés des "entreprises naines".

Si l'on veut qu'il en soit autrement, rien ne sert de changer le Président, comme cela a é